A ALPHONSE RABBE
uowa iM 31 pjmnww 1829.
flélas ! que fais-to donc, 6 Rabbe, 6 mon and. Sévère historien dans la tombe endormi?
Je l'ai pensé souvent dans mes heures funèbres, Seul près de mon flambeau qui rayait les ténèbres, O noble ami, pareil aux hommes d'autrefois, U manque parmi nous ta voix, ta forte voix Pleine de Téquité qui gonflait ta poitrine; Il nous manque ta main qui grave et qui burine, Dans ce siècle où par l'or les s^es sont distraits, Où ridée est servante auprès des intérêts. Temps de fruits avortés et de tiges rompues, D'insdncts dénaturés, de raisons corrompues, Où, dans l'esprit humain tout étant dispet^sé, Le présent au hasard flotte sur le passé !
Si parmi nous ta tète était debout encore. Cette cime où vibrait l'éloquence sonore. Au milieu de nos flots tu serais calme et grand. Tu serais comme un pont posé sur le courant.
LES CHANTS BU CRÉPUSCULE. k%l
Ta serais pour chacun la Yoix haute et sens^ Qui fait que tout brouillard s'en va de la pensée, £t que la vérité, qu'en vain nous repoussions, Sort de Pâmas confus des soiabres visions I
Tu dirais aux partis qu'ils font trop de poussière Autour de la raison pour qu*on la voie entière ; Au peuple, que la loi du travail est sur tous, £t qu'il est assez fort pour n'être pas jaloux; Au pouvoir, que jamais le pouvoir ne se ^enge. Et que pour le penseur c'est un spectable étrange Et triste quand la loi, figure au bras d'airain. Déesse qui ne doit avoir qu'un front serein. Sort à de certains jours de l'urne consulaire. L'œil hagard, écumante et folle de colère !
Et ces jeunes esprits, à qui tu souriais.
Et que leur âge livre aux rêves inquiets.
Tu leur dirais : « Amis, nés pour des temps prospères^
Oh 1 n'allez pas errer conune ont erré vos pères !
Laissez mûrir vos fronts! gardez-vous, jeufies gens,
Des sysiémes dorés aux plumages changeants
Qui dans les carrefours s'en vont faire la roue!
Et de ce qu'en vos cœurs l'Amérique secoue.
Peuple à peine essayé, nation de hasard,
Sans tige, sans passé, sans histoire et sans art
£t de cette sagesse impie, envenimée,
Du cerveau de Voltaire éclose toute armée.
Fille de l'ignorance et de l'orgueil, posant
Les lois des anciens jours sur les mœurs d'à présent;
Qui refait un chaos partout où fut un monde;
Qui rudement enfonce, 6 démence profonde
Le caM{ue étroit de Sparte au front du vieux Pans; Qui dans let temps passés, mal lus et mal compris. Viole effrontément tout sage pour lui faire Un monstre qui serait la terreur de son père ! Si bien que les héros antiques tout tremblants S'en sont voilés la face, et qu'après trob mille ans, Par ses embrassements réveillé sous la pierre, Lycurgue qu'elle épouse enfante Robespierre ! »
Tu nous dirais à tous : « Ne vous endormez pas!
Veillez et soyez prêts ! car déjà pas à pas
La main de Toiseleur dans l'ombre s'est glissée
Partout où chante un nid couvé par la pensée !
Car les plus nobles cœurs sont vaincus ou sont las !
Car la Pologne aux fers ne peut plus même, hélas !
Mordre le pied du czar appuyé sur sa gorge!
Car on voit chaque jour s'allonger dans la forge
La chaîne que les rois, craignant la Liberté,
Font pour cette géante endormie à côté !
Ne vous endormez pasl travaillez sans relâche!
Car les grands ont leur œuvre et les petits leur tâche.
Chacun a son ouvrage à faire. Chacun met
Sa pierre à l'édifice encor loin du sommet.
Qui croit avoir fini pour un roi qu'on dépose
Se trompe. Un roi qui tombe est toi:gours peu de chose.
U est plus difficile et c'est un plus grand poids
De relever les mœurs que d'abattre les rois.
Rien chei vous n'est complet : la ruine ou l'ébauche.
L'épi n'est pas formé que votre main le fauche !
Vous êtes encombrés de plans tocqoors rêvés
Et jamais accomplis. Hommes, vous ne savez.
Tant \OQS connaissez peu et qui convient aux âmes.
LES CHAOTS DU CRÉPUSCUIJE. 4Î9
Que taire des enfants ni que faire des femmes! Oh donc en ètes-vous ? Vous vous applaudissez^ Pour quelcpes blocs de lois au hasard entassés ! Ahî Theure du repos pour aucun n'est venue. Travaillez! Vous cherchez une chose inconnue Vous n'avez pas de foi, vous n'avez pas d'amour^ Rien chez vous n'est encore éclairé du vrai jour! Crépuscule et brouillards que vos plus clairs systèmes ! Dans vos lois, dans vos mœurs, et dans vos esprits mêmes. Partout l'aube blanch&tre ou le couchant vermeil ! Nulle part le midi ! nulle part le soleil ! »
Tu parlerais ainsi dans des livres austères,
Comme parlaient jadis les anciens solitaires.
Comme parlent tous ceux devant qui l'on se tait,
Et l'on t'écouterait comme on les écoutait.
Et l'on viendrait vers toi dans ce siècle plein d'ombre
Où, chacun se heurtant aux obstacles sans nombre
Que faute de lumière on tàte avec la main.
Le conseil manque à l'àme et le guide au chemin!
Hélas! à chaque instant des soufiQes de tempêtes Amassent plus de brume et d'ombre sur nos tètes. De moment en moment l'avenir s'assombrit. Dans le calme du cœur, dans la paix de l'esprit. Je t'adressais ces vers où mon Àme sereine N'a laissé sur ta pierre écumer nulle haine, A toi qui dors couché dans le tombeau profond, A toi qui ne sais plus ce que les hommes font! Je t'adressais ces vers pleins de tristes présages;
Car c'est bien follement que nous nous croyions sage» Le combat furieux recommence à gronder Entre le droit de croître et le droit d'émonder; La bataille où les lois attaquent les idées Se mêle de nonteau sur des mers mal sondéeé; Chacun se sent troublé comme Peau sous le vent; Et moi-même, à cette heure, à mon foyer rètant, Voilà, depuis cinq ans qu'on oubliait Proeuste, Que j*entends aboyer au seuil du drame auguste La censure à FhaleiUe immonde, aux ongles noirs, Cette chienne au froht bas qui suit tous les pouvoirs. Vile, et m^hant toujours dans sa gueule souillée, 0 muse I quelque pan de ta robe étoilée.
Hélas I que fais-tu donc, 6 Kabbe, 6 mon ami, Sévère historien dans la tombe endormi?
Sqitemhre 4 S9S<
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