‹ Les originaux de la dernière heureChapitre 100 sur 222 · UN HOMME D’ORDRE · texte numérisé non relu

UN HOMME D’ORDRE

Un jour, le maire de la commune de Montreuil trouva sous sa porte une lettre à son adresse. Elle était signee

du, nom d’un de ses administrés, âgé de 64 ans, rentier et doyen des membres du conseil municipal. Ce vieillard annonçait qu’il allait mettre fin à ses jours. Il priait le maire de se rendre chez lui avec les deux adjoints pour constater le suicide et pour garder les lieux jusqu’au retour de sa bonne, qui était allée à Paris vendre des fruits. Il ajoutait que toutes ses clefs seraient sur lui, et il entrait dans une foule de minutieux détails qui n’emplissaient pas moins de six pages d’une écriture fine et serrée.

Le magistrat se rendit immédiatement avec ses deux adjoints et le docteur Rapalel, médecin de la commune, au domicile du signataire de la lettre. La porte-cochère ayant été ouverte par un serrurier, on aperçut gisant sur le sol, entre les deux perrons du logis, le corps inanimé du sieur Pesnon. Près de lui était, au milieu d’une mare de sang, un fusil simple à piston, dit fusil de tir, à la détente duquel était encore attachée une ficelle dont le vieillard s’était servi pour accomplir son dessein, après s’être mis le canon dans la bouche. La balle avait traversé l’intérieur de là tète pour sortir par le sommet. Sur une des marches du perron brûlait une lanterne qui avait éclairé celte scène lugubre.

Dans la chambre à coucher du premier étage, la veilleuse était encore allumée. Sur la table de la cuisine se trouvaient des restes de munitions qui avaient servi au suicidé pour charger son arme. On remarquait, eu outre, ces mots tracés à la craie : « J’ai marché sans crainte et je meurs saris peur. Pas de regrets! » « Pas d’honneur! »

Le secrétaire renfermait une très-grande quantité de papiers, parmi lesquels un testament olographe, fait en triple expédition, scellé de sept cachets et portant difîé-

rentes inscriptions. Toutes les notes dont il fut pris «lecture contenaient les dernières volontés du défunt.

Il avait écrit huit cents lettres d’invitation à son enterrement, et il recommandait qu’on les mit à la poste. Il avait préparé un devis relatif à son convoi, désignant l’ouvrier qui devait faire son cercueil, et celui qui devait le plomber, les établissements, au nombre de cinq, dans lesquels se rafraîchiraient les invités, le nombre des bouteilles de vin qui seraient prises dans sa cave, celui des brocs qui seraient tirés à ses meilleures pièces, les pauvres qui suivraient le corbillard, la somme allouée à chacun d’eux. 11 exigeait que les cérémonies de l’Eglise fussent faites comme à Paris : il recommandait surtout qu’on ne l’enterràt que trois jours après sa mort et que le cercueil fut porté lentement et avec précaution.

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