‹ Les originaux de la dernière heureChapitre 182 sur 222 · SAINT-AMANT · texte numérisé non relu

SAINT-AMANT

Le jovial poète de « la Crevaille » mourut en fredonnant ce couplet d’une chanson de Claude de l’Etoile :

Vive les lieux où l'on s’enivre !

On ne les saurait trop chérir.

Vivre sans boire, c'est mourir,

Et boire en mourant, c’est revivre.

SAINT-KDMIi.

« La Presse » du 7 avril 1852 publiait les lignes émouvantes que voici :

« Derniers moments du sieur Bourg-Saint-Edme (Edme Théodore), homme de lettres.

« Pour Monclave.

« Je crois, mon cher ami, que vous devez commencer par faire appeler le commissaire de police, afin que la consta- . tation du suicide ait une origine légale.

Pour la suite, vous suivrez mes instructions.

Adieu ! santé et bonheur !

« 26 mars 1852, 4 h. 1/2 du matin.

« Dernières notes à donner à mes enfants. — 25 mars 1852, 10 h. 1/2. — Je viens de rentrer. Du reste de charbon que j’avais acheté pour 19 sous il y a six ou huit jours, je fais un peu de feu, la soirée ayant été froide et la nuit devant l’étre.

« Je ne me coucherai plus !

« J’ai pris mes précautions : ma barbe est faite; mon corps est bien lavé ; j’ai mis un caleçon propre ; j’ai monté ma pendule; j’ai balayé et épousseté partout; j’ai brûlé beaucoup de papiers; j’en ai rangé un grand nombre.

» J'ai vendu ce matin quelques livres, afin d’être à môme de déjeuner, de dîner et d’acheter des bougies qui serviront à éclairer le corps suivant l’usage.

« Depuis quatre heures, j’étais en course. J’ai été rue Richelieu, 1 10, puis dîner. Quel dîner ! vingt-un sous, rue Fontaine-Molière. S

Rentré ensuite chez moi, j’ai mis un post-scriptum à ma lettre à mes enfants et à celle que j’adresse à Monclave.

« Après avoir ficelé et cacheté trois paquets, un pour

Aglaé, le deuxième pour Monclave, et le troisième pour mes enfants, je me suis mis en route de nouveau.

« J’ai été déposer le paquet de Monclave.

« J’ai été chez Aglaé, et je lui ai remis le sien à ellemême; mais je n’ai pu leur parler que peu et sur le palier, parce que la mère de mes enfants était avec elle. Elle croit que je vais en voyage.

« J’ai été chez Emile, et j’ai donné à Alexandrine le paquet pour mes enfants.

« J’ai été rue de la Paix. Mes enfants sont descendus et j’ai pu les embrasser une dernière fois. Quelle douleur! Elles devaient venir me voir demain au matin ; il fallait aller au-devant de leur démarche. Je leur ai «.lit de passer chez Emile avant de se rendre chez moi, afin de prendre un paquet qui devait y être déposé dans la soirée. Elles n’ont eu aucun soupçon, ces chères petites, et elles pourront au moins passer une bonne nuit.

« J’ai été chez Sophie, où se trouvaient Octavie et Alphonsine. Toutes les trois travaillaient. Nous avons causé pendant trois quarts-d’heure. Je leur ai dit qu’à la suite d’un rendez-vous que j’avais pour dix heures, il serait possible que je partisse pour un voyage. Sophie a voulu savoir où j’allais. Je lui ai répondu que je l’ignorais, ce qui est vrai ! mais qu’elle aurait une lettrede moi demain matin.

« J’ai fait le tour du Palais-Royal.

» A mon retour, j’ai mis toutes mes lettres à la petite poste de la rue de l’Ancienne-Comédie, près la rue Saint- André-des-Arts.

« Minuit. — Je prépare les bas, la chemise et le drap qui doivent être mes derniers vêtements.

« Je sens que le dernier moment approche. Je le sens

DE LA DERNIÈRE HEl'RE 269

à une émotion de l’Ame dont je ne puis me défendre, malgré mon courage.

» Je fais ma prière à Dieu pour le repos de l’Ame de Maria, pour mes enfants, pour moi-méme; car il y a un cri intéricurqui appelle à lui les sentiments du cœur les plus doux, les meilleurs, et avec eux la confiance et l’espérance.

« J’entretiens le feu. 11 me semble qu’il y a auprès de moi quelque chose qui vit.

« Si je n’avais pas été trompé, délaissé, abandonné, je n’en serais pas certainement où j’en suis.

« Mais seul, entraîné, abusé, dans un chagrin cuisant depuis la mort de Maria, sans consolation, sans espoir, poursuivi par le besoin, par la misère, humilié, calomnié, outragé, je n’ai vu qu’un moyen de sortir de cette situation extrême, et ce moyen, c’est le suicide.

« Deux heures. — Que le temps passe vite! Deux heures sonnent ! Le vent est fort et vif au dehors. 11 y a dans l’espace une tempête qui retentit au fond de mon cœur.

« Je viens de mettre la clé dans ma serrure, du côté de l’escalier, et j’ai suspendu à la clé, par un fil rouge, ma lettre à madame Lachaise, ma concierge, dans laquelle je la préviens de l’événement et lui donne quelques instructions. De sorte que la première personne qui viendra ce matin la verra, la prendra, la remettra.

« Deux heures et demie. — Il faut pourtant que je m’occupe des préparatifs. Je ne veux pas que le jour me retrouve là.

« Le genre de mort ne m’était pas indifférent. Je voulais me tirer un coup de pistolet dans le cœur; c’était un mode facile et prompt. Je n’ai pu me procurer de pistolet.

Me noyer, c’était hors de chez moi ! et puis, j’ai toujours eu horreur de l’eau. M’asphyxier par le charbon, c’était une agonie dure et lente. J’ai adopté le moyen que voici :

« J’ai fait l’essai de la strangulation à la manière de Pichegru, et j’ai compris que cela était d’une exécution aisée.

>< Je vais donc attacher ensemble plusieurs petits morceaux de bois. Je les ai rapportés l’année dernière de Montmorency où j’étais allé avec mes enfants, Sophie et ses sœurs. Attachés ainsi, ils auront plus de force, je les passerai dans le nœud de mon mouchoir de cou et je tournerai tant que les forces me le permettront.

« Pour plus de certitude de réussite encore, j’attacherai fermement au haut de ma bibliothèque une corde • lière que j’ai depuis longtemps; j’y ferai un nœud coulant que je me passerai au cou ; je chasserai la chaise qui sera sous mes pieds et je resterai enfin suspendu.

« La strangulation et la suspension doivent avoir infailliblement leur effet.

« Nous allons voir !

« Trois heures. — Le feu passe; je suis contrarié.

« Je fais une remarque, c’est que les besoins de la nature sont plus fréquents depuis tantôt.

« J’entends le bruit des voitures des maraîchers qui vont à la halle. — Je ne profiterai point de ce qu’ils apportent.

« Allons!

« O mes chers enfants! vos douces figures sont devant moi et me troublent !

« Du courage !

« Trois h . tires et demie. Je viens de fixer la cordelière.

DE I.A DEH N 1ÈRE HEURE

« J ai essayé les quatre petits morceaux de bois attachés ensemble ; mais je ne pouvais pas les faire manœuvrer.

>• J’ai pris un petit morceau de bois.

» A quatre heures ou quatre heures un quart, j’exécuterai pourvu que tout marche à mou gré.

Je ne crains pas la mort, puisque je la cherche, puisque je la veux! mais la souffrance prolongée m’effraie.

« Je me promène; les idées s’évanouissent.

" Je n’ai que la conscience de mes enfants.

>' Le feu noircit.

« Quel silence m’environne !

« Quatre heures. — Quatre heures sonnent. Voilà bientôt le moment du sacrifice.

» Je mets ma tabatière dans le tiroir de mon petit bureau.

« Adieu mes filles chéries !

« Dieu pardonnera à mes douleurs.

« Je mets mes lunettes dans mon tiroir.

« Adieu... encore une fois adieu, mes enfants bienaimées!... vous avez ma dernière pensée. A vous les derniers battements de mon cœur... »

SAINT-EVHEMONT

Madame de Mazarin n’eut qu’un regret en mourant, c’était de quitter la place avant Saint-Evremont :

— J’aurais voulu voir, dit-elle, s’il conservera jusqu’à la lin et cette indifférence pour la vie et cet esprit libre de préjugés dont il se fait un si grand mérite.

Saint-Evremont se montra plus enjoué que jamais en face de la mort

— J’ai grande envie, murmura-t-il, de me réconcilier...

Il lit une pause comme s'il eût manqué d’haleine.

On espérait qu’il allait donner des marques de repentir; mais l’épicurien endurci reprit bientôt d’un ton moqueur :

— Oui, j’ai grande envie de me réconcilier avec l’appétit.

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