VIII PRÉFACE
— Je le liens pour bien pendu, ma mie.
Madame Pilou dit à madame Gornuel, la seule femme qui fût de force à lutter de malice avec elle, et qui venait de perdre son mari :
— Ma mie, ne vous affligez pas . votre mari est mort bien gentiment, et bicu gentiment on l’a enterré.
Un drôle, (pie Ilaufru avait sauvé de la corde, lui adressa ce joli compliment :
— Monsieur, je vous remercie... Ce n’est pas que le monde ne soit composé de gens qui sont pendus et de gens qui ne le sont pas.
Où trouver une classification plus philosophique ?
Voltaire raconte qu’à la bataille de Spire, où l’on défendit à un régiment de faire aucun quartier, un officier allemand demandant la vie à un des nôtres :
— Monsieur, répondit celui-ci avec une exquise politesse, demandez-moi toute autre chose, mais pour la vie il ji’y a pas moyen.
Celte naïveté provoqua une explosion d’hilarité en plein carnage'.
Voilà bien l’esprit français, digne fils de l’esprit gaulois. Nous nous plaisons et nous nous plairons toujours, comme madame Pilou, à rire à tout propos et hors de propos.
Quelle plus folle gaité que celle qui éclata dans l’Assemblée Constituante, lorsque, le I er septembre 1781), le docteur Guillotin prononça cette adorable phrase :
1 Autre $<ènc de champ de bataille: I.ct boulets pleuraient dru et Taisaient baisser la tète aux plus aguerris.
— Qu’est-ce que c’est ? cria le général Friant; pour six b... de malheureux sou* que tous touchez par jour, on dirait que tous avez peur de mourir... Regardez*moi ! j’ai cinquante mille livres de rente et je n’ai pas peur... Allons, relevez la tète et que je voie vos moustaches !
PREFACE
— Avec ma machine, je vous fais sauter la tête en un clin d’œil et sans que vous éprouviez la moindre do u leur.
Hélas ! que de rieurs devaient arroser de leur sang la « plaisante » machine ! — Les philanthropes ne font pas d’autre besogne : celui-ci, sous prétexte d’épargner aux patients une dernière souffrance, imagine un instrument qui permet de multiplier à l’infini le nombre des patients : celui-là, sous couleur de moralisation, apporte d’Amérique le régime cellulaire, une torture permanente...
Au rebours des Grecs et des Romains, nos pères affrontaient gaiment l’idée de la mort. Ils raffolaient d’historiettes du genre de celles-ci :
La femme d’un intendant du Languedoc venait de mourir à Béziers. Le mari était inconsolable, mais, au milieu de son affliction, il conservait assez de sang-froid pour ne pas perdre de vue ses intérêts. 11 demanda que l’enterrement se fit aux frais de la province :
— Oh"! si c’était vous, monsieur, lui répondit un député, on le ferait avec plaisir.
Maranzac, écuyer du comte de Charolais, 'était d’une ingénuité rare. Au milieu de la plaine Saint-Denis, il menaça son cocher, s’il ne le menait pas plus vite, de le jeter par les fenêtres.— Un jour qu’un postillon du comte avait faussé compagnie, un palefrenier lui dit :
— Monsieur, vous savez bien Picard qui est mort hier... Eh bien ! à la paroisse, on demande soixante livres pour l’enterrer.
— Diable! c’est bien cher, répondit Maranzac.
— Monsieur, ils. ont dit qu’ils ne l’enterreraient pas à moins, que c’était à prendre ou à laisser.
— C’est hors de prix; cependant, mon ami, voyez si .
PREFACE
vous ne pouvez. pas avoir mîilleur marché ; sinon, laites comme pour vous.
Nous pourrions mentionner, si la place 11e nous faisait défaut, un grand nombre d’épitaphes, dans le goût de celle qui faisait l’admiration de Boileau, l’inexorable contempteur du sexe le moins laid, — et qui est le chef-d’œuvre d’un méchant satiriste, J. Laurens, un magistrat qui rimait ses loisirs :
Ci -gît ma femme, ah ! qu’elle est bien Pour son repos et pour le mien !
Revenons à Montaigne. « Il n’est rien, dit-il, de quoi je m’informe si volontiers que de la mort des hommes : quelle parole, quel visage, quelle contenance ils y ont eus; ni endroit des histoires que je remarque si attentivement... Si j’étais faiseur de livres, je ferais un registre commenté des morts diverses. »
Au xviii* siècle, Deslandes tenta de réaliser une partie de ce programme dans ses « Réflexions sur les grands hommes qui sont morts en plaisantant. » Nous avons essayé, nous, de renchérir sur Deslandes, eu élargissant son cadre : nous avons ajouté les suicides empreints d’un cachet d’étrangeté, grossi le nombre des anecdotes piquantes, mais, en revanche, écarté les « paroles mémorables « qui ont le défaut d’étre trop connues. — Nous avons fouillé non-seulement l’histoire, mais encore les recueils d'historiettes, où sont consignées des épitaphes de cet acabit :
Ci-git Marguerite Cuiller En son petit particulier.
PREFACE
Ce joli distique égayait l’œil des visiteurs, dans une des églises de Gand, au milieu des inscriptions les plus ronflantes.
On verra défiler, dans notre galerie, des originaux de toute espèce, depuis les empereurs de Rome jusqu’aux pendus de la Croix-du-Trahoir, depuis le chef des Unssites, Jean Ziska, jusqu’à Jean de Launoy, « le dénicheur de saints. » — Quelle émulation sur toute la ligne! C’est à qui, au moment de faire le grand saut, montrera le plus de sang-froid et de singularité. — Auguste convoite le prix ; il a des titres : il garde une contenance sereine... Mais la palme lui échappe pour échoir au pauvre Lantara. C’est » le peintre d’enseignes » qui l’emporte sur César Lantara joue loyalement son rôle de moribond. Il est à jeun, pour la première fois, tandis qu’ Auguste est grimé, comme s’il était encore sur le trône.