‹ Les originaux du siècle dernier: les oubliés et les dédaignésChapitre 30 sur 44 · CONCLUSION · texte numérisé non relu

CONCLUSION

Un soir, autour d'une table, 'Ann'quin Bredouille joue aux cartes avec Adule et madame Jer'nifle, lorsqu'ils sont interrompus brusquement par l'arrivée du locandier ou maître de l'auberge dans laquelle ils logent depuis plusieurs jours. « A quel jeu jouiez- vous, s'il vous plaît? demande-t-il. — Nous avions, répond 'Ànn'quin, commencé une partie de piquet. —Triste jeu que celui-là! je veux vous en apprendre un nouveau, celui que l'on joue le plus à présent dans toute la ville de Néomanie. » Là-dessus, le locandier prend les cartes, commence par les mêler, en distribue un certain nombre à chacun ; puis il s'arrête tout court, se frotte le front, se gratte l'oreille ; il les reprend, les mêle de nouveau, se trouve encore aussi embarrassé, recommence une troisième fois... « Diable, dit-il, c'est pourtant cela : l'essentiel est de beaucoup les mêler; mais attendez, je vais vous chercher le livret instructif. » Il sort, et revient presque aussitôt avec le livret annoncé. A en juger par le frontispice, ce doit être un ouvrage profond, car il est le résultat de travaux d'une société entière* rassemblée pour la propagation des lumières nouvelles. Voici quelles sont les règles du jeu :

« Une poignée de basses cartes prises au hasard.

» Beaucoup de piques.

» Peu de cœurs.

» Grand nombre de valets.

» Un seul roi.

» On môle.

» Chacun se précipite sur le tas et emporte autant de cartes qu'il peut.

» Si, dans les débats que cela occasionne, il y a quelques cartes déchirées, on les jette sous la table et l'on n'en parle plus.

» Ce sont les piques qui gagnent.

» Les basses cartes, prises une à une, n'ont aucune valeur ; mais, réunies sous la conduite des valets, ce sont elles qui emportent les mises.

» Le roi n'est guère que représentant ou auxiliaire ; sitôt qu'il entre en jeu, il est pris. On le place au milieu de la table, entouré d'un cercle de basses cartes : là, il n'est plus que spectateur de la partie. 11 lui reste cependant une valeur relative. Lorsqu'il s'agit d'un coup majeur, on le joint aux autres cartes et sa présence autorise... »

— Ouf! s'écrie 'Ann'quin Bredouille, en voilà assez; jamais des règles aussi extraordinaires ne pourront entrer dans ma tête; laissons ce jeu-là à vos propagateurs, et revenons tout uniment à notre piquet. »

Une autre fois, on célèbre l'antique fête des Rois ; 'Ahn'- . quin est tout étonné de la gravité des convives : au lieu des joyeux propos auxquels il s'attendait, au lieu de cet épanouissement qui, jadis, accompagnait toujours cette solennité domestique, il n'assiste qu'à des discussions et des déblatérations sur les affaires du temps; on ergote, on examine, on juge, on exagère, on atténue; et la partialité monte sur un ton d'amertume une conversation que le plaisir seul aurait dû animer. Enfin, le gâteau est apporté, coupé et distribué. C'est Adule qui est chargé d'aller chercher les parts sous la serviette chaude.

« Vivat! s'écrie 'Ann'quin, vivat! c'est moi qui suis roi ! — Monsieur Bredouille, dit le locandier, est-ce que vous seriez encore assez de votre village pour vous applaudir de

bonne foi? — Certainement. Quelque court que soit ce rôlelà, il est beau à jouer. Je suis un peu gourmand, j'aurai les meilleurs morceaux ; et chaque fois que je boirai j'entendrai des cris joyeux... On le regarde avec un air de pitié. II continue : — Mais point de bonheur lorsqu'il n'est point partagé; il me faut une reine, et c'est vous, mademoiselle... Disant cela, il jette la fève dans le verre dkme voisine infiniment intéressante. 'Ann'quin Bredouille est à la fois connaisseur et galant, al il se prépare à débiter un compliment qui, depuis que la famille des Bredouille existe, n'a jamais manqué son effet, lorsque toup h coup sa phrase se glace au passage, et il reste bouche béante en voyant sa voisine presque évanouie. Après un moment de silence: « Ah! Monsieur, que vous ai-jc fait? s'écrie la nouvelle reine en sanglotant; pourquoi me jouer un tour aussi perfide? » L'ètonnement d'Ann'quin Bredouille redouble à ces expressions; mais que devient-il lorsqu'une voix unanime le condamne à aller s'asseoir, avec sa voisine, à une petite table séparée de la grande, et oix on lui envoie les morceaux les moins délicats, le vin le plus trempé. Les tabourets boiteux exigent que l'on calcute ses moindres mouvements, si l'on ne veut pas être culbuté. Cette nouvelle manière de fêter le roi étant de tout point opposée à l'ancienne, les honneurs d'autrefois sont remplacés par de petites malices auxquelles prend part chacun des convives. Si, par un reste d'habitude, quelqu'un laisse échapper ce Vieux cri : Le roi boit! il devient à l'instant le plastron de toute la compagnie. 'Ann'quin ne peut s'empêcher de faire la grimace, mais cela devient bien pire au dessert : une dispute s'élevant entre les assistants achève de lui faire connaître combien il est fâcheux d'avoir la fève, car, par suite d'un nouvel usage, c'est lui qui se voit obligé de payer les pots cassés. «Mademoiselle, dit-il à la compagne qu'il s'est donnée, je comprends en effet que je vous ai joué un bien mauvais tour; pardonnez-moi de vous avoir faite reine. »

Ces allusions à une monarchie aux abois sont fréquentes dans l'ouvrage de Gorjy, et elles se reproduisent sous différentes formes. Le crescendo de la Révolution s'y fait sentir a\ec force, principalement dans le cinquième et le sixième tomes, où, de gradation en gradation, nous arrivons jusqu'au pied de la guillotine, — mais quelle guillotine! — Jamais l'invention du célèbre docteur n'a été tournée en ridicule d'une manière plus pittoresque.

Représentez-vous d'abord une estrade fort élevée, pavée en marqueterie superbe, figurant les sujets les plus gais; tout autour une balustrade d'azur, ornée de guirlandes de fleurs; au milieu deux colonnes de lapis cannelées d'or; sur ses colonnes, au lieu d'entablement, une hache de grenat... Mais laissons parler l'inventeur lui-môme; il est là sur l'estrade, et, péroreur par essence, après avoir jeté un regard complaisant sur la foule populaciôre qui l'environne, il commence ainsi : « Mes chers frères, en ma qualité de docteur-machiniste, je suis parvenu à inventer, avec mon teinturier, la ravissante machine que vous voyez; vous pouvez remarquer que j'y ai réuni tout ce qui peut flatter agréablement la vue. Je n'ai point oublié non plus les autres sens : ces fleurs attachées en guirlandes exhalent des parfums exquis ; sous l'estrade est un jeu de serinette monté pour des airs fort joyeux, comme celui-ci : Ma commère, quand je danse ; ou cet autre : Adieu donc, dame Françoise; ou bien celui-là : Bonsoir la compagnie, bonsoir. J'oubliais de vous faire remarquer que l'on sera porté sur l'estrade par un fauteuil mécanique, afin d'épargner au patient la peine même de marcher, car les plus grands forfaits méritent tous les égards imaginables. Arrivé ici, l'acteur se placera entre les deux colonnes; on le priera d'appuyer l'oreille sur ce stylobate, sous le prétexte qu'il entendra beaucoup mieux les sons délicieux que rendra le jeu de serinette; et, au moment le plus capable de le ravir en extase, une détente fera tomber la hache, et la tête sera si subtilement tranchée qu'elle-même longtemps

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doutera qu'elle le soit. Il faudra, pour l'en convaincre, lès applaudissements dont retentira nécessairement la place publique. Observez bien, mes chers frères, avec quel soin scrupuleux j'ai porté la recherche dans les moindres détails : cette hache, je Fai faite de grenat, afin que le sang ne parût pas, et qu'il n'y eût absolument rien qui sentit la mort dans cette manière de faire mourir. Ainsi le supplice, qui ne sera qu'un jeu pour celui qui le subira, deviendra en même temps un spectacle intéressant pour ceux qui y assisteront; j'aurai rendu à la classe trop sensible un spectacle dont elle était obligée de se priver,, et les patients pourront compter désormais sur la bonne compagnie. »

Quelques mois plus tard, Gorjy n'aurait pas osé plaisanter de cette sorte la guillotine; il est vrai que, quelques mois plus tard, la publication d'Anri'quin Bredouille était brusquement interrompue, avec mille excuses aux souscripteurs. Un instant j'ai cru que Gorjy avait payé de sa tête ses téméraires pantalonnades. Heureusement il n'en était rien. Je ne sais quelle ombre protectrice s'était faite autour de son pamphlet. Mais il brisa sa plume, et, depuis, n'écrivit plus une seule ligne. 11 eut tort bien certainement, car il y avait en lui un bon romancier, et mieux encore, un excellent styliste. Non pas que je veuille dire par là que ce fut un rhétoricien achevé. « Il y a, dit-il quelque part, une figure de rhétorique dont j'ai oublié, dont je crois plutôt que je n'ai jamais su le nom; car pourquoi n'avoueraisje pas que je n'ai point étudié ces belles règles qui circonscrivent l'esprit dans uner ouverture déterminée de compas? On voit trop que je n'y entends rien. » Cependant, en dépit de la rhétorique et même de la grammaire, il y a telle de ses pages que signeraient volontiers des auteurs de premier ordre; nous en avons cité quelques-unes. Avec le temps, Gorjy aurait acquis ce qui lui manquait, il se serait complété. 'Ann'quin Bredouille indiquait déjà un progrès évident sur ses œuvres précédentes. Politique à part, de toutes les imi-

2Sti ORIGINAUX DU SIÈCLE DERNIER.

tarions de Sterne qui ont été faites, celle-ci re6te incontes» tablement la meilleure, et Gorjy «'est piqué de modestie trop grande en se qualifiant de petit cousin de Tristram Shandy.

La tournure de son esprit devait plaire aux allemands, qui l'ont traduit plusieurs fois, et -qui ont publié, en 1798» uae édition de ses œuvres complètes. . Maintenant, quand mourut Gorjy? où mourut Gorjy? Même obscurité pour sa mort que pour sa naissance. La Biographie universelle, qui ne lui a consacré qu'une douzaine de lignes assez vagues, dans un de ses derniers suppléments, le fait mourir vers le commencement du siècle. J'hésite & adopter cette assertion, car, d'un autre côté, le libraire Pigoreau, qui a publié en 1821 un dictionnaire des romancier^ eu parie comme d'un auteur vivant : « Si quelque jour, dit-il, M. Gorjy se décidait à faire réimprimer ses œuvres dans le format in-12, on les lirait et on y trouverait du plaisir. » Le libraire Pigoreau, éditeur de romans exclusivement , avait des rapports quotidiens avec tous les gens de lettres; il serait donc étrange qu'une erreur de cette nature se fût glissée sous sa plume.

En se rangeant à cette dernière version, la date de la mort de Gorjy n'en est pas mieux êclaircie ; toutefois cette version offre un champ plus vaste et plus riant aux suppositions, aux probabilités (1).

(1) M. Quêrarcl, qtie nous sommes allé voir, nous a fourni sur Gorjy la note suivante, détachée des documents inédits qu'il amoncelé po<ir une nouvelle édition de la Franc* lUiérmire : « Goajy (Jean-Claude), «é à Fontainebleau en février 1753, mort à Pinceloup, frèi de Rambouillet, en 1795. »

. « Dorvigny enfante des volumes par jour. Veut-il déjeuner? Il écrit. Veut-il dîner? Il écrit. Veut-il souper? Il écrit. Veut-il boire, ce qui lui arrive assez souvent? 11 écrit. Eacoxe le public serait-il plus heureux si Dorvigny avait moins soif. »

Tel est le portrait médiocrement flatteur qu'on trouve dans le Dictionnaire des grands: hommes du jour,, de floréal an VIII.

Quel est donc ce Dorvigny, cet auteur si fécond, dont le nom et les volumes tiennent aujourd'hui si peu de place dans notremémoke? Hélas ! c'est un écrivain dramatique et un romancier, qui fut célèbre cinquante ans environ. Qu'en restet-ilà l'heure qu'il est? Rien ou peu de chose. Voyez plutôt les biographies : prénoms en blanc, lieu de naissance en blanc, lieu de décès en blanc.

U s'appelait Dorvigny {l\ tout court, et il était né en 1734, à Paris ou ailleurs, cela ne l'inquiétait guère. C'était un poète à la façon de Dufresny, dissipateur et bon vivant., un pmiier percé, selon l'expression des commères. La vérité

est qu'il y a beaucoup de rapport entre Dufresny et Dorvi-

(1) D'après M. Lepeintre» dans un* novice de sou Répertoire du Théâtre-Français, Dorvigny n'était qu'un nom de guerre; îl s'appelait Arefeambmift.

gny ; d'abord, môme nombre de lettres dans le nom, avec même consonnance ; — ensuite Dufresny avait du sang d'Henri IV dans les veines, et la tradition veut que Louis XV soit le père de Dorvigny ; enfin, Dufresny et Dorvigny sont morts tous deux au môme âge et de la même maladie : la pauvreté.

Dorvigny commença par être acteur chez Nicolet : je n'ai jamais rencontré personne qui pût me dire quelle sorte d'acteur cela faisait, car il est impossible d'admettre comme une autorité le pamphlet immonde de Mayeur : le Chroniqueur désœuvré ou PEspion du boulevard du Temple (1782). Voici comment Dorvigny y est traité : « Je ne vous dirai pas que Dorvigny soit le plus grand fripon, il n'en a pas l'esprit car il faut encore une certaine adresse au bouleyard, pour tromper les marchands qui croient être tous sur leurs gardes ; Bordier, Ribié et Paul, sont actuellement les seuls capables de donner des préceptes sur ce talent si recherché. Dorvigny se borne à boire et boit beaucoup ; sale, dégoûtant même, il n'est pas une seule pièce où, comme acteur, il n'ait forcé le public de reconnaître une espèce de charretier. Nicolet vient d'en faire l'acquisition, comme comédien et comme auteur destiné à orner son théâtre de charmantes productions. »

Dorvigny jouait alors avec Volange, Beaulieu et Bordier, trio illustre, dont le souvenir n'est pas encore effacé, et qui ont attaché leurs noms au joyeux et si original répertoire des Variétés-Amusantes.

L'idée d'écrire lui vint probablement en jouant ou en voyageant, car il courut long temps la province et l'étranger. Comme ce n'était pas un écrivain de main-morte, il sema ses œuvres sur tous les lieux de son passage : parades, impromptus, prologues, opéras-comiques, vaudevilles, comédies en vers et en prose. C'est ainsi que de 1773 à 1779^ on trouve de ses pièces :

À la Haye, pour la fête de la princesse d'Orange ;

A Luné ville, pour messieurs de la gendarmerie ;

A Lyon, pour le passage de Madame;

Au Raincy, chez monseigneur le duc d'Orléans ;

A Versailles, à Fontainebleau, à Gompiègne, à, Nemours, aux petits appartements ; — - car Dorvigny débuta dans la carrière littéraire par la poésie officielle ; ce fut un écrivain de cour ; il griffonna tour à tour des à-propos pour Tinoculation de Sa Majesté, pour le-mariage du comte d'Artois, pour la grossesse de la reine, pour l'arrivée de l'empereur. Rien ne lui coûtait : un coup de canif à sa plume, et le reste allait tout seul.

Heureusement, il se dégoûta bientôt de ce métier humiliant pour un fils de roi et stupide pour un homme de talent. Après s'être essayé aux Italiens dans quelques parodies et à l'Ambigu-Comique dans deux ou trois vaudevilles, Dorvigny se résolut à mettre bas son habit brodé, et à suivre sa vocation pour le genrepopulaire. Ce futalors qu'il fltjouer aux Variétés les Battus paient Vamende, farce qui fit le tour del'Europe et du monde, etdont leprincipalpersonnage, Janot, est devenu un des types français les plus caractérisés. Il n'y a pas d'exemple d'une vogue semblable, vogue d'autant plus singulière qu'elle s'abattait sur un petit théâtre, sur un petit auteur et sur des comédiens jusqu'alors inaperçus.

Cette vogue fut telle que d'abord on crut que Dorvigny n'était qu'un prête-nom. Plus d'un auteur célèbre se laissa faire compliment sur cet ouvrage. Le premier ministre luimême^ M. de Maurepas, souffrait volontiers qu'on lui attribuât les Battus paient Vamende.

La critique se mit de la partie, et Mayeur, qui paraît avoir été l'ennemi intime de Dorvigny, ne fut pas des derniers à dire son mot : « Cette parade qui lui fait tant d'honneur, écrit-il, n'est autre chose que quelques scènes volées à Musson, peintre et bouffon de société. Son proverbe de On faitce que Von peut, est aussi composé de scènes que Patrat, Musson et Duché jouent aux soupers où ils sont invités; et la plupart de ses pièces doivent leur existence à de vieux

bouquins qu'où ne lit plus, et qu'en récompense il lit beaucoup. Sa scène des Perruques est prise mot à mot dans les Réjouissances de la paix, ancienne pièce imprimée et dont Fauteur est mort. La pièce qu'il a donnée aux Italiens ayant pour titre : la Comédie à l'impromptu, se trouve tout entière dans le Pédant joué, farce de Cyrano de Bergerac, etc., etc., etc. Il est bien facile de se faire ainsi la réputation d'auteur ; mais il est bien difficile que les gens éclairés ne s'aperçoivent pas que vous n'êtes qu'un, sot. » Voici une des scènes des Battus paient l'amende; c'est un aperçu de ce langage équivoque qui consiste dans l'inversion des différents membres de la phrase :

« janot. — Bonsoir donc, mam'zelle Suzon... Siçadure> j'aurons une belle journée cette nuit. Y fera beau demain pour la promenade. Si vous voulez, j'irons déjeuner comme j 'avons été dimanche dernier, à Saint-Gloud ; vous en souvenez- ti?

» suzon. — Pardine ! si je m'en souviens? témoin que j'y ai t'oublie mon p'tit couteau que vous m'aviez donné, où ce que j'en ai t'eu ben du chagrin, allez.

» janot. — Gomment ! st'ustache que je vous avais fait présent ? Ah ben ! voyez comme c'est un sort ! Mais c'est égal, je vous en donnerai un aute, un véritable couteau de Langue, tous ce qu'il y a pus meilleur ; vous n'en verrez pas la fin de celui-là. Il m'a déjà usé deux, manches et trois lames; c'est toujours le même !

» suzon. — C'est ben honnête à vous, monsieur Janot; faut pas vous défaire de vos meubles comme ça pour moi. » janot. —Ah ï pardonnez-moi x mam'zelle> c'est rien que ça. En'parlant de couteau, c'est feu mon père qui en avait un beau, devant Dieu soit son àme % pendu à sa ceinture, dans une gaîne, avec quoi il faisait la cuisine..,

» suzon. — A quelle heure vous vienrez me prendre, pour que je me" tienne prête?

» janot/— A huit heures. Mais dites donc, faut pas aller avec ce guernadier de l'autre jour. C'est de la mauvaise

DGRVÉGNY. ftf

compagnie, ça, ei vous savez bco le proverbe : Dis-moi qui tu hantes, je te dirai qui ta fréquentes» Vaut ben mieux n'être que moi et vous, voilà tout, et pis vot' petite sœur, et mon pHit frère et ma cousine ; ça fera cinq, nous joue* î-oaa aux quatre coins. Pas vrai, mam'zelle Saxon ?

* suz&f. — Tout ce qui vous fera plaisir, monsieur Janot - r mais faudra revenir de bonne heure, nous goûterons en chemin.

* janot.— -Oui, je passerons par Sèves, j'y mangerons des petit gâteaux de Nauterre, comme j'en avons mangé l'auto jour, tout le long de la rivière, avec du beurre dessus.

» suzgk. — Et voua souvenez-vous des cerises que j*avons mangées aussi?

» janot. -^ Pardi ne ! je le crois ben, de c'te petite marchande qui était si jolie, à trois sous la livre... (1). *

C'est une création vraiment nationale que ce Janot r qui espère toujours gagner à la loterie, quoiqu'il n'y mette

(i) La ployât! de ces formule» ont été résumées du» une chanson populaire que nous transcrivons ici comme le meilleur modèle de janotisme :

Je suis Janot; mes actions comiques On fait de moi rire depuis longtemps,, Et de mon pèr' j* suis U fils unique,.

Quoiqu'cependant nous étions douze enfants. -

Un jour, la nuit» feniendis Pver mon père ; Il vint à moi et m' dit com'ca : — Janot 1 Va-t'en chercher du beurre pour U mère, Qu'est bien malad', dedans un petit pot.

J'entre en passant chez mon oncle Licorne, J'iui dis com'ca : — Tonton, dépêchez -vous D'met' voir' chapeau sur votf tête, â trois cornes, Et, après ça, # faire un saut d'ptas chez nous.

Il trouva mal cette pauvre Jeannette ; C'était mon pèr' qui l'avait trop beurrée Avec un gros* eonV moi morceau d'gaktte, Qui v'nait d'iaon fcèrV qui l'avait trop beurrée.

jamais; «mais V hasard est si grand! » dit-il. C'est un type résolument burlesque que ce valet qui demande à son maître douze sous pour acheter une bouteille à quinze , et qui, n'ayant plus d'argent, attend qu'il fasse jour pour aller s'installer dans une auberge, «parce que, dans les cabarets, on ne paye qu'en sortant, et moi je ne sortirai pas. »

Janot devait tout naturellement trouver place dans le Tobleau de Paris de Mercier. On l'y rencontre en effet au commencement du huitième volume, dans un article intitulé : Voltaire et Janot, dont j'extrais ces quelques lignes :

« Janot fut le vrai successeur de Voltaire; trois mois après le triomphe de. Voltaire, le Parisien, oubliant les trente-neuf académiciens qui restaient, accueillit ce Janot avec le même enthousiasme. Il jouait dans une farce qui, plus heureuse qu'Irène, eut cinq cents représentations. L'idiome de la dernière classe du peuple s'y trouvait exprimé au naturel; et le jeu naïf de l'acteur, son accent sûr formaient un tableau qui, dans sa bassesse, avait un mérite extrêmement rare sur la scène française, la parfaite vérité. »

Mais tout le mond'cliez nous était en proie A la douleur de ce funeste jour; Moi, qu'avais faim , j'm'en fus chercher notre oie Chez l'pâtissier, qu' j'avais fait cuir au four.

Mais en rentrant, ma mère était rev'nue, Et tout le monde commençait à s'asseoir; Nous mangera' l'oie, avec de la morue, En compagne, qu'était bouilli' du soir'.

Mais v'ià-t-y pas qu'pour prouver mon adresse, Je renversai les assiclt' et les plats; Je fis un' tache .à ma veste, de graisse, Sur ma culotte et mes jambes, de drap;

Et sur les bas que mon grand'père, de laine,

M'avait donnés avant d'mourir, violets;

L'pauvre cher homme est mort d'une migraine

En tenant un' cuisse, dans sa bouch', de poulet. *

11 n'y eut pas jusqu'au sévère Linguet qui n'ouvrit les pages de ses Annales à une dissertation sur l'envahissement et les progrès du janotisme. Mais lui ne jugeait pas avec autant de bienveillance que Mercier.

Ajoutons que Janot fut modeJé en porcelaine, comme Voltaire, et placé sur la cheminée du cabinet de Louis XV. Le sieur Curtius s'empressa également de l'admettre parmi ses mannequins enluminés, à côté de Desrues, du comte d'Estaing, et de la famille royale assise à un banquet artificiel. Il fut fait un envoi en Russie d'une armée de Janots en biscuits de Sèvres, qui coûta plus de 28,000 livres.

Ces petites statuettes se trouvent encore. II y a trois ans, j'en ai vu une chez un horloger de la rue Dauphine. Janot est représenté long, menu, en veste, une Janterne à la main et coiffé d'un bonnet. Le travail est joli et intelligent.

Tout était à la Janot alors , les modes , les coiffures. H y eut un potage à la Janot, qui était le plus simple des potages. Puis Janot eut une postérité : Janot chez le dègraisseur, Jeannette ou tous les battus ne payent pas P amende , Janot bohémien (par Martainville ).

Dans Tout ce qui reluit n'est pas or, Janot est devenu riche; il a une belle veste neuve depuis qu'il est au service d'une comtesse; cependant il annonce à son ami Dodinet qu'il va mettre la comtesse sur le pavé. « Sus le pavé! — Oui, j'y vas rendre sa condition et l'y dire qu'elle en cherche une autre. — Et quéque tu vas devenir après, toi? — Moi? je me ferai grand seigneur. — Grand seigneur? — Tu seras mon intendant , je ne te donnerai pas de gages , mais ce que tu prendras sera pour toi. — Oh ben! laisse faire, va, je ne serai pas le plus mal partagé, s'écrie Dodinet. — Oui-dà. mais à condition que quand tu m'auras ruiné, tu me prendras pour intendant à ton tour... »

Comme on le voit, ces plaisanteries sont devenues classiques, et la plupart même ont passé dans le langage usuel.

Ce n'est pas tout : la province ne se contenta pas des Janot que Paris lui envoyait , elle se mit à en composer,

elle aussi. J'ai sous les yeux là Nuit de Jançt ou le Triomphe de mon frère, comédie-parade représentée pour la première et dernière fois à Chartres en fieauce, le dimanche 4 mars 1780. Ainsi que le titre l'indique , il s'agit de l'apothéose de Janot , que tout le monde s'attache à combler de bienfaits, à qui le savetier Simon donne sa fille en mariage, & qui M. Ragot fait présent fie son fonds de boutique T à qui le commissaire fait*restituer sa garde-robe et son écu de six livres. La pièce n'eut pas de bonheur, malgré ce point de vue nouveau, et quoi que l'auteur eût présenté«son personnage comme un symbole t presque comme une figure révolutionnaire. « En effet , dit-il dans une post-face, Bans avoir consulté le créateur de Janot , je suis certain que aon but principal, en formant son héros, a été de placer sots les yeux du public les scènes et les injustices journalières qu'on exerce envers ce que nous appelons le vulgaire et que M. Dorvigny a désigné sous le nom de Janot, » Diable \ voilà un auteur qui voit loin l

Christophe Lerond fut le deuxième succès de Dorvigny.

Quand on imprima la pièce, il la fit précéder de quelques lignes de préface : « Ah ! de la morale, a-t-oa dit la prer mière fois que Ton a entendu cette pièce ; ah ! la belle idée ! et surtout comme c'est bien placé sur un théâtre de foire , aux Variétés! Et pourquoi pas? N'avons-nous pas donné jadis de la janoterie*! C'était trop bas alors,, trop trivial , disait-on. La critique est si subtile, si éveillée! Rien ne lui échappe. Tout en y venant, tout en s'y disputant les places, on criait haro sur l'auteur et sur l'ouvrage. On y vient encore et l'on y crie encore dé môme. Or, pour faire diversion , pour contenter ces difficiles , on a imaginé un autre genre. Eh bien, a-t-on désarmé la critique? a-t-on apaisé la. malignité? Non. Le premier ton était trop bas ; le deuxième, dit-on, est trop relevé. Une chose me console. Dans ma première pièce, j'ai écrit pour les gens gais, il y en a beaucoup. Dans ma deuxième, j'ai écrit pour les gens honnêtes.

il n'y en a pas moins; et ces deux classes estimable» me dédommagent des criailleries de la troisième , c'est-à-dire la saiibique. » Christophe Lerond est mie pièce très-bien faite, et qui a pu donner k Coilin d'Harteville l'idée de son Optimiste. Dorvigny lui-même y jouait le principal rôle.

En 1780 y l'auteur de Jeunot força les portes de la Comédie française et y fit représenter, le premier janvier y une pièce de bonne année sous le titre des Etrennes de l'Amitié, de V Amour et de la Nature, comédie en un acte et en vers. Cette fois, au lieu d'être jotté par Volange et Bofdier > il eut pour interprètes Dugazon > Préville> Fleury et mademoiselle Contât, Avec ce brillant entourage , j'ignore comment la pièce fut accueillie , mais, j'ai le regret de Le dire, elle est tout à liait médiocre; les vers sont absolument dépourvus de relief. Cependant les Etrennes furent représentées quelques jours ensuite à la cour T devant Leurs Majestés.

Une fois entré à la Comédie française, Dorvigny s'y trouva bien, car très-peu de temps après, dans la même année, il y donna les Noces houzarde$> comédie en quatre actes et en prose. « Cette pièce > disent les Annales dramatiques de Babault, eut un succès équivoque à la première représentation, mais l'auteur y fit des retranchements qui redonnèrent du nerf à l'action et qui la firent applaudir dans la suite. D'ailleurs, il ne faut pas être si sévère pour un ouvrage que tout annonce avoir été composé à, l'occasion du carnaval. » Les Noces houzardes sont demeurées assez longtemps au répertoire.

Après le 9 thermidor, Dorvigny fut cause que l'on ferma le Théâtre-Français (alors rue Feydeau) pendant un mois et plus. 11 est vrai de dire que depuis quelque temps les comédiens ordinaires du peuple indisposaient considérablement le Directoire exécutif, qui les accusait de mai jouer à dessein les personnages républicains de leurs pièces, et de remplir au contraire les rôles royalistes avec beaucoup d'incivisme et de talent. Sur ces entrefaites, Dorvigny fit représenter un à-propos politique intitulé : les Réclamations

contre ^emprunt forcé. La chute de cette œuvre, qui , d'après Etienne dans son Histoire du Théâtre-Français, fut à peine entendue au milieu des sifflets, acheva d'aigrir l'autorité ; et le Directoire, par un arrêté en date du 8 ventôse an IV, ordonna en même temps la clôture d'un club d'anarchistes, d'une maison de jeu, d'un cabaret, de Véglise Saint-André et du théâtre de la rue Feydeau. Vainement les gens de lettres , les comédiens et plusieurs représentants du peuple réclamèrent contre cet acte vexatoire ; ce ne fut que le 13 germinal suivant qu'on permit aux acteurs de reprendre le cours de leurs représentations."

Ce fut vers ce temps-là que Dorvigny fit succéder la série des Jocrisse à la série des Janot.

Il donna successivement à divers théâtres : Jocrisse changé de condition (1795), le Désespoir de Jocrisse (1802), Jocrisse congédié (18031 Jocrisse jaloux (180't), Jocrisse au bal de r Opéra (1808), Jocrisse seul, etc. —Le Désespoir de Jocrisse

a seul survécu.

On se tromperait beaucoup si l'on était tenté de confondre les deux types de Jocrisse et de Janot ; sans doute ils sont parents à la façon de tous les imbécilles, mais ils ne sont pas frères. Jocrisse est en grand progrès sur Janot : c'est la bêtise convaincue et résolue, arrivée à son apogée d'aisance et de bien-vivre, la bêtise heureuse, grasse, bien logée, qui a un bon maître et une belle veste. Au contraire, Janot est un bouffon piteux, Janot est grelottant et mal habillé ; on le rosse et on ne le nourrit pas, il est maigre ; sa vie n'est qu'une lamentation perpétuelle au milieu du ruisseau. Janot me navre et je me surprends à lui souhaiter un sort meilleur, tandis que Jocrisse m'égaie sans arrière-pensée (i).

Âlissan de Chazet et compagnie ayant composé pour Brunet

(1) « Depuis celui qui a dit : Tu seras Jocrisse ! personne dans les petits théâtres n'a eu de génie viable. » Lettres aux écrivains français du X/X° siècle, par M. de Balzac; livraison de la Revue de Paris du 2 novembre 1834.

&ORVIGNY. . 26T

un vaudeville intitulé Jocrisse autre part, Dorvigny se mit fort en colère, et écrivit, dans le Journal des Spectacles du 8 thermidor an VIII, qu'il était le seul père des Jocrisse. « J'ai fait quelquefois, dit-il, de mauvais couplets, mais jamais de méchants. »

Cependant Dorvigny ne s'était pas toujours montré aussi délicat sur le chapitre de la propriété littéraire. Lors de la vogue de Madame Angot, il n'avait pu résister à l'envie de marcher sur les talons des deux citoyens Maillot et Joseph Aude, qui se disputaient cette fantasque création, et il avait composé à son tour, sous le titre du Père Angot, une comédie en deux actes qui fut représentée, Fan V, sur le théâtre d'Émulation.

Las des vaudevilles, Dorvigny continua sa carrière par des romans.

Ses romans ont les mêmes qualités et les mêmes défauts que ses pièces. C'est un homme entier qui procède par types, par figures bien en vue (1). Une joie'immense et profonde circule à travers les événements un peu vulgaires qu'il met en jeu, tels que scènes bachiques, aventures de coche, voleurs pour rire et revenants. Ma tante Geneviève ou Je Val échappé belle (4 vol. an IX) passe généralement pour son chef-d'œuvre. C'est écrit dans le grand style de la nature par quelqu'un qui n'a jamais rien eu à démêler avec l'Académie française.

• Dorvigny n'a guère fait autre chose que des romans d'aventures, dans lesquels il déplace la scène à chaque minute et fait graviter autour de deux ou trois héros seulement une nuée de personnages populaires, mariniers, apothicaires, blanchisseuses, laquais et clercs de procureur. J'ai assez de sympathie pour cette manière, qui reflète plus visiblement que toute autre le train de la vie ordinaire; et

(1) Voici quelques autres types de son répertoire : Hurluberlu ou Tout de travers, Biaise le Hargneux, Nitouche et Guignolet, le Niais de Sologne, Carmagnole et Guillot-Gorju, le Père Duchés ne, les Noces du Père Duchesne, etc..

26* ORIGINAUX OU fclECLE DERNIER.

je ne voudrais supprimer dans Ma umte Gemoièiu qua quelques gravelurea qui tendent dès l'abord à taire ressembler Dorvigny à Pigauit-Lebrun, bien qu'il n'ait ni l'irréligion de ce dernier, ni son érudition de pacotille. Le caractère de la tante, soutenu depuis le commencecoent jusqu'à la fia, est admirable de coloris et de gaieté.

La manière de Dorvigny sera rendue phis sensible par les sommaires de quelques chapitres :

Chapitre XliL — Monsieur de Lafiew me conduit chez un peintre. — Je sers de modèle pour séante Suzanne.

Chapitre XX. — Grand embarras de ma tante* — Un boulanger lui donne l'hospitalité.

Chapitre XXIX. — Suite de l'histoire de ma tente. — ■ Elle retrowve son directeur de comédie. — Elk est mariée. — Elle devient veuve.

Chapitre XXXIX,— Nous sommes volés sur le chemin*— Désespoir de ma tmte.— Rencontre imprèvued'wiwyageur*

Crapïtrb XL. — Qui était ce voyageur* —• Intérêt qu'il prend à ma tante; etc., etc.

Après cela, on peut citer te Nouveau roman comique, qui a de l'allure; Madelm Friquet et Colin Tampon ou les Amants du faubourg Saint-Martin, remuante goguatte ; ensuite le Ménage diabolique, là Femme à projets, Ma* dame Botte, les Jeux f caprices et bizarreries de la nature, les Quatre cousins, les Milles et un guignons, et peut-être quelques autres encore, car il n'avait pas l'habitude de signer toujours : c'était tantôt D... y ou bien Z>... gny, quelquefois rien du tout.

Son dernier roman r dont il n'est kit mention nulle part, est les: Mystifications d'Iwnocentin Pmlot, petit-fils de M. de Pourceaugnacjxx l'auteur des Janot et des Jocrisse. (Chaumerot, libraire; 4 vol. 1809.)

Parlons de ses mœurs, à présent.

Voici ce que dit de lui Brazier, dans son Histoire des Petits théâtres de Paris : a Ce pauvre ûorvigny allait composer ses romans et ses comédies à la guinguette de Ram-

&ORVIGNY. 26»

ponneau, et pfus d'un artisan qui buvait avec h*i était Tain de se douter qu'il trinquait avec le fils d'un roi (1)1 En ce temps-là, les auteurs n'avaient pas de voiture; ils ne gagnaient pas vingt, trente, quarante mille francs par an. Une pièce se payait vingt écus, c'était un prix fait comme un habit; je dirais comme des petits pâtés si je ne craignais pas d'être un peu trivial. On jouait les pièces cent foi?, deux cent fois, trois cent fois, on les jouait toujours; Àudinot et Nicolet faisaient fortune, les auteurs mouraient à Thôpitaî, et tout allait bien. »

Plus loin, Brazier raconte cette anecdote : « Dorvigny, qui se trouvait souvent dans la gêne, portait quelquefois i Barré (alors directeur du Vaudeville}, de vieux canevas composés dans sa jeunesse, et qui n'étaient pas jouables. Barré, devinant le motif qui guidait Dorvigny, lui disait avec sa brusquerie axoutumée : « Ta pièce est détestable, elle est bète comme toi ! mais tiens, voici un ouvrage que tu peux arranger, travaille ï » Et en disant cela, il lui mettait un vieux manuscrit et cent francs dans la main, et jamais ne lui reparlait de la pièce. »

« Dorvigny,' ajoute à son tour mademoiselle Flore dans ses Mémoires, mémoires charmants, bien qu'un peu aban-

(1) Les Mémoires de Fleurp révoquent en doute cette parenté, a Voici r rapportent-ils, te fait qui avait accrédité cette erreur aussi rîngulièfe que la singulière histoire à laquelle elle tenait. Dorvigny, par la plus étrange coïncidence, demeurait près de la Vieille rue du Temple, dans une maison ou à côté d'une maison appartenant â un M. Dorvigny, ancien fabricant de glaces, mai» n<» faisant plus de commerce; or, quand on venait demander l'un on l'autre homonyme dans la petite roc, cela donnait assez souvent lieu a des quiproquos. En conséquence, les gens du quartier les désignaient ainsi : l'un était naturellement Dorvigny Vaitieur, et Tautre Dorvigny-Je- Dauphin; et, en effet, cet homme était le fils de Louis XV. »

Nous donnons cette interprétation pour ce qu'elle vaut; je ne tien» pas essentiellement à ce que Dorvigny soit fils de roi-, mais la version de Fleury ne m'a pas convaincu. Tous les. contemporains semblent d'accord: « On le dit bâtard de Louis XV, et ceht n'est pas si étonnant » écrit Mayeur.

donnés de forme, — Dorvigny portait un costume fort négligé et souvent brodé en paillettes de crotte; il se pavanait fièrement au milieu des jeunes auteurs, qui étaient tous habillés en muscadins, comme on disait alors. Il empruntait à Brunet un ou deux petits écus, à compte sur une pièce qu'il lui promettait, et il allait s'établir dans un cabaret où il travaillait. »

Selon M. Lepeintre, déjà cité, c'est un hospice de province qui aurait reçu le dernier soupir ou le dernier hoquet de Dorvigny, le 6 janvier 1812, « à la suite d'un excès bachique, dit-on. » Ce fait n'est pas absolument prouvé, quoiqu'il n'aurait eu malheureusement rien d'étonnant. Le passage suivant des Souvenirs de /.-iV. Barba (Paris, 1846) donne une autre version : « Dorvigny est mort daus une petite rue des Vertus, près l'ancien marché Saint-Martin; la bienfaisance publique l'a fait enterrer. Ribié, directeur de la Gaieté, apprend sa mort, envoie de suite mon ami Gougibus aîné, le meilleur mime que j'aie vu, beau-père du digne Leménil, acteur du Palais-Royal, qui dit à Ribié que le malheureux Dorvigny a resté quatre jours dans son taudis après avoir rendu l'âme, sans être enterré. — Je n'étais pas riche, dit-il, j'avais six enfants ; malgré cela, je me reproche ma conduite envers ce digne et excellent homme. Tous ces détails sont connus de la fille à Dabin qui vend des livres au bout du pont des Arts, vis-à-vis le Louvre. »

Ne faisons pas attention au style, qui est bien bizarre. Mais il me semble qu'on ne saurait hésiter entre la version de M. Lepeintre et celle du libraire Barba, marquée au coin de la certitude et accompagnée de tant d'indications et de témoins à l'appui.

Dorvigny avait soixante-dix-huit ans à l'heure de sa mort.

Soixante-dix -huit ans ! C'est encore un bel âge pour un homme de désordre et d'ivresse, pour un gueux aux vétetements sordides, tel qu'il fut. Soixante-dix-huit ans ! malgré la vie des halles et le mauvais vin des bouchons, en

dépit des soirées sans feu et des matinées sans pain ! En littérature, n'atteint pas qui veut à cet âge vénérable.

Personne ne parla de lui.

L'année suivante, il se trouva pourtant un homme qui vint répandre quelques vers sur sa tombe, aussi inconnue que son berceau. Cet homme, un de ceux qui avaient le plus trinqué avec lui, c'était Dorat-Cubières, l'homme du panégyrique par excellence, qui avait composé tour à tour les éloges de Marc-Aurêle, de Colardeau, deMarat, de La Tour d'Auvergne, d'Olympe de Gouges, de Fontenelle, de Rétif de la Bretonne, et qui devait finir par l'éloge de l'auteur de Jocrisse. La brochure de Dorat-Cubières a pour titre : Epître aux rndnes de Dorvigni (sic) ou Apologie des Buveurs , — car, lui aussi, Dorat-Cubières, était un buveur solide (1).

« Qu'on juge de mon étonnement et de mon indignation, dit-il dans une sorte de préface, lorsque j'ai vu Dorvigny grossièrement insulté par les journalistes cinq ou six mois après sa mort! A-t-on jamais vu, depuis que la France existe, traiter avea cette indécence et cette barbarie la cendre encore fumante d'un homme honnête et d'un auteur dramatique fort distingué de son temps ? » Les vers de cette epître sont, comme tous les vers de Cubiôres, tantôt naïfs et tantôt emphatiques.il s'arrête à l'origine royale de Dorvigny :

On dit qu'il fut ton père,

Ce Louis dont le règne eut un cours si prospère.

Et il ajoute en note : « Il y avait autrefois au Parc-aux- Cerfs, à Versailles, une quantité de jeunes et jolies demoi-

(1) Epître aux mânes de Dorvigni ou V Apologie des Buveurs, par un auteur du boulevard du Temple, président de la société littéraire du Pré-Saint- Gervais, membre de l'Athénée de Montmartre, de Ménilmontant, etc., membre correspondant de ceux de Gonesse, d'Aubervilliers, et secrétaire perpétuel de l'Académie de la Courtille. Res est sacra miser. A Paris, cbez Nicolas Vaucluse, imprimeurlibraire, rue Neuve-Saint-Augustin, n° 5. 1813.

selles que le bon roi Lotis XV allait visiter en banne for* tune, mai» en tout bien tout honneur, car il dotait tomes celles auxquelles il faisait des enfants. On prétend que le bon Borvigny naquit d'une de ces. demoiselles; je l'ai vu donner pour un fait incontestable dans quelques recueils et mémoires imprimés, et entre autres les Mémoires McreU a\ Baehawnont. Ce qu'il y a de certain, c'est que ûorvigny avait quelques traits de la belle physionomie de Lewis XV, et qu'il ressemblait comme deux gouttes d'eau k un écu de six livres au millésime de 172& à 1750. »

Vers la fin, Dorat-€ubières gâte un peu son épitee par La plus extraordinaire sortie, — contre qui? — contre N. de Chateaubriand !

« Au tiède où nous vivons aisémftul tout s'oublie;

Chez bous tout est caprice, ou mode, ou fantaisie;

Monsieur Chateaubriand un moment a brillé :

Mais tout Paris s'en moque, et cfuement étrillé,

Pour avoir à Chémer refusé soa suffrage,

De sa Jérusalem il poursuit le voyage.

Monsieur Chateaubriand a pourtant des vertus ;

Il fait des vers en prose aussi bien qil'Ennius ;

De la religion il est In digne apôtre,

Mais un fou chasse un fou comme br clou chasse l'autre.

Nodier écrivait ceci : « En général, l'homme qui donna un proverbe au peuple a fait preuve de génie. Une pareille sympathie d'esprit avec une nation entière n'est jamais du fait d'un écrivain médiocre. Je ne parle pas ici du trait bien exprimé qui se grave dans la mémoire des gens d'esprit, et qui ne prouve quelquefois que de l'esprit. Grasset, qui n'avait pas autre chose, abonde en proverbes de ce genre; mais celui qui passe de famille en famille et de génération en génération, toujours clair et toujours présent,, émane d'une sorte de paissance. »

Nodier écrivait ces lignes à propos de Cyrano de Bergerac et de son immortel proverbe ; Qm diable allait-il faire dans cette galère?

MRVI6HY. STÎ3

À ce compte, et s'il fallait prendre au pied êe la lettre cette citation de Fauteur de l Histoire dit hvà de Bofiême €l de ses sept châteaux, Dorvigny serait mieux qu'un faiseur de parades et de romans -grivois, car personne plus que lui n'a dote son pays de proverbes et de dictons populaires. Nous en avons ramassé quelques-uns le long de cet article.

Rivarol ne lui consacre que cette seule ligne ironique dans son Petit Almum&ch : « Un de ceux qui ont le plus contribué à faire «oublier Molière. » Cette raillerie est injuste. L'auteur de Sganarelîe et de Pourceaugmc n'eût certainement pas dédaigné de tendre la main à Fauteur des Battus paient Pamcnde.

La collection de Fœuvre entière de Dorvigny est des plus rares. J'évalue le nombre de ses pièces de théâtre ù plus de trois cents, mais sur ces trois cents il faut eu retrancher un bon tiers qui n'a pas été imprimé. — Je ne connais pas de portrait de Dorvigny.

NOTES

Je possède une grande et très-belle gravure du temps, intitulée : le Triomphe de Janot. C'est toute une composition avec de nombreux personnages. Janot y est représenté debout sur un char, traîné par des petits Amours en casque, en soutane, en perruque, etc. 11 lient en l'air sa lanterne, qui répand une vive i larté. La Folie l'escorte, marotte en main. Un héraut marche à sa gauche, portant majestueusement un dindon au bout d'une broche, et menaçant avec un couteau de cuisine Melpomène,.Thalie et Thespsychose, qui forment un groupe désolé. Derrière Janot se presse une populace enthousiaste; tandis qu'au dessus de sa tète, un homme du peuple fait flotter un drapeau, où est représenté un pot de chambre se renversant,

avec l'inscription : C'en est. 11 y a beaucoup de mouvement et de verve dans cette caricature. On lit au bas ces deux quatrains :

Gloire à Janot! il 3 tout pour nous plaire; C'est le pendant des 'plus jolis magot; Moraus l'a fait de l'un de ses grelots ; Pour nos plaisirs il ne pouvait mieux faire.

Si le bon goût n'existait pi as en France, Janot n'eût pas été tant applaudi.

En le voyant, on dit: C'en est, c'est lui!

Voilà le goût, le goût par excellence.

Dans ces dernières années, on a fait pour Facteur Lassagne un Janot chez les sauvages, représenté au théâtre des Variétés.

LA MORENCY

Dans une sphère moins brillante que madame Tallien, avec un minois coquet, et une vocation littéraire plus que douteuse, la Morency apparaît comme l'expression fidèle de la galanterie sous la Terreur et du mauvais style sous le Directoire. Une chevelure d'un blond cendré, peu ^'orthographe, de grands yeux éclatants, une ignorance presque absolue de la grammaire , la bouche chinoise, et la phrase comme la bouche, voilà son portrait en quelques mots. Il n'y a donc rien d'étonnant à ce que ses romans aient obtenu un succès d'une heure : l'aventurière aura prêté de son prestige à la femme de lettres. Quel livre peut sembler mauvais, lorsqu'il est lu par-dessus une jolie épaule?

La dépravation littéraire qui était entrée chez les hommes ne pouvait manquer de se glisser chez les femmes. A ce point de vue, mon œuvre serait incomplète, si je ne montrais une femme de plume, — qui n'est ni madame de Genlis, ni madame de Staël, ni madame Rolland, — et une femme à la mode, qui n'est ni madame Hamelin, ni madame Récamier; loin de là.

Ainsi que cela arrive pour beaucoup d'auteurs médiocres, La vie de la Morency est cent fois plus curieuse et plus intéressante que sa littérature; c'est là son meilleur roman. Les feuillets en ont été éparpillés sur tous les grands che-

mins, partout où soufflait un vent amoureux, aujourd'hui à Paris, demain à Bruxelles, dans les bosquets, dans les camps, dans les boudoirs. La Révolution ne paraît avoir existé poiur elle qu'à l'état de décoration, de toile de fond, comme on dit au théâtre; elle a toujours vécu, sinon en dehors des hommes politiques, du moins des choses politiques.

Suzanne Giroux, — qui se fît appeler J)lus tard madame de Morency, — naquit dans la rue Saint-Denis, d'une famille de riches négociants. Dès l'âge de quatorze ans, elle annonçait ce qu'elle devait être un jour, et sa coquetterie pressée d'éclore se trahissait déjà dans les plis de sa robe de linon, dans son fourreau blanc, dans le ruban rose qui serrait ses cheveux, et jusque dans ses mules mignonnes à talons bordés. C'était une espiègle et romanesque petite personne , toute fraîche sortie du couvent des Ursulines, et dont le oœur murmurait de confus monologues, en attendant llieure des dialogues.

Un jour qu'elle se promenait à la campagne, elle aperçut un avocat de Soissons, couché négligemment sur l'herbe fleurie, auprès d'une source ombragée par un tilleul. Quoique cet avocat eût plus de trente ans, il les paraissait àpeine, car il était grand et mince; il avait l'oeil superbe, la bouche à l'autrichienne. Dans un élégant costume, il tenait à la main une flûte dont il tirait les sons les plus nrélodieux . Suzanne s'arrêta charmée, écoutant et regardant, semblable à une de ces nymphes que l'on représente écartant les branches des bois pour prêter l'oreille aux accords d'un Palémon ou d'un Ly sandre.

Cette idylle, où je ne peux m'empêcher de voir quelque préméditation, eutundônoûment plus moral que poétique : après bien des traverses et bien des obstacles de la part de sa famille, Suzanne Giroux épousa son joueur de flûte; l'églogue s'acheva par-devant notaire. La noce terminée, elle embrassa son père et sa mère, ses deux frères et ses dix sœurs, — car la famille Giroux était nombreuse, — puis elle suivit son mari à Soissons, où il avait un cabinet assez

LA HOitENCY, 277

reoofflmé. Ce Ait là que la Révolution vint les surprendre.

H y avait alors à Soissous deux avocats en rivalité de réputation et d'affaires; tous les deux avaient lamême taille, ta même tournure et presque le même nom. L'un s'appelait Quillet, c'était le maride-Sukanne, l'autre s'appelait Quinet te. Ge dernier louchait un peu, mais cela ne lui messéyaitpas ; il avait de l'esprit, beaucoup d'amabilité, un air senti* mental à l'occasion. Il rencontra madame Quillet ù. undlner d'apparat, et eut l'honneur de se trouver de moitiéavec elle dans un rêverais, où il perdit trois paniers, toutes les fois que le quinola gorgea dans ses mains. Cette maladresse était due au trouble que lui avait inspiré la vue de notre héroïne. Celle-ci de son côté, qui ne se sentait pas le cœur him défendu, joua également tout de travers. Bref, ce fut l'amour qui gagna la partie ce soir-là, ce fut l'hymen qui la perdit. (Très-joli !)

Lorsqu'arriva l'époque des assemblées électorales, les deux avocats se trouvèrent inévitablement en présence : tous les deux briguaient la députation; — au premier tour de scrutin ils se partagèrent les voix, mais au second tour l'amant l'emporta sur l'époux et fut nommé. Ce n'était pas assez pour Nicolas Quinette, en qui s'alliaient des bouffées déplaisir aux bouffées d'ambition; son triomphe a e lui parut complet que lorsque, par ses lettres brûlantes., il eut décidé la femme de son malheureux <x>ncurrent à le suivre à Paris. Ce fut le premier faux-pas de Suzanne, qui n'avait point encore vingt ans, et qui était jolie, mais jolie à croquer.

Notre intention n'est pas de suivre Nicolas Quinette à la tribune, où l'on sait qu'il obtiut quelques succès, grâce à sa faconde et à un certain air de Caton longtemps étudié. J'aime mieux le suivre dans ce petit appartement de la rue Saint-Bonoré, sur le derrière, où elle et lui, Suzanne et Nicolas, s'enivraient des rayons de leur clandestine lune de miel. Les six premières semaines s'écoulèrent pour eux dans une retraite presque absolue : Quinette ne sortait que pour se rendre au corps législatif; le reste du temps, ils le

passaient ensemble à lire, au coin de leur feu, Jes lettres admirables de Mirabeau à Sophie. Comme ils n'avaient qu'une seule chambre, Suzanne se blottissait derrière les rideaux du lit quand survenait quelque visite.

On ne connaît pas assez l'histoire secrète de la Révolution; on ne nous a pas assez fait voir les démocrates dans leur déshabillé. Rendons grâce à la Morency pour les confidences qui nous sont arrivées par elle.

Un matin, le tribun soissonnais amena à déjeuner un de ses collègues , Hérault de Séchelles, le plus beau et le plus séduisant des députés. De la part d'un mari le trait eût été excusable, mais d'un amant c'était plus que maladroit. Suzanne avait fait une toilette assez gentille : une robe à la Goblentz grise et rose, une ceinture blanche, les cheveux coiffés. Hérault de Séchelles, qui avait un cœur inflammable , s'éprit d'elle aussitôt. Pendant le déjeuner, il ne tarit pas en propos galant3 et fut aux petits soins. Quinette, reconnaissant son imprudence un peu trop tard , essaya de porter la conversation sur madame de Samte-Amaranthc , qui passait alors pour la maîtresse en titre de Séchelles, mais ce fut vainement; un lien sympathique s'était déjà établi entre Suzanne et l'aimable roué. A un moment où Quinette se baissait pour arranger le feu, Hérault de Séchelles aperçut un portrait sur la cheminée; il le prit, le porta à ses lèvres et le glissa dans sa poitrine. « Mon ami, on te vole... » murmura Suzanne; mais Hérault lui ferma la bouche avec la main, et elle n'eut pas la force de la rouvrir.

Ce nouvel engagement n'eut pas cependant de conclusion trop affligeante pour Quinette : de part et d'autre , on en resta aux termes de l'amour pur. Il est vrai aussi que les événements marchaient avec une rapidité qui absorbait tous les loisirs des représentants du peuple; peut-être faut-il chercher là-dedans la véritable cause du salut de Nicolas Quinette. Huit jours ne s'étaient point passés, que Suzanne reçut la lettre suivante, précieuse par quelques renseignements sur madame de Sainte-Amaranthe, si diversement

LA MORENCY. 279

jugée par les historiens. Il ne faut pas oublier que Hérault de Séchelles était un lettré, jadis connu à la cour de Marie- Antoinette par de petits vers. Voici sa lettre :

« C'est du comité de salut public, les chevaux mis aux voitures, que je vous écris, chère et belle; je pars à l'instant pour le Mont-Blanc, avec une mission secrète et importante. Ce voyage durera trois mois au moins. Ainsi, charmante Suzanne, nous voilà séparés pour longtemps; j'emporte avec moi votre portrait, que j'ai dans mon portefeuille.

. » Vous me dites que vous avez de la propension à la jalousie. Il n'y a pas un être plus affecté de cette maladie que moi, voilà pourquoi je ne puis conserver une maîtresse. Sainte- Amaranthe, que vous trouvez si belle et qui l'est en effet, est la plus perfide des femmes; et elle est si bien connue pour telle, qu'on ne la nomme que perfide Amaranthe. C'est elle qui a su cependant me conserver le plus longtemps , malgré mes défauts.

» Mais oùm'égarai-je? Adieu, Suzanne. Allez quelquefois à l'Assemblée en mémoire de moi. Adieu. Les chevaux enragent, et l'on me croit nationalement occupé, tandis que je ne le suis qu'amoureusement de ma très-chère Suzanne.

» Séchelles. »

Ce départ rendit pour quelque temps à Quinette le cœur de sa maîtresse, mais ne lui rendit pas la sécurité des jours enfuis. La petite chambre de la rue Saint-Honoré devint sombre comme la plus sombre des chambres maritales, et, tristesse pour tristesse, Suzanne se surprit peut-être à regretter l'intérieur de son ménage de Soissons. Sur ces entrefaites, son amant fut, lui aussi, chargé d'une mission; il partit, la laissant seule à Paris, sans autres ressources que sa figure agaçante et son esprit lutin, dans un temps où la galanterie française était toute réfugiée aux frontières.

Quinette parti, elle se retourna vers (Juillet; mais Quillet

avait perdu tonte sa belle humeur d'autrefois : i! n'allait phis jouer de la ftûte au bord des Fontaines. Le pauvre homme, navré de sa déconfiture électorale et de l'abandon de sa femme, noyait dans le vin sa politique et son amour. Il répondit laconiquement à Suzanne qm lui avait écrit une lettre pathétique : « Puisque vous êtes à Paris, restez-y. * Bt il retourna boire.

Dans son premier dépit, Suzanne composa de verve une espèce de pétition tendant à faire décréter le divorce, et elle l'adressa à l'Assemblée, où le président en fit lecture, aux applaudissements unanimes. Cette pétition, signée seulement : Une amie zélée de la liberté , se terminait par ce pôst-scriptum : t Mille femmes ont la même sollicitation à vous faire, la timidité les arrête; moi, Je la brave par l'incognito que je garde dans ce moment. Mais lorsque par vous je serai heureuse, j'irai vous faire mes remerciments; la reconnaissance est toujours l'apanage d'un jeune cœur sensible* »

Il lui restait à peine dix-huit louis-, avec cela on ne va pas au bout du monde; Suzanne se contenta d'aller en Belgique. Eut-elle aussi une mission? C'est ce que j'ignore. Trois chevaux de poste attelés à un phaéton léger la transportèrent au camp de Menin , où elle commença par s'enquérir du général Biron, pour qui elle avait plusieurs lettres. — 11 y a à Versailles un portrait du général duc de Biron ; la tète est bien posée, un peu froide au premier aspect, mais élégante et de grand air; l'œil et la bouche s'accordent pour exprimer la finesse et la circonspection; les cheveux sont poudrés. Lorsque Suzanne se présenta devant lui, elle était vêtue d'une amazone de drap bleu à ceinture tricolore; un chapeau de castor s'inclinait sur son oreille; elle avait une petite badine à la main. Le duc de Biron n'était pas devenu tellement citoyen qu'il ne sentit encore battre son cœur à la vue d'une jolie femme; les traditions de FOEitde-Bœuf perçaient de temps en temps sous son uniforme de général des armées de la République. Il accueillit Suzanne avec une grâce parfaire, et il poussa même la cein-

LA MORENGY. *Si

plaisance jusqu'à se rappeler l'avoir vue demoiselle. La général était bien fait, spirituel, aimable comme un grand seigneur ; en un mot, il avait fout ce qu'il fret pour plaire, — il plut.

Pauvre (Juillet*

Pauvre Quinette !

Pauvre Hérault de Séchelles \

Mais pourquoi faut-il que la guerre soit Fenneroie la plus cruelle de l'amour? Des rencontres sanglantes venaient souvent distraire le général Biron de s» nouvelle complète.

Un matin , Suzanne, qui s'était endormie la veille chez les Français, se réveilla chez les Autrichiens ; dans la nuit, le camp avait changé de maîtres, Suzanne eut une peine infinie à se tirer sain*? et sauve des mains des houlans. Le général Bouder, au pouvoir duquel elle était tombée, cher* chait tous les moyens de l'attendrir : il lui avait fait faire un charmant uniforme de chasseur tyrolien en drap bleu de ciel, les revers queue de serin, de jolies petites bottes à Técuyère, et le chapeau avec le panache bleu et jaune. Ce fut sous ce costume, après mille traverses, après avoir été arrêtée et emprisonnée comme espionne, qu'elle parvint enfin à rejoindre l'armée française.

Cet épisode eut pour résultat de la rendre un peu plus prudente; désormais elle se tint à l'écart du théâtre de la guerre et choisit pour résidence, tantôt Yalenciennes, tantôt Lille. Dans cette dernière ville , le Cotisée et la Nouvelle Aventure la virent enchaîner à son char une foule d'ado-» rateurs. Mais son triomphe le plus important fut sans contredit la capture de Dumourier, qu'elle rencontra aux eaux de Saint-Amand par une circonstance tout à fait singulière* — dont j'emprunte le récit à une correspondance adressée par elle à madame de la >¥....; femme d'un ancien fermiergénéral , à Paris.

« Je venais de prendre un bain ; couverte d'une grande gaule de linon, mes cheveux relevés avec un peigne, j'étais couchée sur un lit 4e repos, lorsque j'entendis tout à coup

frapper à ma porte. A peine avais-je eu le temps de dire : Entrez, que je fus fort étonnée de voir un petit homme brun, l'œil pétillant de feu, le front martial, l'air noble. — Qu'y a-t-il pour votre service, monsieur? — C'est à madame Quillet que j'ai l'honneur de parler? Je restai stupéfaite à cette entrée en matière ; mais mon interlocuteur avait de l'esprit, et les gens d'esprit savent toujours ne vous embarrasser jamais longtemps. Au bout d'un grand quart d'heure, nous étions déjà en conversation assez familière. 11 me complimenta sur ma lettre à propos du divorce , qui venait de paraître dans le journal de Carra. Ensuite nous parlâmes de l'armée : il me dit que Biron avait été bieu heureux de m'avoir possédée dans son camp ; cela nous amena tout naturellement à parler de Dumourier. J'en fis le plus pompeux éloge, ajoutant que sur sa seule réputation je serais femme à ine prendre de belle passion pour lui, fûtil un magot. Ce monsieur me répondit : — Dumourier, madame, a eu votre portrait dans ses mains; de plus, il a beaucoup entendu vanter les charmes de votre esprit, et, en vérité, il vous aime! Disant cela, l'inconnu m'appliqua un baiser. — Monsieur, de quel droit venez-vous m'insulter? Sortez, je vous prie; sortez! — Madame, je ne sortirai pas que vous ne m'ayez promis de venir dîner au camp chez Dumourier. — Ètes-vous fou, monsieur! La belle recommandation que d'être présentée par vous!

» Quelques moments plus tard, j'allai me promener dans le jardin des bains : j'aperçus mon écervelé avec deux ou trois généraux; comme je passais près de lui, je lui fis un petit salut de protection. A quelques pas de \k, je rcncon-" trai un officier dont l'âge et l'air d'honnêteté invitaient à la confiance. — Monsieur, lui dis-jeen l'abordant, oserai-je vous demander quel est ce militaire aux cheveux plats, en lévite blanche, qui cause avec ces généraux? — Madame, c'est le conquérant Dumourier. — Que dites- vous? Mais Dumourier doit avoir cinquante ans, et celui-ci a l'air d'un jeune homme! — Madame, c'est le général Dumourier lui-

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même que vous voyez là : il a plus de quarante ans en effet; mais en chenille et avec son air de vivacité, il est loin de les paraître. »

Il n'y avait plus à douter. Le soir, la voiture de Dumourier vint la chercher pour la conduire au quartier général. Suzanne fut étincelante, avec une pointe de Sillery dans la tête : le héros la supplia vivement de rester avec lui pendant la campagne; il lui dit qu'il avait besoin d'une femme d'esprit et de caractère. Elle ne répondit qu'en tendant son verre à une nouvelle rasade, et en riant aux éclats, du grand rire des Gélimène. Ge n'était pas que son cœur et sa vanité n'eussent pu la retenir auprès de Dumourier, mais son sérail lui paraissait déjà trop nombreux; d'ailleurs, Félicité Fernig était sa sultane favorite , et Suzanne n'était pas femme à s'accommoder d'un rang subalterne. Elle se sépara de lui le lendemain.

Bientôt ce cœur sans boussole revint à Paris ; — le . bonheur ne l'y attendait pas. Repoussée de son mari, elle fut obligée de broder au tambour pour subvenir aux besoins de son existence ; mais ce travail était à peine suffisant ; elle se défit de quelques-unes de ses robes, puis elle contracta des dettes. Un hasard miraculeux pouvait seul l'arracher à cette fausse position ; ce hasard se produisit sous la forme d'un nègre, qui lui remit une très-belle boîte d'écaillé renfermant cinq cents livres en or. Dans une lettre, accompagnant cette boîte, on lui en promettait autant tous les premiers du mois ; d'ailleurs, pas de signature, pas d'adresse, rien. « Ne cherchez pas â me connaître, disait cette lettre étrange, je ne serai pas assez maladroit pour essuyer un refus, pas môme un remercîment. Je suis trop vieux pour être votre amant, vous êtes trop jeupe pour être ma femme. Jouissez de tout ce que vous méritez. Je vous vois tous les jours d'Opéra, je vous rencontre aux Champs-Elysées et aux Tuileries ; quand ce n'est pas assez pour moi, je fais le tour de votre maison et je m'en retourne satisfait. Si vous voulez me rendre le plus content possible, faites de temps en temps

une révérence en entrant dans votre loge, comme si vtHtsr aperceviez quelqu'un de connaissance : j'aurai du moins la cerlitude que vous vous occupez de moi cinq & six minutes par semaine; cela n'est pas exigeant. »

Qu r on songe que cette lettre, où se retrouvent toute la générosité de sentiments et toute l'élégance du xvni* siècle,, était écrite en plein 9*2!

Ce bonheur délicat dura trop peu : une nuit, ce mystérieux protecteur dont, à force de manœuvres secrètes, elle était parvenue à connaître le nom, fut arrêté et conduit provisoirement à la Mairie, où la quantité immense de victimes entassées le suffoqua à un tel point qu'il expire sur l'heure. Le lendemain matin, Suzanne apprenait la mort du comte de Zimmermann (1).

A cette époque, elle avait déjà commencé à prendre le nom de madame de Morency, — dont elle signa pïus tard •ses romans. Elle était alors dans tout l'éclat de sa beauté, et lorsqu'elle passait en caracco de satin bordé dTiermine, avec un de ces jolis chapeaux-c&stiues â la mode, il était impossible de ne pas se retourner pour la voir et pour la suivre, — ne fût-ce que des yeux.

La feçon dont elle fit la connaissance de Fabre d'Eglanfine est entièrement due au hasard. Elle traversait le Palais- Royal pour se rendre dans la rueSaint-Thomas-da-Louvre, lorsqu'elle se vit arrêtée par le convoi de Saint-Fargeau. Désireuse de connaître les députés de la Montagne, elle pria quelqu'un de les lui désigner. Un petit homme, qui faisait justement partie du cortège, et dont l'oeil brillait d r expression, vint à l'entendre, et, se tournant vers elle d'un air aimable : « Les voici, madame, lui répondit-il en montrant ses collègues. »

On a pu s'apercevoir que la timidité n'était pas le défaut de Suzanne ; aussi la conversation s'engagea-t-elle sur-lechamp entre elle et le petit homme, lequel eût voulu pro-

(1) Suisse-, incarcéré après le 10 août.

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longer rembarras des voitures qui retardait la marche du cortège. « Hélas! madame, vous le voyez, nous sommes pressés; de grâce, dites-moi s'il me sera possible de vous revoir? — Monsieur! lit-elle en se récriant. — Je sais, madame, toutes les objections, que vous pouvez et même que vous devez me faire; mais le destin, qui m'a fait vous distinguer de cette foule, ne m'aurait-il servi qu'à demi? — Monsieur, répondit-elle avec un sourire malicieux, si le destin s*en mêle, il achèvera son ouvrage. »

Le député s'inclina en lui baisant respectueusement la main, la bagarre se dissipa et le convoi reprit la direction.

Le destin fit son métier en conscience. Chez la personne où Suzanne se rendit, on parla beaucoup de Fabre d'Eglantine, les uns en bien, les autres en mal. Gomme plie ne le connaissait pas, elle était médiocrement préoccupée de la conversation, quand on annonça tout h coup le député, objet de tant de blâmes et de louanges. Sa surprise fut extrême en reconnaissant le petit homme qui lui avait fait un doigt de cour, à l'enterrememt de Saint-Fargeau ; ta double réputation dont il jouissait comme poëte et comme homme politique tourna la tête de Suzanne, alouette qui se prenait à tous les miroirs !

Cette nouvelle liaison dura deux mois; tous les jours dç

beau temps, elle allait chercher Fabre d'Eglantine à la

Convention, de midi à deux heures, pour se promener

avec lui aux Tuileries. Le soir, entre deux pièces, à

l'Opéra ou aux Italiens, elle sortait de sa loge, montait en

voiture et se rendait au comité de la guerre r d'où elle le ramenait.

Voici ce qui trancha ces amours, que rien ne semblait pouvoir dénouer. Un soir qu'elle prenait Pair sous les ombrages du Palais-Royal, en compagniede l'auteur de Phitinte, un individu passa tout auprès d'elle et lui jeta une rose dans le sein. Suzanne poussa un cri de joie : c'était Hérault de Séçhelles ! Voler vers lui et l'accabler des plus tendres questions, ce fut pour elle le temps d'un éclair;

Hérault fut dès lors immédiatement convaincu que l'absence ne lui avait fait perdre aucun de ses droits sur ce cœur à demi consumé. — Ramenez-moi chez nous, lui dit-elle, à la façon de la Lucile du Dépit amoureux, et sans s'inquiéter autrement de son poëte.

Pauvre Biron !

Pauvre Dumourier!

Pauvre Fabre d'Eglantine!

Je suis obligé de sauter bien des feuillets de cette histoire cavalière; — je tâche cependant de conserver les traits qui caractérisent le mieux un homme ou une époque. Hérault de Séchelles, qui avait de l'influence, fit de la Morency une buraliste de loterie; il lui donna en outre un délicieux petit pavillon couvert en ardoises (1) et situé à Ghaillot, près de Sainte-Périne, dans lequel il s'attacha à ressusciter les mœurs et les plaisirs des petites maisons, aidé dé son ami d'Espagnac. Mais au milieu de toutes ces folies, Hérault était souvent triste, agité ; dans ses moments d'abandon, il répétait : « De sinistres pressentiments me menacent; je veux me hâter de vivre... et, lorsqu'il m'arracheront la vie, ils croiront tuer un homme de trente- deux ans... j'en aurai quatre-vingts! car je veux vivre en un jour pour dix années... »

C'est en parlant de ces moments d'ivresse que la Morency écrivait six ans plus tard : « Le bonheur était filtré à travers les craintes. » Du reste, les alarmes de Séchelles n'étaient pas sans motif; un soir, à souper, un de ses amis lui demanda : « Hérault, êtes- vous bien avec Robespierre? » 11 pâlit à cette question et ne répondit rien. Peut-être étaitce un avertissement, car déjà, la veille, d'Espagnac avait été conduit à l'Abbaye. Le reste du souper ne fut pas gai,

(1) Ce pavillon, nommé V Amitié, avait élé bâti pour une amie de l'abbesse de Sainte-Périne. Il y avait deux entrées : une par la communauté, et l'autre par le jardin d'un vieux marquis, dont le mur était mitoyen.

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et Hérault de Séchelles se retira de bonne heure, en prétextant un rapport à faire pour le lendemain.

Le lendemain, il était incarcéré, et Suzanne était conduite aux Anglaises.

Son écrou portait que Ton avait saisi chez elle une liste de conspirateurs de tous les ordres. Méprise singulière! cette liste n'était autre que celle de tous ses amants; un simple badinage allait coûter la vie de l'être qu'elle aimait le mieux au monde. En effet, quelques jours après sa détention, mettant le visage à une petite lucarne qui donnait sur la rue, elle entendit le crieur du journal du soir annoncer la mort de Fabre d'Eglantine, de d'Espagnac et d'Hérault de Séchelles. Suzanne était seule et montée sur une mauvaise table ; elle tomba à la renverse et se fracassa la tête. Trois mois s'écoulèrent avant qu'elle pût recouvrer la raison...

Que vous raconterai-je encore de cette existence? Délivrée denses fers et ne sachant où aller, elle alla à l'hôpital et y demeura un an. J'ai oublié de dire qu'elle avait divorcé : du côté de son mari, elle n'avait donc aucun espoir de refuge; d'un autre côté, Quinette était prisonnier en Autriche ; et puis, c'est triste à avouer, les souffrances et la maladie avaient altéré les traits de Suzanne ; il ne lui restait plus qu'un parti à prendre, détestable et désespéré, c'était de se jeter... dans la littérature. Le genre facile des romans d'alors la séduisit; avec ses souvenirs, elle composa plusieurs ouvrages d'une physionomie baroque, écrits dans un style sans nom, pétulant, obscur, sentimental, effronté. Celui qui lit le plus de bruit, c'est-à-dire de scandale, est intitulé : lllyrine ou FÈcueil de F inexpérience; elle y a rassemblé, les principaux événements de sa vie, et s'y est peinte elle-même sous différents pseudonymes. Ce livre curieux et rempli de délires, fut publié dans l'an VII; il se vendait « à Paris, chez l'auteur, rue Neuve-Saint-Roch, n° 111. » En tête était son portrait gravé, avec ce quatrain au-dessous :

Doeile enfant de Ja nature.

L'Amour dirigea ses désirs; De ce dieu la douce imposture Fit ses malheurs et ses plaisirs.

Illyrine fut lue par tous ceux qui connahsaienl l'auteur et par tous ceux qui désiraient le connaître, si bien que le surnom (TlUyrine resta à la Morency. Charles Nodier, dans ses notes du Banquet des Girondins, parle d'elle comme d'une femme qu'il fallait avoir à souper.

Sur «es entrefaites, Quinette revint à Paris et fut un peu ministre, eomme tout le monde. La Morency ne demeura pas la derai-ère à aller le voir; mais il paraîtrait que le ministre n'était plus qu'un tiède amant, à en juger par les nouvelles confidences que cette dangereuse maîtresse crut devoir consigner dans un autre ouvrage : Rosalina ou les Méprises de Vamour et de la nature. Elle s'adresse à une

amie : « Quant à mon premier amant, Q te, qui devint

ministre, l'ambition avait captivé toutes ses facultés. Son élévation lui avait tourna la tête ; c'était un grand enfant, que le hochet du costume amusait au point que, m'ayant donné une audience particulière, il était surchargé de tous le harnais ministériel, dont il affecta de me montrer tou* les détails. Il me parut, je te l'avoue, superbe sous ce riche accoutrement; et mon pauvre cœur fut encore sa victime. Il voulut prendre avec moi un air de protection ; mais, un peu remise du trouble que j'avais éprouvé en voyant mon nom obligé de passer successivement par les oreilles et par la bouche des sentinelles, d'un secrétaire et d'un valet de chambre, pour parvenir dans le salon d'audience de sa nouvelle majesté, je repris à mon tour toute ma dignité et je lui fis sentir que j'étais toujours son égale. 11 m'entraîna dans son arrière-cabinet, et dès que nous fûmes seuls, oubliant un moment sa grandeur, il me prit la main, daigna la porter à ses lèvres et me balbutia quelques compliments. « Arrêtez, lui dis-je, la scène est bien changée;

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vous êtes aujourd'hui un petit souverain, je ne suis qu'une citoyenne obscure; ce ne sont point des doux propos que maintenant j'attends de vous, mais je rappelle à votre honneur, à votre délicatesse, que c'est à l'amitié à payer les dettes de l'amour.

» Eh bien, le croiras-tu? Q.,...te accueillit toutes mes propositions; il s'informa avec l'intérêt le plus tendre de ma santé ; il m'inonda d'eau bénite de cour, et je sortis de son palais ivre de satisfaction. Cependant, plusieurs jours s'écoulèrent, je n'entendis plus parler de lui. Je me rappelai à son souvenir. De nouveaux rendez-vous me furent donnés ; souvent je m'y présentais avec humeur, même des petites nuances de dépit; mais sitôt que je l'apercevais, sa main n'avait pas plutôt touché la mienne, que je ne pouvais plus lui en vouloir. ma bonne ! je fus complètement sa dupe; il me leurra de promesses pendant quelques mois, et il finit par être éconduit du ministère sans avoir rien fait pour moi, ni même pour personne .. Je ne puis passer sous silence que, dans l'intervalle que nous fûmes bien ensemble, je lui fis cadeau d'un exemplaire en vélin d'/%rine ou VÊcueil de l'inexpérience, et qu'il n'a pas eu la délicatesse de me payer d'une manière quelconque. Comme cet ouvrage, dans plusieurs endroits, peut flatter sa vanité, il l'a reçu avec plaisir. — J'oubliais de te dire qu'il est époux et père; il a épousé une adolescente qui lui a donné deux rejetons; ils habitent ensemble dans un département de la ci-devant Picardie, où le gouvernement a encore eu la générosité de donner à ce grand inutile de France une préfecture, etc., etc. »

Voilà pour son amant.

Son mari a aussi son compte, quelques pages plus loin. « Je sais qu'il habite une petite campagne ; qu'il s'occupe des plaisirs champêtres et qu'il finit par pratiquer les vertus rurales. Irai-je fermer les yeux à cet époux aussi extraordinaire par ses rares qualités que ses nombreux défauts? Je l'ignore encore. Mon orgueil ne fera pas le premier pas;

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ii tst aassi iDdestrcrotibte que mes sentiments pour hii, qui reprirent toujours une espèce de consistance dans les lacù* n«fc que j'ai eues d'une passion à une autre. Sans doute le gage de notre hymen a beaucoup contribué à ces petites réminiscences, et ma Clarisse (cette charmante enfant promet et donne les plus douces espérances) est l'objet des adorations de son père, qui a reporté sur elle la tendresse qu'H avait ette poer sa Suzanne. »

Quel langage! quelles idées! Est-il possible de rhontrcr plus de naïveté dans la corruption? Ce mauvais sujet est le digne pendant de Desforges.

Avant de fermer Rosalina, je veux citer une phrase tjui touche aux derniers confins du grotesque : « La lune était dans son plein et mon cœur dans son vide. »

Les autres romans de la Morencv sont d'une Valeur moindre comme originalité ; les titres en font connaître le genre. Ce sont : Orphana ou la Fille du hameau, Lise ou les Ermites du Mont-Blanc, Eupliémie où lés Suites du siège de Lyon, d'autres encore, composés à la même époque et presque coup sur coup.

Euphèmie (an X), est moitié roman et tiioitié histoire, ou plutôt est tout ce qu'on voudra, si l'on s'en rapporte & l'auteur, qui s'exprime de la sorte dans la plus étrange des préfaces : « Cet ouvrage est historique, moral, philosophique, badin, profond et austère; il contient la description de Turin, un abrégé des lois du Piémont, des renseignements sur son commerce, son industrie et la manière dont la police y est exercée. » — On aurait tort de se lier h l'authenticité de certains faits racontés parelleetrelaiifs aux massacres lyonnais.

Au bout de quelques années, la Morency, dont la plume commençait à sécher dans l'écritoire, parut vouloir revenir à sa première manière, à la manière (PIllyrine. Son dernier roman, mêlé d'une quantité prodigieuse de vers, Zéphyraet Fidgella, ou les Débutantes dans le Monde (1806), est d'une effervescence que rien n'égale et

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semble môme indiquer un certain dérangement d'esprit. D'ailleurs, à partir de ce moment et de ce livre, la Morency disparut complètement du monde littéraire. Quelle fut sa fin? On nous a dit que la mort de ses parents l'avait rendue à l'aisance. C'est une fin comme une autre, et nous n'avons pas cherché davantage. Là où cessait l'écrivait], la courtisane ne pouvait plus nous intéresser.

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