PI. IV
Plioto. Moscioni, Rome.
SUBIACO. - ABBAYE DE SAINT -BENOIT Escalier Saint
AI'.liAVK Dl' SAINT-HK.NOn 63
servait de lit, saint Benoît est représenté sous les traits d'un tout jeune homme, les mains croisées, dans l'attitude delacontem})lation. Mais, (|ue ce personnage, drapé élégamment dans les ])lis abondants d'un ample vêtement, est loin de donner l'idée de la pauvreté, du dénùment, de l'austérité d'existence, d'un anachorète ; le modelé est d'une délicatesse raffinée, le marbre est traité avec une habileté rare, cependant le sentiment général est faux; c'est une recherche de l'effet et non de la vérité. Du reste, cet art répond bien au goiH de son époque : plus de vraie grandeur, ])lus de majesté simple, plus de saine interprétation d'un sentiment élevé; il y a bien encoi'e de ram])leur dans le mouvement, mais tro]) de mièvrerie dans l'expression. On a voulu attribuer cette statue au Bernin, c'est une erreur: les archives de l'abbaye, consultées avec attention, en ont fait justice. Elle a pour auteur Antonio Raggi, un des élèves du Bernin, un des meilleurs assurément, mais un élève manquant des qualités de noblesse et de distinction qui caractérisaient encore le maître. D'après les documents authentiques reproduits par le P. Bini, dans ses Notices historiques, cette statue aurait rem])lacé, en iC)')l , une ancienne image de saint Benoît. Nous regrettons vivement, pour notre part, que cette image primitive n'ait pas été conservée; nous aurions sans doute une représentation du saint moins brillante, mais moins fantaisiste à coup sur, plus naïve, mais ])lus sincère, mieux en rapport avec le caractère de grandeur et de sainteté
(Il SITBIACÛ
aiisli'i'c (lu pL'isoiiiia^e, e(, domiaiil siii'toiit une idée ])lus vraie de la vénération dont il était entouré.
Aupi'ès du porti({ue de cette petite église inférieure, sur un des escarpements du rocher, les moines cultivent un jardin hien exigu où croissent ((uel([ues roses : // roscto. Ces fleurs ont une légende. A l'époque où saint Benoît vint habiter la grotte, il y avait en cet en- (h'oil un buisson d'épines sauvages sui' lecpiel, pour meurtri)' sa chair et chasser loin de lui toute tentation, le jeune solitaire se roulait le cor|)s lui, teignant de son sang les arbustes et les fleurs. Le buisson a toujoui's été respecté, et les fleurs se sont toujours reproduites avec quelques petites taches rouges sur leurs ])étales blancs. Saint François, venu d'Assise, en 1223, visiter le Sacro Speco, greffa ces épines sauvages et obtint des roses striées de vermillon. De])uis cette épo([ue, ces rosiers n'ont jamais cessé d'être cultivés par les religieux, jaloux de coiiserver un (el souvenir. Ils fleurissent encore, rappelant, parleur éti'ange coloration, les terribles mortifications de saint Benoît et la ])ieuse sollicitude de saint François; véritables emblèmes de cette sainte collaboration de deux hommes se succédant l'un à l'autre à plusieurs siècles de distance, le j^remier pour fonder l'idée monastique et soustraii'c l'occident à la l)ai'barie, le second })Our faire revivre cette grande idée et lui donner uiu' nouvelle impulsion au moment où elle était ])réte à disparaître dans l'indifférence, l'impiété et les convulsions (pii déchiraient l'Italie et le monde chrétien.
ABBAYE DE SAINT-BENOIT Gê
('es roses se renouvellent-elles ])erj)étuellenient? Je serais tenté de le croire, car j'ai pu, en décembre, en cueillir encore quelques-unes.
De l'église inférieure, un escalier voûté d'ogives, dénommé Scahi Santa parce qu'il remplace le chemin journellement |)arcouru par saint Benoît, amène à l'emplacement dont il avait fait son oratoire. Cette grotte a été, comme nous l'avons vu, transformée dès l'origine en chapelle, au fond s'élève un autel ; mais aujourd'hui, une décoration toute moderne de marbre et de stuc est venue en enjoliver toutes les parois, et, nous n'y trouvons rien qui puisse nous intéresser. Enfin, un escalier découvert conduit à l'ancienne salle de réunion des disciples de saint Benoît, petite excavation marquée ])ar une dernière chaj)elle.
En résumé, le caractère général du monastère de saint Benoît n'est ni solennel ni grandiose, mais il se dégage de tous ces sanctuaires si ])ittores([uement groupés un parfum de croyance qui les rattache directement aux grands siècles de foi du moyen âge. Il semble, quand on les visite, qu'on ])arcourt une légende vivante, non plus dans un livre, mais sur les lieux mêmes où elle a été sanctifiée et qu'on en est le témoin. Rien ici ne porte l'esprit aux impressions sévères et tristes ; en présence de tous ces souvenirs, l'àme se sent bien saisie d'un religieux respect, est enveloppée d'un sentiment de vénération au(piel on ne [>eut se souslraii'e, mais il est
GG SLBIACO
accoDipagaé (ruii cliai-me extrême, (rime |)aix |)i'otbiide et d'une tranquille et sereine poésie.
A tout ce (jui [)récède, il faut ajouter, que toutes ces églises, escaliers, portiques, j)assaoes, voûtes, ])iliei's, murailles, nervures, sont couverts de peintures à fVes- (pies, (pie des ornements de toute soi'te, encadrements, scènes et tableaux, se succèdent sans aucun intervalle, juxtaposés les uns aux autres, et, (|ue de grandes figures isolées se détachent sur le fond bleu étoile d'or des voûtes. Alors, on pourra se faire une idée de l'étrangeté de cet ensemble, de l'effet merveilleux que produit ce décor: il semble que dans cette obscurité lumineuse vivent des êtres animés, des hommes, des femmes couverts de longues draperies aux multi])les couleurs, agissant sous l'inqudsion d'une profonde j^ensée, proclamant tous la gloi'itication de Jésus-CIirist d'abord, mais celle de siiint Benoît ensuite. Le visiteur, pénétré ])ar tous ces mystères, illuminé par toutes ces clartés, se laisse facilement em])orter, hors des réalités du moment, par delà les siècles passés, et revient aux tenq)s histori(pies où, sur ce rocher sauvage, l'ordre bénédictin fut fondé.
Il faut encore se rappeler Assise pour retrouver quel- (pie chose de com})arable à cette ])rodigieuse décoration enveloppant conqjlètement un édifice religieux d'un même et s|)lendide vêtement; il faut se rappeler ces deux églises superposées de Saint-François, entièrement couvertes (k^s (ouvres de Cimaliue et (\e (liotto.
AI'.HAYK 1)1-: SAIM-HK.NOIT G7
Mais il faut se pénétrer aussi de cette étonnante vérité, ({ue les premières fresques peintes au Sacro Speco ont précédé de deux siècles celles d'Assise, et ne pas oublier ([ue cet antique et modeste monastère, devenu par un concours de circonstances extraordinaires, un véritable nnisée de la ])einture italienne pi'imitive, a toujours été isolé au fond de sa gor^e solitaire, loin des splendeurs et du mouvement du monde. On comprendra dès lors l'importance considérable (ju'il convient d'attacher à ces peintures : elles sont non seulement des monuments d'art, mais elles sont également l'expression des sentiments religieux de ces époques de ferveur et d'expansive croyance; elles atteignent donc aux yeux de l'artiste, aussi bien qu'à ceux du chrétien, une surprenante valeur.
La biographie de saint Benoît, l'histoire surtout des événements (pii s'accomplirent jjendant son séjour à Subiaco est ])énétrée d'une poéticjue fantaisie bien faite ])0ur inspirer les artistes. C'est d'abord la profonde affection ([ui unit saint Benoît à sa sœur Scholastique, leur retraite, leurs aventures; ce sont ensuite ses disciples, figures également attrayantes, venant se grouper autour (hi maître, élargissant, par leur dévouement constant, l'hoi'izon dans lequel il se meut et l'étendue donnée à son œuvre. Aussi, les peintres ont-ils trouvé, à toutes les époques, dans les annales de cette vie si simple et si vaste à la fois, les sujets de nombreux tableaux. Les églises et chapelles du couveni do San-Benedetfo en
sont partout remplies, et, si Ton ajoute à ces scènes celles qu'a fournies la vie de Jésus-Chiist depuis sa naissance jusqu'à sa mort, on peut affirmer que nulle part, en Italie du moins, il n'existe une réunion aussi complète de peintures, échelonnées depuis les derniers tem])s de l'époque byzantine jusqu'à la lin du \\i siècle.
Sans vouloir entreprendre une descrij)tion détaillée de toutes les fresques dignes d'être remarquées ])arnii celles qui décorent le Sacro Speco, énumération (|ui deviendrait bientôt fastidieuse et vide d'intérêt pour le lecteur, il est néanmoins quelques-uns de ces tableaux qui s'imposent, soit par une origine fort ancienne, soit par la hardiesse de leur exécution, ou bien par le choix du sujet, et surtout, parce qu'au milieu de tant d'autres, ils marquent plus spécialement un progrès et mettent en relief un artiste.
Nous allons faire de ces œuvres pi'incipales un rapide examen.
Si l'on s'en ra|)porte aux chroniques de l'abbaye, il y aurait eu des peintres à Subiaco dès une épo({ue bien reculée ; elles font mention de fresques ornant l'église du preniiei' monastère des Saiiits-Gosme et Damien aux tenqis de l'abbé Stéfano, celui qui, après ladévastatation des Lombards, en 705, en reconstruisit presque complètement les bâtiments ; mais, comme nous avons pu nous en assurer, il ne reste nulle part, dans le couvent de Sainte-Scholasti((ue, de traces visibles de cette anticpu' décoraliou. 11 faut donc regarder ce