DI VACATIONS
M. de C..., âgé de trente ans, jouissait d’une fortune considérable et s’occupait de littérature. Un jour on le trouva mort, et l’on aperçut à côté de lui l’écrit incohérent et inachevé que voici :
« Fantaisies d’un mourant.
« Je vais mourir !... mourir en écrivant... 11 est minuit ! heure fatale ! disent les faiseurs de romans... Je viens d’allumer l’instrument de ma mort... j’entends pétiller le charbon, je ne cesserai d’écrire que lorsque les ombres de la mort viendront voiler ma vue... C’est sain d’esprit que j’accomplis mon suicide, sans causes, parce que cela me plaît... Je sens mes idées qui parcourent la plaine de l’imagination, je les laisse courir... Hier, je me promenais sur le boulevard, fumant, je crois, un cigare...
DE LA DERNIÈRE HEl RE
Je voyais circuler la foule des passants sans arrêter mon regard plus sur un individu que sur un autre. Je devais paraître très-absorbé à tous ceux que le hasard ou l’oisiveté faisaient me rencontrer, et pourtant aucune idée, aucun sentiment n’étaient en moi, me préoccupant l’esprit. Il m’arrive souvent de ces absences 'totales du moi, et ce ne sont pas, je l’assure, les moments les moins heureux... Je fus tout à coup arrêté dans ma marche indifférente par un ami d’enfance qui me raconta qu’un grand malheur lui était arrivé ; il commençait son récit, lorsque le doux murmure d'un clair ruisseau qui coulait à nos pieds vint me porter insensiblement à la rêverie. Je m’assis au pied d’une touffe d'arbres dont le feuillage épais me garantissait de l’ardeur du soleil, et, dans ma course rapide sur le vigoureux alezan dont m’avait enrichi ma bien-aimée, je volai jusqu’au camp des Arabes, pensant y semer l’épouvante et la mort; j’y fus bien reçu, et, chose surprenante, cela ne me surprit pas du tout. Je sautai légèrement — je sens une insupportable odeur de charbon — je sautai, dis-je, comme un jeune faon, pour prendre part au repas... J’eus toute la peine du monde à faire entendre à mon voisin de gauche, qui était un ancien épicier retiré, qu’ayant payé ma place au bureau, j'avais autant de droit que lui d’exprimer mon opinion...
— Je respire difficilement... je m’accoutume à l’odeur du charbon... — La querelle s’échauffa .avec l’épicier et nous en* vînmes au point que je me vis forcé d’ouvrir mon parapluie pour garantir le chapeau de ma femme, car l’eau tombait à torrents...
— Ma tête devient lourde ; j’éprouve quelques éblouissements...
— Enfin celte scène de carnage fut transformée en une course au champ-de-mars; je crus que je serais dans l’impossibilité...
— Je souffre... — Et puis l’eau était transparente et notre chétif esquif se trouvait hors d’état de résister, c’est pourquoi nous résolûmes d’aller diner au Palais- Royal... Mes éblouissements augmentent... ma respiration est entrecoupée... j’y vois à peine pour écrire... (A cet endroit, les caractères, tracés par M. de G..., sont à peine lisibles.) Je crois que l’heure avance... mes... forces... ••
Dans le courant du mois de septembre 1851 , on trouva, près de Saint-Cloud, le cadavre d’un jeune homme dont les traits étaient d'une grande distinction, et dont les habits annonçaient l’aisance. A son cou était suspendue une petite bouteille en verre blanc, bouchée et cachetée, dans laquelle était renfermé un papier sur lequel on lut :
" Je meurs!.. . bien jeune il est vrai... Si l’on découvre mon cadavre op me plaindra peut-être... Je ne le veux pas... Un ange m’est apparu en rêve, qui m’a dit :
« Je suis le génie de la France... Dans tes veines coule du sang royal; mais, avant de venir occuper le pouvoir souverain que les partis se disputent en France, il faut que tu ailles voir l’éternel souverain de toutes choses,..
Dieu !... Meurs !... Que les flots de la Seine engloutissent ton corps! Ne crains rien, tu revivras lorsque sonnera l’heure de ton triomphe !... J’ai dit! Et l’ange disparut. J’accomplis son souhait... mais je laisse cet écrit pour le cas où l’envoyé céleste m’aurait trompé... Je prie le procureur de la République d’exercer des poursuites contre lui...
« Lq Roi Futur de France !... »