‹ Les originaux du siècle dernier: les oubliés et les dédaignésChapitre 31 sur 44 · PLANCHER -VALCOUR · texte numérisé non relu

PLANCHER -VALCOUR

Un matin d'été, — par un beau soleil normand, — un petit bonhomme, d'une quinzaine d'années environ, cheminait sur la route de Caen à Rouen. Il s'était évadé la veille de chez les Grands-Chapeaux, ou frères de la Doctrine Chrétienne, et il allait, sans savoir où, avec dix-huit francs dans sa poche. En passant dans un gros bourg, ses yeux rencontrèrent ce placard tracé à la main : » Par permission des magistrats : la troupe des grands comédiens ambulants donnera, ce soir, une représentation de la Vie et la mort de N.-S. Jésus-Christ, tragédie en cinq actes, ornée de tout son spectacle. »

Comme Pierre Plancher, c'était le nom du jeune homme, n'avait jamais vu jouer aucune pièce de théâtre, il s'informa de l'hôtel des comédiens. On lui indiqua l'auberge de la Croix-Blancke.

Sur le seuil, il rencontra saint Joseph lui-même, qui était le directeur de la troupe et avec lequel il eut l'honneur de s'entretenir en attendant la représentation. Il fit plusieurs questions sur la pièce et sur les acteurs : « C'est sans doute monsieur votre fils qui joue l'enfant Jésus? lui demanda-t-il. — Non, c'est un de mes camarades qui est allé se faire faire la barbe à quatre pas d'ici. — Et la Vierge 9

— Elle est là- haut à se rafraîchir avec deux militaires dont elle a fait la connaissance en route. »

Pierre Plancher ne crut pas pouvoir se dispenser d'offrir à diner au directeur, qui accepta avec empressement. Bientôt le fumet d'une soupe aux choux et au lard attira deux nouveaux personnages, Ponce-Pilate et la Madeleine, qui s'invitèrent sans façon. La Madeleine était une jolie tille aux lèvres souriantes; elle s'assit à côté de Pierre Plancher, ^à qui le cidre et l'amour tournèrent bien vdte la tête. En peu d'instants, il devint l'ami de tout le tripot comique,

— et ce fut en trébuchant qu'il alla prendre place sur un des bancs de la salle, pour assister à la représentation.

L'hôtelier avait Joué à ces nouveaux Confrères de la Passion une grange assez vaste. Des rideaux de serge verte, détachés d'un lit <\ quenouilles et bordés en rubans de soie jaune, figuraient le rideau d'avant-scène. Quelque» pièces de tapisserie de Bergame servaient de toile de fond ; d'autres étaient ajustées en coulisses. Six chandelles fichées dans autant do pâtés de terre glaise imitaient la rampe. — L'orchestre , composé de Punique ménétrier dty bôuig > jouait Vair de la Bourbonnaise sur un mauvais violon de Mwecourt. Je ne rendrai pas- compte de la manière doafc fcrt exécuté le mystère annoncé : ouvrez le romfun 4e Scurren à la première page venue.

Pierre Plancher n'avait d'yeux et d'oreilles que peur la Madeleine; aussi ne se pressa-t-tf pas d'abandonner L'auberge de ja Croit-Manche. Plusieurs jours, s'écoulèrent^ pendant lesquels il ne quitta pas d'une seconde tes* saints et les saintes, ses nouveaux camarades. Au bout d'une semaine, l'aubergiste, justement inquiet, osant* chez; loi avec un mémoire s'élevant à plus de cinquajaJbe livres. Plancher* dout le» dix-huit francs n'avaient pas multiplié depuis sa fUile des ignorantins, se vit tout penaud,. — et déjà l'aubergiste menaçait de lui faire un méchant parti, lorsque les comédien» ambulants accoururent à sen secours, lu s'offrirent à, payer la dépense du petit normaad, à la condition que eelui-

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ci entrerait immédiatement (tons tevur troupe, oft U ferai les Anges dans les mystères et l'Amour dans tes pastorales*

Ce fut ainsi que se décida la vocation de PhiUppe-Aiexandre-Louis-Pierre Plancher, né h Çaeu, — d'autres disent à Mortagne, — d'autres à Saint-Pierre-sur-Dives, —vers 1751. A peine eut-il monté sur les plaacUes, qu'il troqua son nom de famille contre lç pseudonyme plus coquet de YaU cour. Les théâtres étaient alors inondés de Belval, de Saint- Phar,de Florbelle,de RosanviUe,de Dorfeuilie; tous cesnçms plus doux à prononcer que. ceux des bergers d'églog^es, faisaient ressembler les affiches de spectacle à des rayons de miel, — ou se délectait rien qu'en les lisant. Pfepcher- Yalcour s'accommoda assez bien, dans tes çomjpçnceuœnts, de cette vie hasardeuse et plaisante, qui avait pour Jui les ailuresd'unperpétuelmardi-gras. Il était )eune,tyen tourné; il avait la gaieté dans le cœur et dans les yeus ; il ne rencontra partout que des Madeleines.

Après avoir joué des mystères, il voulut jouer des comédies. H changea de troupe et débutai dans l'emploi des grandes casaques, qui comprend les principaux valets de l'illustre répertoire. Il n'y eut pas moins de succès que dans les Anges. Le nom de Planchcr-Valcour est lié ayee celui des fameux cabotins, tels que Dumaniant, Çollot-d'Herbois, Patrqt. Nul plus que lui n'a couru la France; nul ne s'est agité davantage sous le lustre et sous les frises. Il a été utçi des plus charmants héros de ce monde équivoque de coulisses, qui est la fête des tables d'hôtes,la joie des officiers dégarnirons, le scandale des bourgeois do petite ville. Il a été un des rois de ce royaume de Cpcagtie où chacun représente et incarne une création de quelque grand rêveur, et où les femmes ont fait un p^cte ayee Ja jeunesse, la poésie et la beauté, depuis six heures du S3ir jusqu'à miuuit. — Plancher- Valcour a promené la nonpareille de Gros-René et la cape changeante de Sbrigani jusque dans les derniers recoins de la province, allumant en tous lieux l'esprit de Molière comme un phare, et passant volontiers de l'apiourde laco*

médie à la comédie de l'amour. Quand oe n'était pas Dotrine ou Nicole, la servante aux beaux bras et à la fine jambe enfermée dans un bas de soie rouge, c'était quelque discrète Elmire de faubourg qui le recevait, sur le soir, dans une petite chambre où il y avait une table servie.

Ainsi faisant, il devint poète, ce qui est tout naturel; non pas poète de comédie, cependant, mais faiseur de vers tendres, galants, erotiques; conteur de boudoir et d'alcôve; chroniqueur indiscret de Paphos , de Gythère et d'autres lieux. 11 accorda ses pipeaux et se mit à raconter, en rimes quelquefois normandes, les espiègleries de Vénus et de sa cour. Lorsqu'il en eut amassé de quoi faire un volume, Plancher-Valcour marcha à grandes emjambées sur Paris.

Rien ne réussit comme la jeunesse , comme le bon air, comme la confiance, un peu hardie, un peu insolente même ! Du premier coup, il trouva un éditeur qui lui imprima tout de suite ses vers, avec joli frontispice gravé, et qui lui donna même un peu d'argent. C'était miraculeux! — Plancher-Valcour, se trouvant bien à Paris, y resta, laissant de côté l'art dramatique, qui, après tout, pouvait bien attendre. H loua une chambre au sixième ou au septième étage, et là-dedans il rima du matin au soir, comme un enragé. Son premier recueil, un peu déshabillé, avait fait quelque bruit; il l'avait intitulé : Le Petit- Neveu de Boccace ou Contes et Nouvelles en vers. Ce sont des badinages couleur de rose, qui ne peuvent être lus que dans une société légère, après un dîner aux bougies, et lorsque les valets sont congédiés. Voici le ton du prologue :

J'ose évoquer ton ombre dans ce jour, La Fontaine ! ô mon maître ! 6 mon guide !

Ma Muse encore et novice et timide Va crayonner les ruses de l'Amour.

Prête à mes chants cette grâce ingénue, Ce voile transparent qui ne fait qu'agacer, Et qu'avec art tu sus placer Sur la volupté demi-nue.

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