VOIDEL
DE YOLNEY.
YOULLAND.
WiMPFFEN.
On remarquera que beaucoup de ces députés ont laissé un nom et joué un rôle. Ce n'est pas à dire, pour cela, que tous soient dignes du nom d'orateur: ce titre ne peut être accordé qu'à un petit nombre d'entre eux, et ceux-là seuls feront l'objet de cette étu,de.
YI
On a baucoup critiqué et raillé l'inexpérience parlementaire des Constituants, surtout à propos de la manière dont les motions étaient préparées et discutées. (( Point de concert, point de préparation ; on aimait, pour ainsi dire, à se voler des propositions, à introduire de
contrebande un article qui n'était point à sa place, à surprendre l'Assemblée par quelque ckose d'imprévu (1). » Lors des discussions sur la constitution, le Comité de constitution ne dirigeait pas et était lui-même sans règlement. « L'étude et la méditation n'entraient pour rien dans le plan de l'Assemblée ; tous les décrets se passaient presque à la pointe de l'épée... (2), » Ces reproclies d'Etienne Dumont se retrouvent plus d'une fois sous la plume de Mallet du Pan, et Mirabeau renchérit encore dans ses lettres intimes au comte de La Marck. A l'entendre, l'Assemblée est composée d'incapables et d'indisciplinables, et encore nous atténuons les injures auxquelles il s'abandonne dans ses confidences. La vérité, c'est que seul dans l'Assemblée Mirabeau avait deviné, à force de génie, tous les secrets de l'art de la politique que l'expérience seule pouvait apprendre à de moindres intelligences. Sans doute il devait beaucoup aux conseils et aux leçons de ses amis anglais et genevois; mais on peu:t dire qu'il était né pour la vie parlementaire.
Les autres Constituants péchaient par inexpérience et par excès de zèle. Chacun se croyait de bonne foi tenu de réciter une partie des cahiers de ses commettants et obligé d'honneur à expliquer son mandat à la tribune. Les partis n'avaient pas encore appris à se grouper, à charger un de leurs membres le plus éloquent, le plus autorisé, à parler pour les autres. De là, dans les circonstances graves, ces monceaux de motions analogues et tendant au même but, qui encombraient le bureau du président. Parfois les « projets d'arrêtés » sont si nombreux que les secrétaires ne peuvent suffire à les lire, et qu'il s'ensuit un grand tumulte (3). Dans les questions importantes, personne ne peut se résigner à ne pas motiver son vote. Quelquefois, on décide de faire deux tours
(1) Etienne Dumont, p. 159.
(2) Ihid.
(3) Cf. la. séance du 23 août 1789.
d'appel, l'un pour les opinions développées, l'autre pour les simples avis (1).
Autre motif de confusion et d'interminable longueur: un orateur inscrit renonçait rarement à la parole, même si un de ses amis politiques venait de parler dans le même sens, parfois dans les mêmes termes que lui. L'ordre des inscriptions était presque invariablement conservé, et la liste des orateurs épuisée jusqu'au bout (2). Les orateurs ne se répondent même pas les uns aux autres, comme on le voit dans la discussion sur le Veto. « Dès que la lice fut ouverte, on fit des listes d'orateurs pour et contre; cEacun d'eux venait tour à tour, armé de son cahier, et lisait une dissertation qui n'avait aucun rapport à celle qui venait d'être prononcée... Chaque orateur recommençait la question, comme si on 'n'avait rien dit jusqu'à lui (3). »
Il serait cependant exagéré de comparer cette grande discussion à une séance académique où on lirait plusieurs mémoires sur la même question; mais il est certain que, souvent, les débats languissaient sans que l'attention des auditeurs fût néanmoins aussi fatiguée que nous pourrions le croire à distance. M les orateurs ni le public ne s'e lassaient de ces lieux communs et de ces dissertations un peu abstraites: elles étaient alors nouvelles, et ce qui était nouveau, ce dont les esprits ne pouvaient se lasser^ c'était l'existence même de la tribune et la liberté de proclamer impunément ces droits de l'homme jusque-là relégués dans des livres réputés séditieux. Pen-
(1) Bailly, t. 1«^ p. 83.
(2) Le 3 août 1789, Bouche proposa (( d'inviter M. le président d'avoir sur son bureau un sablier de cinq minutes seulement : quand l'un des bassins sera rempli, M. le président avertira l'orateur que son temps est passé ». Cette proposition burlesque fut accueillie avec enthousiasme par les muets de l'Assemblée; mais Clermont-Tonnerre la fit repousser en prouvant, avec esprit, qu'il lui fallait plus de cinq minutes pour la réfuter jusqu'au bout.
(3) Etienne Dumont, pp. 151-152.
50 MŒURS parlp:mextaires.
dant deux années au moins, on fut sous le charme de cette éloquence politique dont la France lettrée avait si longtemps rêvé l'éclosion. Se plaindre de la longueur des discours et de la langueur des déoats ! Mais le public des galeries n'avait qu'une crainte : c'était qu'un coup d'Etat ne renversât la tribune et que les baïonnettes ne fissent évanouir le rêve de la nation enfin réalisé. Oui, telle était la joie et l'exaltation à ces premières heures qu'on se demandait si cette Assemblée et cette liberté apparues tout d'un coup n'allaient pas disparaître, laissant le pays dans les ténèbres et dans la servitude. On jouissait délicieusement des institutions nouvelles et du droit de parler et d'écouter librement. A ces premières heures de confiance et d'amour, qui eût songé à reprocher aux orateurs leurs cahiers toujours volumineux, souvent monotones, si leur pensée était patriotique ?
En effet, c'étaient bien des cahiers que les orateurs apportaient à la tribune, et ils lisaient presque tous leurs discours, surtout au début (1). C'est le fait de toutes les assemblées jeunes et inexpérimentées. A cette précaution il y a deux causes: d'abord la défiance de soi-même, la crainte de rester couirt; en second lieu (et c'est peutêtre la raison prépondérante), la croyance un peu naïve à la puissance des recettes de la rhétorique classique. Les discours de ceux qui débutent dans la vie parlementaire se ressentent presque toujours de ces préoccupations littéraires. Ils composent leurs harangues avec la même méthode qu'ils composaient leurs devoirs de collège. Ce qui satisfaisait leurs maîtres leur semble infaillible pour satisfaire de même le public. Les orateurs de l'Assemblée constituante en étaient encore à ce point de vue, et c'est pourquoi ils écrivaient leurs discours (2).
(1) (( S'il y avait quelques discours importants, comme 2h étaient presque tous écrits, Mirabeau avait soin de les demander pour nous [pour les rédacteurs du Courrier de Provence^. » Et Dumont, p. 125.
(2) Un autre inconvénient de ce système est signalé en ces
Ceux qui se dispensaient de cette préparation et qui improvisaient, comme Barnave et quelques autres, étonr nèrent et subjuguèrent leur auditoire. On fut émerveillé de leur talent. On les considéra comme d'incomparables virtuoses, comme des orateurs doués d'une faculté supérieure et impossible à acquérir par l'étude. Ce n'est que plus tard qu'on marcha sur leurs traces et que, grâce à leur initiative, on se fil un autre idéal de l'éloquence parlementaire, idéal moins orné, moins convenu, plus accessible à la fois et plus élevé.
Alors les orateurs purent se répondre les uns aux autres et ne furent plus enchaînés par une argumentation préparée; alors on put se concerter pour une action commune et pour des déclarations dans le sens des événements qui se produisaient au cours de la discussion. Alors, il y eut véritablement discussion, et des objections imprévues firent naître des arguments imprévus. Alors, enfin, la parole eut toute sa puissance, et l'éloquence parlementaire fit prévoir ce qu'elle devait devenir en France, sous la Eestauration et de nos jours. Mais ce résultat ne fut atteint que dans les derniers temps de l'Assemblée constituante. Mirabeau vit à peine ces premiers développements de la science politique. Lia Législative et la Convention, à ses débuts, profitèrent de cette expérience qui fut arrêtée, d'abord par la Terreur, puis par le despotisme.
termes par Et. Dumont: <( Une grande partie des travaux qui se produisaient à la tribune, dit-il, était manufacturée au dehors; un Français ne se faisait aucun scrupule de débiter un discours qu'il n'avait pas composé, et de s'honorer de cette espèce d'imposture publique » (p. 162). Dumont exagère et généralise trop. Mais nous pouvons retenir, dès maintenant, de cette assertion, que Mirabeau n'était pas seul à user de semblables secours.
YII
La conclusion de toutes ces remarques, c'est qu'il ne faut pas oublier, si l'on veut apprécier avec impartialité les premières productions de l'éloquence parlementaire en France, combien l'Assemblée était, sinon neuve en matière de parole, du moins inexpérimentée dans la pratique du régime qu'elle inaugurait. Les Français d'alors ne furent pas frappés au même degré que les étrangers des bévues et des maladresses commises par l'Assemblée,) et qui ont été singulièrement exagérées depuis qu'on a exliumé, il y a un demi-siècle, les écrits de l'impeccable et infaillible Mallet du Pan, que certains critiques exaltent avec un zèle vraiment comique. Il faut cependant rappeler l'impression que faisait sur un observateur assez équitable une des premières séances du Tiers Etat. Laissons la parole à Arthur Young, en nous rappelant qu'il voit et regarde en formaliste et en Anglais.
a Mon ami M. Lazowski et moi, écrit-il dans son Voyage en France, nous étions à Versailles à huit heures du matin. IS^ous allâmes immédiatement à la salle des Etats pour nous assurer de bonnes places dans la galerie. Il y avait déjà quelques députés et un auditoire assez nombreux. Le Jocal est trop grand; seuls les organes de stentor ou les voix du timbre le plus clair peuvent se faire entendre; cependant les dimensions mêmes de la salle, qui peut contenir deux mille personnes, donnent de la majesté à la scène. Elle était vraiment pleine d'intérêt. Le spectacle des représentants de vingt-cinq millions d'hommes, à peine sortis des misères de deux cents ans de pouvoir absolu, et appelés aux bienfaits d'une constitution plus libre, s'assemblant sous les yeux du pui)lic auquel les portes étaient ouvertes, ce spectacle, dis-je,
mœ:urs parlementaires. 53
était bien fait pour raviver toute flamme cachée, toute émotion d'un cœur libéral, pour me faire bannir toute idée que ce peuple s'était montré trop souvent hostile envers le mien, et pour me faire reposer les yeux avec plaisir sur le splendide tableau du bonheur d'une grande nation, de la félicité des millions d'hommes qui n'ont point encore vu le jour. M. l'abbé Siéyès ouvrit les débats. C^est un des principaux zélateurs de la cause populaire; il ne pense pas à modifier le gouvernement actuel, qui lui paraît trop mauvais pour être modifié en rien; mais ses idées tendent à le voir renversé, car il est républicain et violent; c'est la réputation qu'on lui fait généralement, et il la justifie assez par ses pamphlets. Il parle sans grâce et sans éloquence, mais il argumente très bien; je devrais dire: il lit, car il lisait, en effet, un discours préparé. Sa motion, ou plutôt sa série de motions, tendait à faire déclarer aux communes qu'elles se considéraient comme l'assemblée des représentants reconnus et vérifiés de la nation française, en admettant le droit de tous les députés absents (de la noblesse et du clergé) d'être reçus parmi eux, sur vérification de leurs pouvoirs. M. de Mirabeau parla, sans le secours d'aucunes notes, pendant près d'une heure, avec une chaleur, une animation, une éloquence qui lui donnent droit au titre d'orateur. Il s'opposa, avec une grande force ÏÏe raisonnement, aux: mots reconnus et vérUiés de la motion de l'abbé Siéyès, et proposa à la place le nom de représen;tants du peuple français, puis avança les résolutions suivantes: qu'aucune autre Assemblée ne pût arrêter par un veto l'effet de leurs délibérations ; que tous les impôts fussent déclarés illégaux et concédés seulement pour la durée de la présente session et non au delà ; que les dettes du roi fussent reconnues par la nation et payées sur des fonds à ce destinés. On l'écouta avec attention, et on l'applaudit beaucoup. M. Meunier, député du Dauphiné, homme de grand renom, et qui a aussi publié quelques brochures très bien reçues du public, fit une motion dif-
férente: de se déclarer les représentants légitimes de la majorité de la nation, d'adopter le vote par tête, et non par ordre; de ne jamais reconnaître aux représentants du clergé et de la noblesse le droit de délibérer séparément. « M. Rabaut Saint-Etienne, protestant du Languedoc, auteur, lui aussi, d'écrits sur les affaires présentes, homme de talent considérable, parla à son tour pour émettre les propositions: que l'on se proclamât les représentants du peuple de France, que les impôts fussent déclarés nuls, qu'on les accordât seulement pour la durée de la session des Etats; que la dette fût vérifiée et consolidée et un emprunt voté. Ce qui fut fort approuvé, sauf l'emprunt, que l'Assemblée rejeta avec répugnance. Ce député parle avec clarté et précision, et ne s'aide de ses notes que par intervalles. M. Barnave, un tout jeune homme, de Grenoble, improvisa avec beaucoup de chaleur et d'animation; quelques-unes de ses- phrases furent d'un rythme si heureux, et il les prononça de façon si éloquente, qu'il en reçut beaucoup d'applaudissements; plusieurs membres crièrent bravo! Quant à leur manière générale de procéder, elle pèche en deux endroits: on permet aux spectateurs des tribunes de se mêler aux débats par leurs applaudissements et d'autres expressions bruyantes d'approbation, ce qui est d'une grossière inconvenance, et a même son danger; car, s'ils peuvent exprimer leur approbation, ils peuvent en conséquence exprimer leur déplaisir, c'est-à-dire siffler, aussi bien que battre des mains, ce qui, dit-on, s'est produit quelquefois: de la sorte, ils domineraient les débats et influenceraient la délibération. En second lieu, il n'y a pas d'ordre parmi les députés eux-mêmes; il y a eu plus d'une fois aujourd'hui une centaine de membres debout à la fois, sans que M. Baillie (Bailly) pût les ramener à l'ordre. Cela dépend beaucoup de ce qu'on admet des motions complexes; parler dans une même proposition de leur titre, de leurs pouvoirs, de l'impôt, d'un emprunt, etc., etc., paraîtrait absurde à des oreilles anglaises, et l'est en effet. Des
motions spéciales, fondées sur des propositions simples isolées, peuvent seules produire de l'ordre dans les débats, car on n'en finit pas lorsque 500 membres viennent tous motiver leur approbation sur un point, leur dissentiment sur un autre. Une assemblée délibérante ne devrait procéder aux affaires qu'après avoir établi les règles et l'ordre à suivre dans ses séances, ce qu'on fera seulement en prenant le règlement d'autres assemblées expérimentées, en confirmant ce que l'on y trouve d'utile, en modifiant le reste selon les circonstances. Comme je pris ensuite la liberté de le dire à M. Rabaut Saint-Etienne, on aurait pu prendre dans le livre de M. «Hatsel le règlement de la Chambre des Communes, on aurait ainsi épargné un quart du temps/ On leva la séance pour le dîner. »
jSTous laissons de côté les critiques et les railleries d'Arthur Young, dont nous avons déjà expliqué l'injustice et l'exagération à propos du règlement. Rappelons toutefois qu'aucune de nos assemblées politiques, si ce n'est la Convention, n'a réalisé autant de réformes et voté autant de lois utiles que cette Assemblée si gauche, diton, et si naïve, dont l'existence fut d'ailleurs relativement courte. Retenons seulement du récit de Young la fidélité et la vivacité des. impressions. C'est peut-être le premier compte rendu de la séance qui ait été écrit en France. Les articles des journaux relatifs à l'Assemblée nationale n'avaient pas encore ce caractère de fidélité pittoresque qu'ils affectent de nos jours (1). Yoilà pourquoi les pages d'Young que nous venons de citer sont un témoignage presque unique pour l'histoire de l'éloquence parlementaire en 1789.
Cl) Le style et les usages des feuilles politiques à cette époque se transformaient dans la même mesure et dans le même temps que le style oratoire. Ce n'est que peu à peu que les journaux s'adaptèrent aux nouveaux besoins de l'époque, aux nouvelles curiosités, et ils n'acquirent, si je puis dire, qu'un à un les or-
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De nos jours, les différents partis qui composent une chambre de députés sont nettement classés et distingués les uns des autres. La Droite et la Gauche se subdivisent en trois ou quatre groupes, dont chacun a la prétention de représenter une politique déterminée. Si cette prétention n'est pas toujours fondée, si les tendances de plusieurs groupes se confondent quelquefois dans la même conduite politique, chaque groupe n'en a pas moins une existence a part et offre l'image d'un parlement en abrégé, avec son président, ses secrétaires, son questeur et ses débats intérieurs. Les nuances du parti y forment même comme une gauche, un centre et une droite, et il n'est pas rare d'entendre dire que tel député appartient à la partie du centre gauche qui confine au centre droit ou à la partie du même groupe qui confine à la gauche (1). La liste des membres d'un même groupe est arrêtée et existe imprimée, et si un memibre fait partie de deux groupes à la fois, ce qui est rare, le phénomène est noté avec soin dans les comptes rendus parlementaires. Les lecteurs les moins lettrés des journaux politiques pourraient énumérer les fractions du Parlement, et, dans ces fractions, les membres notables, ceux qui prennent le plus souvent la parole. A la Convention nationale, l'organisation des partis politiques n'était pas aussi savante encore; mais ces partis se distinguaient assez clairement les uns des autres. A la Constituante, i^ n'en était pas de même, et l'existence des partis n'était encore qu'à l'état
ganes dont aujourd'hui nous les voyons pourvus. Cf. Hatin et tous lès historiens de la presse.
(1) Cela a été écrit à l'époque oiî il y avait un <( centre gauche ».
rudimentaire. On nommait, on se montrait certains orateurs qui s'exprimaient d'ordinaire dans le même sens. Mais ces orateurs parlaient le plus souvent en leur nom propre; ceux qui votaient avec eux ne s'étaient engagés à aucun vote avant le moment du scrutin; les groupements que produisait chaque vote étaient le résultat de la conformité actuelle des opinions ou des volontés, mais non d'un concert préalable (1). C'était plutôt d'autrui que d'eux-mêmes que ces groupes du Parlement recevaient le nom de partis. Le triumvirat Duport-Lameth-Barnave était une exception dans l'Assemblée, et encore ce triumvirat était-il un état-major sans armée sur laquelle il pût compter (2). Mirabeau fit d'inutiles efforts pour créer dans la Chambre un parti dont il aurait été le leader; il échoua devant l'inexpérience, l'amour-propre et, il faut le dire aussi, le scrupule de certains Constituants: ils répugnaient à s'enrégimenter et craignaient, en s'engageant d'avance à voter ensemble, d'aliéner leur liberté, et surtout de manquer aux cahiers de leurs électeurs. On se vantait volontiers
(1) Un motif très louable retarda et gêna la création des partis politiques. Les députés avaient une tendance naturelle à rechercher de préférence le voisinage de leurs collègues de la même province. Il y avait là des cadres tout prêts pour l'organisation de partis, analogues à ce que fut plus tard la Gironde. Mais la sagesse des patriotes évâta, dès les premiers jours de mai 1789, cet écueil du fédéralisme contre lequel la Révolution se serait brisée. (( Il y avait eu, écrit Bailly, une convention entre tous les députés, qui a toujours été observée : c'est de ne se point placer en groupe et par députation. )) Cette convention retarda la formation des partis, auxquels les idées politiques durent seules servir de liens.
(2) (( Jamais, dit Barnave on n'a moins combattu pour les hommes dans notre Révolution; chacun a combattu pour ses opinions, pour ses sentiments, pour ses intérêts individuels, en suivant la bannière de ceux qui paraissaient les défendre avec le plus d'énergie. Ainsi, chaque fois que les chefs ont changé de marche, ils ont changé d'armée. )) (Béflexions politiques sur la Bévolution, chap. l®'", § 2.)
de n'appaxtenir à aucun parti (1). De là l'incertitude et les contradictions des historiens, quand il s'agit d'énumérer les groupes et de les classer (2). Même la division en gauclie et en droite, populaire dès les premiers temps de l'Assemblée, n'est pas assez tranchée pour qu'il soit possible de dresser une liste parallèle des députés de la gauche et des députés de la droite (3).
Le peuple de Paris, sans tenir compte des nuanceSt avait remarqué que les députés assis à la droite du président votaient le plus souvent contre les motions révolutionnaires, et que les autres soutenaient au contraire ces motions. Alors ces mots de droite et de gauche entrèrent dans le langage courant avec leur acception d'aujourd'hui, quoique plusieurs des membres qui siégeaient à droite fussent assez attachés aux idées nouvelles.
« Dès avant la réunion des ordres, dit le Moniteur, on avait remarqué, dans la chambre même du Tiers, que l'assemblée était divisée en deux sections séparées l'une
(1) Malouet, Mémoires, t. pr, p. 297 et 349.
(2) Pas de réunions particulières des groupes, puisque ces groupes n'existent pas. Un jour, avant le 5 octobre, 32 députés s'assemblèrent pour agiter la question du départ du roi. Parmi ces députés, il y avait Matiry, Cazalès, d'Eprémesnil, Meunier, Malouet, Bergasse, de Bonnay, de Virieu. Quel lien pouvait unir des hommes aussi différents, des opinions aussi diverses ? Cette tentative de groupement ne réussit pas, et une seconde réunion de la droite, qui eut lieu après le 5 octobre, ne fit que constater l'incompatibilité des humeurs et des opinions. Cent députés y assistèrent. On discuta la question de savoir s'il fallait quitter l'Assemblée. Mais on ne décida rien, chacun fit ce qu'il voulut. {Ci. Montlosier, Mémoires.)
(3) Ce n'est que le 29 juin 1791 que le départ entre les aristocrates et les patriotes s'opéra d'une manière nettement tranchée. A cette date, en effet, une protestation contre les mesures prises à l'égard du roi est signée par les députés dits aristocrates, depuis l'abbé Maury jusqu'à Malouet. Nous avons la liste des signataires: ils sont au nombre de 288. En y ajoutant Cazalès, dont le nom manque et qui démissionna dix jours plus tard, et les quelques députés absents, on arrive à un total d'au moins 30O (( aristocrates )).
de l'autre par le bureau du président (1), et, soit effet du hasard, soit que l'identité de sentiment engageât les amis du peuple à se rapprocher entre eiix et à s'éloigner de ceux qui ne partageaient pas leurs opinions, on s'aperçut qu'ils affectionnaient le côté gauche de la salle, et qu'ils ne manquaient jamais de s'y réunir. Les habitués du côté droit s'attachèrent à les discréditer et à les entacher du titre de factieux; ils donnèrent le nom de coin du Palais-Royal (2) à la partie de la salle qu'ils avaient adoptée, et comme les députés de Bretagne y paraissaient les plus assidus, les mesures vigoureuss et les projets républicains furent appelés arrêtés bretons (3). »
Ce n'est que lors du vote sur le veto que la distinction de la droite et de la gauche prit un caractère officiel. Si maintenant nous voulons nous faire une idée plus détaillée des .subdivisions de la droite et de la gauche (4), les contradictions des contemporains à ce sujet nous laissent dans un certain embarras.
M"'^ de Staël trace comme il suit le tableau des partis (5) :