‹ Les originaux du siècle dernier: les oubliés et les dédaignésChapitre 32 sur 44 · PLANCHER-VALCOUR · texte numérisé non relu

PLANCHER-VALCOUR

Plancher- Valcour demeurait dans la môme maison que le traducteur de la Place, lequel avait alors plus de soixantedix ans et ne semblait pas s'en douter. La première fois qu'il alla le voir, Plancher-Valcour trouva ce vieillard occupé d'un travail assez étrange, digne d'une imagination ravagée par les romans anglais : c'était un recueil d'épitaphes sérieuses et badines en trois volumes, — recueil dans lequel il avait compris tous ses amis, morts ou vivants. La Place accueillit le jeune poète avec affabilité, sourit aux petits vers qu'il lui débita et ne lui donna pas plus de conseils qu'il ne fallait. Aussi Plancher- Yalcour revint-il le voir souvent. 11 passa une année dans cette maison, une année de bonheur et de rêves, à la fin de laquelle son libraire refusant de lui imprimer un second volume, il redescendit de son sixième étage et retourna en province, Crispin comme devant.

Mais il avait mordu au fruit de l'arbre du beau et du laid : désormais il était acquis à la littérature. Tout en jouant les grandes casaques, il composa plusieurs pièces de théâtre, qu'il fit représenter en chemin, telles que le Siège de Poitiers, drame lyrique en trois actes, les Petites- Affiches, et des proverbes dont s'empara le répertoire des Variétés- Amusantes. Celui qui est intitulé: A bon vin point d'enseigne, donne une idée de sa manière satirique et enluminée. Les noms des personnages y sont analogues à leur qualité ou à leur emploi : un négociant s'appelle Calcul de la Tonne d'or, un maître écrivain Coulé, un orateur improviste (sic) des boulevards, Plein-vent. Cq procédé naïf, que les maîtres n'ont pas dédaigné (Regnard donne le nom de Scrupule à un notaire, et Le Sage celui de Sépulcre à un médecin), est poussé à l'excès par Plancher-Valcour, qui n'a guère, du reste, que ce seul comique.

Après ce nouveau tour de France, qui dura sept ou huit ans, Plancher-Valcour, de retour à Paris, obtint l'autorisation de bâtir, sur le boulevard du Temple, à côté de l'hôtel Foulon, un petit théâtre auquel il donna le nom de Délassements-

Comiques. Il y était à la fois auteur, acteur et directeur; it y jouait tous les genres, depuis Popéra-comique jusqu'à la pantomime et au ballet. Cette entreprise prospéra teUesient^ que les grands th&tras eu devinrent jaloux, et cabalèrent ?i bien auprès du lieutenant de police, que celui-ci défendit aux acteurs des Délassements, de jouer autrement que derrière une gaae. Mais le lieutenant de police comptait sans la Révolution : un soir, le lendemain ouïe siHrtendemaia de la prise de la Bastille, Plaucher*Yalcour déchira la gaze en criant : — Vire la liberté \

Avec ce mot, l'auteur du Petit-Neveu de Boçcace a fait son chemin sous la République. Paire son chemin, eu style révolutionnaire; cela veut dire : sauver sa tête. Plancher- Valcour donna dans le côté excessif des auteurs de circonstance : il composa dos mns-cuhttides et chercha des applaudissements dans la boue. Le théâtre Molière, dont il fut pendant quelque temps le directeur, et le théâtre de la Cité reçurent tour à tour ses élucubrations cyniques. Dans le Vous et le Toi, opéra-vaudeville, représenté le duodi, deux pluviôse de l'an second Plancher* Valcour s'exprime en ces termes sur les modérés :

Air de V Amour quêteur.

Ce mot seul me met ea courroux :

Un modéré! quel monstre infâme!

Oui, dans l'ombre, ces gen9 sans âme Nous portent le ptas grand des coups.. ..

Fallait-il aller chercher Pair de l'Amour quêteur pour y accoler ces stupidités affreuses?

Cela est pour les vers, — • voici pour la prose maintenant: « Te souviens-tu, père Marcel (c'est un jardinier qui parle), de c'te dame de Rome, qu'était la femme d'un consul ?C'est comme qui dirait, j'erais, la mairesse de nof village... aile fît morgue, d'ses deux enfants, un Pelletier et un Marat; car y périrent tous deux, comme ces braves représentants que j'pleurons encore tous les jours, pour avoir pris lYintéréts du peuple trop à cœur! »

PLANCHE !|t- VALC<RR. ^90

Non content d'être devenu m pareil sauvpge, Plancher? Valeour sVtait rduptûft une seconde fois : il se faiçajt appeler Aristide Valeour, et i\ ne jouait qu'avec la cocarde à l'oreille. C'était presque un homme important. Citons encore parmi ses pièces : le Gâteau de$ Rois, ta Discipline repuplicaine, le Campagnard révolutionnaire, et le Tombeau des Imposteurs ou V Inauguration dit Temple de la Vérité. Cette dernière pièce, qui n'a pas été représentée, était des- ' tinée à la Cçunédie française.

Un jour, il se trouva face à face avec le vieu^ de La Place, q^i était devenu centenaire. Le doyen des hommes de lettres pe faisait plus d'épitaphes ; il avait abandonné ce soin au Comité de Salut public. La Place ne reconnut pas tout d'abord son ancien voisin dans le citoyen Aristide Vaicoùr. 11 se rappelait bien, en effet, un jeune poète anacréoptique qui chantait Eglé et les jeux sur la fougère; mais l'acteur énergumène du théâtre de la Cité lui était entièrement in-? connu. Du reste, le pauvre La Place était bien près de sa fin ; telle est la force des habitudes qu'il mourut pour avoir été forcé de quitter un logement qu'il occupait depuis vingt ans. Le propriétaire lui annonça un jour que la maison était vendue; frappé de cette nouvelle, le Nestor de la littérature s'écria : « Ah ! vous me faites un grand chagrin , je ne m'y attendais pas, et je m'étais arrangé pour mourir icL — L'acquéreur ne vous pressera pas, répondit le prpr priêtaire; prenez un mois, six semaines... ■»- Quinze jours, c'est assez, » iuurmura tristement La Place. Effectivement^, saisi par ce coup imprévu, il mourut avant l'expiration de la quinzaine, le 10 mai 1793.

Piancher-Valcour traversa la Terreur et aborda paisiblement au Directoire. A cette époque, le gouvernement vou- ' lant récompenser en lui la passion politique et l'impiété, ~ il venait de publier un poëme héroï-comique sur le Consistoire ou VEsprit de l'Eglise (1), — le nomma... Pevinez

(1) « Voici le coupMepied de l'ène, dit le libraire Colnc4 dans ses

quoi ? Juge de paix au faubourg Saint-Martin. Juge de paix lui, le citoyen Aristide, qui s'était dit autrefois de si dures et de si plates vérités, sur Pair : Aussitôt que la lumière.

Chacun d'nous, à sa manière.

Se rend utile à l'État :

Les uns défrichent la terre,

Les aut' volent au combat.

Sous son honorabr costume,

Un jardinier, m'est avis,

Vaut mieux qu'tous ces homm' de plume

Qui n'font rien pour leur pays 1

Oui, juge de paix. Il rendit la justice dans la division du Nord. Mais ce fut un juge de paix de fantaisie, un fonctionnaire sans dignité et sous lequel le comédien se faisait jour à chaque occasion. Le 1 er vendémiaire an VIII, dans l'église Saint-Laurent, devenu le Temple décadaire de la Vieillesse, il récita à haute voix un poème sur la République. On remplaça le juge de paix Plancher-Valcour, qui, n'ayant plus à attendre de nouveaux bienfaits de la part du pouvoir, rentra au théâtre, où il se consola de sa destitution en jouant les magistrats pour rire.

En 1807 et en 1808, il était au Théâtre de l'Impératrice ou second Théâtre-Français. « Comme comédien, écrit M. H. Audiffret, il avait le jeu sec et froid, mais la diction correcte et facile ; et, dans les premiers rôles, puis dans les pères nobles qu'il joua, il portait mieux l'épée que certains grands comédiens. »

Depuis lors, la vie de Plancher-Valcour s'écoula doucement au milieu des loisirs littéraires. Il fut un des maîtres du mélodrame et obtint de très-grands succès avec des

£ trémies de V Institut; ce poëme donne un bien mauvaise idée du cœur et de l'esprit de son auteur; on le croirait écrit par un cocher ivre sortant du cabaret. Voici la plus noble comparaison qu'il ait employée :

Pour faire niche à Dieu, près de ses favoris,

Le diable est comme un chat qui guette une souris.

PLÀNCHEll-VÀLCOUR. 301

choses intitulées : la Forêt Bleue, VHomme invisible, Octavie et Zoraïde, le Secret des Vengeances. Une spéculation de librairie fructifia également entre ses mains : je veux parler de la publication des Annales du Crime et de Vlnnocence, ou choix des Causes célèbres, en vingt volumes. Dans cette compilation où, par parenthèse , le clergé n'est pas épargné, — vieille habitude républicaine! — Plancher- Valcour se donne le titre d'ancien avocat, titre que je retrouve dans plusieurs biographies. Je me demande où il prit le temps d'étudier le droit (1).

Ses contemporains me Font dépeint comme un homme plein d'esprit et de gaieté, bon camarade, joyeux convive surtout. « Personne, mieux que la femme qui le pleure, n'a su combien il fut tendre époux, et ceux qui l'ont connu avouent qu'il serait difficile d'être plus aimable. » Ainsi s'exprimait, quelques jours après sa mort, un de ses parents, le libraire Plancher, éditeur du Manuel des Braves.

Les Gaudrioles modernes ont imprimé plusieurs fois une chanson de Plancher- Valcour, qui paraît être une des dernières qu'il ait composées; c'est la Mère Picard; on y trouve quelques couplets attrayants :

Mère Picard, dit-on, dans son jeune âge, Fut la Vénus, la perle du quartier ; Joli minois, appétissant corsage, . Dieu! quel trésor pour un cabaretier!

Les ris, les jeux volaient sur ses traces, Et constamment suivaient son étendard ;

Mais plus de jeux, de ris ni de grâces :

Ils sont couchés chez la mère Picard.

Mère Picard avait chez son grand père, Étant enfant, vu souper Gréhillon, Bernard, Gresset et Delille, et Saint-Pierre, Et Saint-Lambert, et Voltaire, et Piron.

(1) Dans les Pantins du Boulevard, Majeur dit, en outre, que

Valcour a été commis aux poudres et salpêtres de l'Arsenal, et qu'il s'est marié dans ce poste.

Leurs successeurs réclament leurs titres, Maint connaisseur en sourit & l'écart;

Un autre dit, en cassant les vitres : Ils sont couchés chez la oaèrçj Picard.

Ce fut au mois de février 1815 que Tex-citoyen Aristide Valcour sortit de son lit pour endosser la robe (Thyver et d'esté, selon l'expressionde La Fontaine. Il s'était retiré depuis quelque temps à Bellcvillc, comme font les petites fortunes, et il y vivait avec ses souvenirs, — ce qui, si joyeux convive et si homme aimable que Ton soit, doit Être une tristo vie lorsque, comme Planclier-Valcour, on a composé et chanté en public des férocités aussi mal rimées que cellesci, dans le Vous et le Toi:

Air : Non, non, Doris ne pent* pat.

Pour voiler leurs projets affreux,

Leur despotisme sanguinaire,

Les rois, ces tyrans iié*astreut,

Prenaient le masque populaire.

Ce masque est le mieux imité,

C'est l'art le plus fin qui l'apprête ;

11 est tellement incrusté

Qu'il he tombe qu'avec la tête ! {Bis.)

Certainement je n'en veux pas à Plancher- Valcour de la tranquillité et de la douceur de ses dernières années; peutêtre a-t-il expié les emportements de son âge mûr et regretté les écarts de son inspiration; mais je ne crois pas à cette grande gaieté dont on m'a parlé ; je n'ajoute pas foi à. cette insouciance épicurienne dont on a fait parade pour lui. 11 est de ces remords que ne pourraient noyer tout le vin de Caveau et tout l'esprit de Yoltaire*

Après sa mort, on trouva dans ses papiers manuscrits deux ou trois romans que Ton publia. Un seul mérite d'être distingué, c'est celui qui a pour titre : Colin-Maillard ou mes Caravanes, mémoires historiques de la fin du xvm* siècle , quatre volumes in-12.

Colm-Mailtard, à dire d'expert*, offre le récit à peu près exact des principaux épisodes de la jeunesse de Plancher- Valcour, — jeunesse vagabonde et hardie comme on a pu le voir. Cet ouvrage ressemble à tous les ouvrages anti* religieux de la même époque : ce sont les mômes tableaux le même système de plaisanteries imbéciles sur les curés, presque les mêmes aventures. Toujours des amoureux déguisés qui s'introduisent dans des couvents de nonnes! Toujours le comédien Sainte-€olombe, le militaire d'Espar* ville et le brigand Tranche^Montagneî On dirait qu'il va un moule pour ces romans de bas étage. Ce qui me les fait reconnaître et fuir aussitôt, c'est l'étemelle nuit d'auberge, immanquable chapitre où tous les béros se heurtent dans les ténèhres,6e trompent de porte, se chamaillent, se battent, 6e renversent, Plancher-Valcour s'est bien gardé d'oublier cette tradition, et voici le texte de Colin-Maillard qui ne diffère en rien de celui des autres romans :

«... Grand Colas, effrayé des suites que pouvait a voir son expédition nocturne, s'enfuit plus vite que le vent pour regagner son écurie. Le chien le suit en aboyant et renverse dans l'escalier la garde malade qui allait chercher de l'eau et du sucre. La garde jette des cris à rendre les gens sourds- Tous les voyageurs épouvantés sont sur pied, et sortent en chemise de leurs chambres ; l'un est armé d'un fouet et l'autre d'un gourdin; un troisième qui n'a point éteint sa lumière paraît avec un chandelier à la main pour éclairer ce tableau. Mademoiselle Chonchon Desailures, qui entend tout ce tintamarre, tremble au fond de son lit et se demande si le feu est à la maison; tandis que le très-révérend père Pacôme Touffe-de-Foin psalmodie des versets de psaumes et ordonne aux démons invisibles de quitter cette auberge. On se croirait en plein sabbat: les chats effarés jurent, l'hôtelier accourt une broche à la main, les servantes éperdues vont quérir la maréchaussée ; de tous côtés on crie, on hurle, on se lamente. »

Eh bien, ce chapitre, vous le retrouverez 'mot pour mot

dans Pigault-Lebrun, dans Victor Ducange, dans Raban; il est stéréotypé chez PauldeKock. Un roman joyeux ne peut pas plus se passer de nuit d'auberge qu'un roman de M. Alexandre Dumas ne peut se passer de flanconnades.

Quelqu'un — un ami de Plancher- Valcour, sans doute, — a placé en tête de Colin-Maillard les lignes les plus phénoménales qu'on puisse imaginer. J'en détache le moiv ceau suivant, écrit avec un sérieux extrême : « Sans manquer aux égards que mérite le genre élevé, nous demandons à MM. de Chateaubriand, Benjamin Constant et Régnault de Warin (quel assemblage!), si Atala suppose plus de talents que Faublas, si Adolphe vaut mieux que M. Botte? Ces auteurs, qui ne badinent point, répondront sans doute que chaque genre a son prix, mais qu'à mérite égal celui qui réunit ce qui attriste à ce qui fait rire est digne de la préférence. » En d'autres termes, Chateaubriand vaut Plancher- Valcour, mais Plancher- Valcour est préférable à Chateaubriand.

De tous les ouvrages de cet auteùr-acteur, le Petit-Neveu de Boccace est le seul qui ait eu plusieurs éditions. Quant à ses pièces de théâtre, sur trente-huit environ qui ont été représentées, il n'y en a que dix-sept d'imprimées. Plancher-Val cour a eu successivement pour collaborateurs le comédien Destival, Roussel, Moline, Léonard Bourdon, Leblanc, Propiac et l'excentrique directeur de la Gaîté , Ribié.

Sous des tilleuls, auprès d'un certain homme

Qui fixait tout avec des yeux sereins,

Quoiqu'il forgeât pour autrui des chagrins,

Étaient des gens, des gens doux et bénins,

Et qui pleuraient, qui pleuraient, Dieu sait comme !

Pour quel sujet, s'il vous plaît? — Pour des riens,

Pour des grand mots, pour des points, pour des not^s,

Pour des récils de tristes anecdotes.

Cet écrivain, digne et parfait modèle

Des grands conteurs, des auteurs larmoyants ,

C'étaient d'Arnaud , dont la plume éternelle

A bien manqué de se rendre immortelle.

Encore un peu, cet auteur entêté

Allait atteindre à la célébrité.

Le personnage dont il est question dans ces vers des Petites Maisons du Parnasse, eut l'insigne honneur d'être proclamé pendant une minute le rival de Voltaire. En outre il créa un genre, la sensiblerie, qui eut une vogue incroyable, à une époque où l'esprit et la philosophie défrayaient seuls la littérature.

Disciple des jésuites, Baculard d'Arnaud était un jeune homme long comme une perche, sec et propre. Il tournait les vers agréablement. 11 avait attendri Voltaire par le tableau de sa pauvreté, et Voltaire écrivait, le 20 mars 1736, à l'abbé Moussinot : • Je vous prie d'envoyer chercher par votre frotteur un jeune homme nommé Baculard d'Arnaud;

c'est un étudiant en philosophie au collège d'Harcourt; il demeure rue Mouffetard ; vous lui donnerez douze francs. » Cela commence à peu près comme avec le chevalier deHouhy.

On connaît trop la correspondance de Voltaire pour que nous nous y arrêtions. Fatigué des demandes d'argent continuelles du collégien, il le recommanda à Helvétius, qui se mit en campagne et procura à d'Arnaud ua emploi provisoire, nous ne savons lequel, mais Voltaire fut content, car il remercia Helvétius avec effusion, tout en insistant de nouveau sur les mérites de son protégé : « J'ose vous recommander ce jeune hommo comme mon fils ; » tels sont les termes dont il se sert, et cette partie de sa correspondance lui fait réellement beaucoup d'honueur: ou n'est pas accoutumé à rencontrer tant de tendresse sous la plume qui scalpe La Beaumelle et dénonce Desfontaines; cet attachement pour un pauvre hère, attachement qui est mieux que de la pitié, excuse bien des courtisaneries et bien des fureurs.

Alors, les petits écus cessent de couler. Baculard d'Arnaud, dégagé des principaux soucis matériels, donne l'essor à ses talents et s'occupe d'une comédie, le Mauvais Riche; en même temps il adresse une lettre à Voltaire, qui s'en étonne longuement et ironiquement, de manière à nous faire entendre que d'Arnaud n'était pas coutumiçr du fait.

« Mon cher enfant en Apollon, vous vous avisez donc enfin d'écrire d'une écriture lisible, sur du papier honnête, de cacheter avec de la cire, et même d'entrer dans quelquç détail on érivant. Il faut qu'il se soit fuit en vous une Wcn belle métamorphose \ mais apparemment votre conversion ne durera pas, et vous allez retomber dans votre péché de par resse. N'y retombez pas au moins quant} il s'agira de travailler à votre Mauvais Riçh$> car j'aime encore mieux vQtre gloire que vos attentions. J'espère beaucoup de votre plan, et surtout du temps que vous mettez à composer, car depuis trois mois vous, ne m'avez, pas fait voir un vçrs, Sat çitQ si sat benç; etc., etc.

» Faites-inoi le plaisir de mç donner souvent dç vos npu-

BACILARD D'ARN-AUD, 307

celtes, si vous pouvez. Je vous embrasse d& tout mou cœur. » To«t ce?» est d'un homme sincère, après tout Voltaire a le beau rôle, Il se trompe, par exemple, ou plutôt il se fait illu^ 8mmi sur tes aspects plaintifs cfc vertueux de sou, protégé. Un matin, le jeune d'Arnaud, l'honnête d'Arnaud m réveille, agité d'une humeur égrillarde; il jette te masque, ot avec la plume do Gentil-Bernard le voilà qui rime effrontément âne Epttre à Manon. Cette épîlre, qu'on ne peut citer tout entière* est un des jolis scandales du. temps; stpçès avoûf eoaru les boudoirs, elle est descendue. daus^e$.rtje$;. M$n#i* a occupé la France pendant quinze joufs.

Je sais bien, ma chère Manon, Que ki n'es point une duchesse, Qu$ dans sa compilation Moéri nous lail la noblesse.

Mais le charme (Je cent beautés, Sur ton teint mille fleurs écloses, Quatorze ans à peine comptés, Quatorze ans ! ce sont bien dos choses !

Oui, pour l'oeil d'un peuple hébété, Tu n'es qu'une fille vulgaire, En un- mol qu'une couturière, Manon, avec quelque beauté.

Moi, je vois, j'admire, j'adore Minerve, l'aiguille à la main, Quj, sous tes traits, revient encore D'Arachné venger te dédain.

A leurs regards, pour tout partyg'N Tu, n'as qu'un simpk 1 casaquin,.

Un casaquin! Dieux! quelle image!

11 s'arrête devant le lit de Manon qu'il décrit avec comjdaisaace, quoiqu'on n'y voie pas

Le goût* ai\ yerais de Martin Associant son art divin, Nouer en cent façons galantes Un rideau que suspend sa main, Et, de la moire et du salin, Déployer les onde» brillants Et les agréments du Pékin.

Manon ne s'arrêta pas en si beau chemin ; elle courut jusqu'à la cour de Prusse où elle fit rire le roi. On sait que Frédéric n'était pas difficile; mais ce qu'il y a de mieux, c'est qu'il fit de Baclilard son correspondant littéraire, position enviée et très-bien rétribuée . Tout arriva donc à la fois à l'étudiant du collège d'Harcourt ; il se trouva sou* dainement en évidence ; il fut félicité à son tour, et Voltaire lui-même, ne se montra pas un des derniers : « Je vous fais mon compliment, mon cher ami, sur votre emploi et 6ur YÉpître à Manon ; je souhaite que l'un fasse votre fortune, comme je suis sûr que l'autre doit vous faire de la réputation. Les Manons sont bien heureuses d'avoir des amants et des poëtes comme vous. » Et en finissant : « Adieu, mon cher d'Arnaud; entre les princes et Manon, n'oubliez pas Voltaire. »

D'Arnaud n'oublia pas Voltaire, ce fut Voltaire qui se souvint trop de d'Arnaud : on sait les tristes et honteux sentiments de jalousie qui le pénétrèrent en apprenant que le roi de Prusse avait fait venir Baculard à sa cour ; on sait les intrigues qu'il employa afin de mettre Frédéric en demeure de choisir entre l'auteur à'Œdipe et le chantre de Manon ; et comment ce dernier, dégoûté à jamais de la faveur des grands, dût retourner à Paris pour y vivre et y mourir.

J'ai dit en quelques lignes toute l'histoire de d'Arnaud. Ses ouvrages,— ou du moins les titres de ses ouvrages, sont encore connus aujourd'hui. Les Délassements de l'homme sensible ont eu quinze cents souscripteurs. Tous ses drames se sont très-bien vendus, car ils n'ont pas été joués, à l'exception de deux : le Comte de Comminges, qui lui valut de Marie-Antoinette une gratification de cent louis, et la Mort de Coligny, que la Révolution permit de représenter sur le théâtre Molière.

Drames et romans sont écrits dans ce style attendri, désolé, qui se nourrit de points d'exclamation, <¥hélas, de soupirs, et dont l'humidité larmoyante traverse les plus

solides reliures. Je n'ai jamais rencontré, même dans les bibliothèques le3 mieux exposées , un exemplaire complètement sec des Délassements de Vlwmme sensible.

Baculard a cherché plusieurs fois à s'excuser de cette sensibilité profonde : « Les anciens, dit-il, qui connaissaient si bien la nature, n'ont pas manqué de nous présenter leurs héros faciles à s'attendrir ; Achille verse des pleurs lorsqu'on lui apprend la mort de son ami Patrocle; Énée a presque toujours les yeux mouillés de larmes, ce qu'ont reproché à Virgile plusieurs de nos beaux-esprits (1). »

Malgré d'incontestables succès, malgré les protections de cour et les secours de tous les gouvernements sous lesquels, il s'est perpétué, Baculard d'Arnaud a toujours vécu dans une presque indigence. On s'est longtemps amusé de ses amours intéressés avec une rôtisseuse de la rue de la Huchette :

Là soupirail à côté d'un gigot

Le doux Arnaud, le lamentable Arnaud..*

dit le jésuite Du Laurens, dans la Chandelle d'Ârras. Baculard ne bougeait pas de la boutique. C'était également le plus rude emprunteur qui se pût voir, et l'on a prétendu qu'il n'y avait guère de citoyen en France qui ue fût son créancier pour la somme d'un petit écu. Ghamfort, allant plus loin, affirme qu'il devait trois cent mille francs en pièces de six sous. Le café de la Régence était d'ordinaire le lieu où l'auteur des Épreuves du sentiment levait ses contributions. La Révolution le surprit en pleine vieillesse, mais toujours actif, toujours écrivant et toujonrs larmoyant. On ne savait plus son âge, il tournait au patriarche"; on l'avait surnommé V Ancêtre de la littérature. Pourtant il prenait encore des airs de jeune homme. Il fut incarcéré pour une belle action, qu'on est heureux de rencontrer dans son existence un peu dégradée : il avait donné asile à un émigré,

(1) Epreuves du sentiment, tome I; avertissement.

3!0 ORIGINAL* DU SIÈCLE DliRNIEIt.

et il cotaparut devatit le tribunal révolutionnaire, -qui r*cquitta dans un jour d'inexplicable indulgence.

En 1800,je retrouve Baculard d'Arnaud dans le café-resteurant de madame Simard, à l'entrée de la rue Mouffetar-d. Il a quatre-vingt-cinq ans environ, il marche un peu courbé, mais son intelligence n'a pas subi d'altération visible. -Il parle beaucoup et se tient ordinairement assis -dans le comptoir, à côté de la limonadière; il cause de ses voyages, de,sa gloire, de l'ingratitude du siècle; il se vante un peu, mais on le laisse dire. Les musiciens et les officiers de la. 96 e lui offrent quelquefois un petit verre de liqueur qu'il accepte.

Quelquefois aussi madame Simard l'invite à dîner, lui et sa femme. Sa femme est la pétulance même ; mais comme elle a beaucoup voyagé, beaucoup va, beaucoup entendu, on l'écoute sans trop d'ennui, bien qu'elle ait le verbe haut et désagréable.

Madame d'Arnaud, à ce que raconte un homme de lettres qui l'a vue plusieurs fois, n'aimait pas Voltaire, parce qu'il était, disait-elle, fort laid, fort avare, au point d'entever, en Prusse, après le sôtiper, des bouts de bougie. « CeTécit ajoute l'écrivain, sur les lèvres d^une femme chez qui te mensonge ne paraissait point habituel, malgré son ton excessivement criard, me causa quelque peine pour la gloire des lettres, et je ne pus jamais me décider à l'accepter comme une vérité (1). »

Madame d'Arnaud assurait encore que le critique Fréroh était très-gourmand. Lorsqu'il dînait en ville et qu'on le chargeait de dépecer le gigot, qu'il aimait beaucoup, il ne manquait jamais d'en réserver pour lui un morceau succulent et énorme. Un jour, madame d'Arnaud eut la cruauté de lui dire : « Monsieur Fréron, donnez-moi donc, je tous prie, du morceau que vous affectionnez tant et que j'aperçois sous le manche. »

(1) Confusions de J.-S. Quesné;2\o\. in-8°.

feÀCULÀÛD D'ARNAUD. SU

BaCutard d v Àrnaad n'était guère aimé et encore tfloins estimé, si j'en jtige par le portrait que trace de lui un pamphlet de l'an Vtll,-fe Tribunal d'Apollon : « Taille fantasmagorique, figure lacrymale, habit noir, visage blême, œil bleu terne, perruque qui atteste l'existence de l'ancien régime, nez au vent, soupirs continuels. C'est le doyen d«s romanciers noirs. Hommage à ses talents! et mépris à celui qui a pour créanciers tous ceux qui ont eu la sottise de lui prêter de l'argent ! Et à qui n'en a-t-il pas emprunté? L'auteur du dmite de Corrvrninges devrait être immensément riche, et les raifeons de sa pénurie habituelle sont un problème que nous n'entreprendrons pas de résoudre. »

C'est là, en effet, ce qui a toujours et vivement intrigué le xvjii 6 siècle et une partie du xix e : où a passé tout cet argent? qu'a fait fiaculard de tant de petits écus? à quelles œuvres mystérieuses les a-t-il employés? Les buvait-il ou les mangeaît-il?

Ses autographes Sont aus3i nombreux que les grains de sable du rivage de la mer, mais ils se ressemblent tous : ce sont invariablement des demandes d'argent. Nous choisissons, entre cent, une lettre qu'il adressait à M. Necker, parce que c'est le modèle sur lequel sont copiées les autres. Elle est tirée de la collection Lucas-Montigny:

« Paris, 17 juin 1790.

» Monsieur,

» C'est au bienfaiteur de la France, c'est à mon bienfaiteur que j'écris. Oui, monsieur, vous m'avez donné dés marques de sensibilité (i) qui resteront gravées dans mon cœur jusqu'au dernier soupir. J'ai prié madame l'ambassadrice, votre fille, de vous présenter mes larmes (2) ; ce sont mes pleurs mômes qui réclament de votre part de nouveaux témoignages de bienfaisance.

(1) Toujours la sensibilité !

(2) Toujours les larme$ !

» Vousn'ignorezpas, monsieur, que mon engagement pour la petite somme que vous voulûtes bien me prêter est dans les mains de M. Dufresne. Je l'aurais déjà acquitté, cet engagement, sans les malheureuses circonstances où nous sommes; et bien loin d'y faire honneur, ce sont de nouveaux secours que j'implore et que j'attends de votre humanité; c'est de votre humanité même que j'intercède.

» Souffrez que je vous offre quelques détails nécessaires à vous être présentés.

» Quand je contractai l'engagement en question, j'avais droit, monsieur, de compter sur la possibilité de rendre, parce qu'un honnête homme n'emprunte pas sans cette conviction. Un changement inopiné dans les choses est survenu. La librairie s'en est ressentie, au point qu'on ne vend rien aujourd'hui que ces libelles à deux sous qui infectent les esprits et les âmes. Le croiriez-vous, monsieur? un libraire a osé m'offrir de me payer toutes les semaines une somme assez tentante, si je voulais seulement donner mon nom pour un journal, et d'autres se chargeraient de la composition (1 ). Je n'ai pas eu de peine à rejeter ces offres, quoique je sois dans une détresse au-dessus de toute expression. Voilà donc, monsieur, les seuls livres qu'on lise actuellement! Madame l'ambassadrice vous dira qu'en .ce moment la saine littérature est anéantie. J'avais un ouvrage qui pouvait me rapporter huit ou dix mille francs, et il faut, pour le continuer, que j'attende un temps plus heureux. Cependant, monsieur, au moment où je réclame vos nouveaux bienfaits, je me trouve avec la certitude d'acquitter / et ce que je vous dois déjà, et ce je vous devrai.

» Voici ma planche de salut dans mon naufrage, et elle me conduira au port si vous daignez exaucer ma prière : on vient de jouer au Théâtre-Français une pièce de ma composition, le Comte de Comminges. 11 y a huit jours qu'ils en ont reçu une autre, et la semaine prochaine ils doivent

(1) Hum 1 n'y a-t-il pas là une timide intention de menace?

en recevoir une troisième; la seconde a déjà paru imprimée, et elle jouit de quelque estime.

» VoiJà donc, monsieur, ma basé établie pour rendre dans le cours d'un an le prêt que je sollicite, ainsi que celui pour lequel M. Dufresne a reçu mon engagement. Je vous supplierai de m'accorder la somme de douze cents livres, que je vous rendrais, ainsi que l'ancienne somme, sur les produits de mes pièces, et cela, je le répète, dans le cours d'un an. Je vous en conjure, monsieur, ne me refusez point cette nouvelle marque de bienfaisance. 11 n'est que vous seul à qui je puisse porter, je dirai les cris de ma douleur et de mon désespoir. Madame l'ambassadrice vous peindra mes situations. Si je ne puis vous toucher, je ne connais qu'un seul terme à. mes maux; vous m'entendez ; et ce moyen est affreux pour un mari et un père ; car je suis peu intéressé à la conservation de ma propre existence; le fardeau est trop lourd, et si j'ose vivre, c'est pour soutenir les jours de deux victimes de mon espèce de fatalité. Daignez donc, monsieur, ne pas rejeter mes larmes; ce sont celles de la reconnaissance que je verserai si vous agréez ma prière, et que j'ajouterai au sentiment du profond respect avec lequel je serai toujours,

» Monsieur,

» Votre très-liumble et très-obéissant serviteur,

» d'Arnaud.

» Cul-de-sac Saint-Dominique, près la rue d'Enfer, quartier du Luxembourg.

» P. -S. Si en ce moment, monsieur, vous ne pouvez me faire toucher les douze cents francs, j'attendrai quelques jours, en vous suppliant seulement de m'accorder sept ou huit cents francs, parce que le mal presse, et il est à son comble. Je vous le répète, je m'engagerai à payer sur les rétributions de mes pièces clans le courant d'une année. »

On lit en marge de cette lettre: Répondu le 4 juillet, envoyé quatre louis.

M. Villenave, le bibliophile, racootail des choses extraordinaires sur Baculard d'Arnaud, qu'il avait connu. H m'en revient une à la mémoire. L'auteur des Epreuves du sentiment, qui garda jusqu'au tombeau de risibles prétentions et d'étranges coquetteries de visage, était chauve et très-ridé; chauve, cela ne lui importait qu'à demi, et nous avons vu qu'il avait adopté l'usage de la perruque; mais les rides faisaient son désespoir. Or, voici la singulière opération à laquelle il se livrait chaque matin, et dont M. Villenave affirmait avoir été plusieurs fois spectateur : Baculard, de ses deux mains, attirait, amenait, chassait courageusement ses rides vers le sommet de la tête, et, comme une femme fait de son chignon, il les nouait avec un ruban. C'est hideux !

Baculard d'Arnaud a rompu deux ou trois fois avec ses habitudes mélancoliques pour écrire des gaillardises singulières. On a même prétendu qu'il avait tàté de la Bastille, pour un poème d'un accent assez vif, et qui n'avait aucune espèce de rapport avec sa traduction en vers des Lamentatalions de Jérémie.

A côté de cela, on s'est beaucoup entretenu de sa vie capucinale. Dans le recueil de ses œuvres diverses, on trouve plusieurs divertissements composés pour les Demoiselles de PEnfant-Jésus et exécutés par elles. Au fond, c'est un drôle d'homme, qui reste peu compris. On ne sait où le prendre : aujourd'hui dans le ruisseau, décochant des œillades aux viande rôties; demain, à la cour de Berlin, balançant la réputation de M. de Voltaire; il sort des cafés borgnes pour se rendre dans les couvents. C'est leProtée delà littérature de deuxième ordre.

Il vécut de la sorte jusqu'en 1805 (1). Le général d'Arnaud, son frère, a déclaré qu'il avait quatre-vingt-dix ans. — Deux ans avant sa mort on avait publié ses œuvres en vingttrois volumes in-12.

(1) M. Colin de Plancy dit qu'il est mort dans un grenier.

Ses drames ont été imprimés en 1769 et 1774, avec beaucoup de luxe, sur papier grand et fort, les ligures d'après Eisen et Restout. Plusieurs d'entre eux ont eu jusqu'à trois éditions. — Marie Chénier a fait des emprunts, pour son Charles IX, au Coligny de Baculard. — La collection des Epreuves du sentiment et des Délassements de l'homme sensible n'a pas été non plus inutilement feuilletée parles auteurs dramatiques en quête de sujets.

Enfin, Jean-Jacques Rousseau a consacré quelques lignes élojiieuses à Baculard d'Arnaud.

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