VI. — Plan et conclusion de cette étude
Notre premier chapitre étudie les chapitres l-\ Il du Lév tique, c'est-à-dire, en quelque sorte, les sacrifices primaires : l'holocauste ou 'olah; le sacrifice non sanglant ou minha;le sacrifice de communion ou zebah shelamini ; le sacrifice pro peccato ou hattal et le sacrifice pro delicto ou as/iam ; enfin, le sacrifice des parfums.
Nos versions ne rendent pas toujours les termes techniques du Lévitique avec leur \ ileur exacte ; c < si p »ii!.|iiMi nous donnons en appendice la traduction des principaux passages dans l'ordre où nous les étudions. Nous avons dressé un index de ces termes techniques.
Le deuxième chapitre institue une comparaison avec les sacrifices carthaginois et aboutit à cette conclusion que les pratiques sacrificielles décrites par le Lévitique remontent,
1) Kzéchiel, XLIH, 13 et suiv.
2) II /îot5, XVI, 10 et suiv.; II Chron,, IV, 1. Il se pourrait que le préc«''- (lenl créé par Salomon, I Boh, VIII, 64 montrant que l'ancien autel tMait trop petit, ait été imaginé pour justiflcr la transformation opérée par Achaz.
3) Esdras, III, 3; I Macc, IV, 44 et suiv. Il est intéressant de comparer 1 autel nabaléon de Pétra.
INTRODUCTION GT
sans changement notable, à l'époque des rois de Juda et d'Israël. Leur introduction officielle dans le culte israélite, avec l'appareil complexe d'holocaustes, de sacrifices expiatoires et ,de sacrifices de communion, est antérieure au huitième siècle avant notre ère et peut, en grande partie, remonter à l'époque de Salomon, lors de l'inauguration du temple de Jérusalem. Bien entendu, cette institution, consacrant un emprunt aux pratiques cananéennes, ne peut être plus ancienne que l'installation définitive des Israélites en Canaan et même que l'adoption par eux des coutumes et de la langue du pays. Pour faciliter les comparaisons, nous donnons en appendice la traduction des deux tarifs sacrificiels carthaginois le mieux conservés, le tarif de Marseille et le grand tarif de Garthage.
Le chapitre troisième traite de rites sacrificiels complexes ou de rites dans lesquels le sacrifice joue un rôle éminent, comme dans la consécration de l'autel, l'épreuA'e de la femme adultère, la purification de la femme après ses couches, la réintégration du lépreux, la préparation de l'eau lustrale, la cérémonie du bouc émissaire, la consécration du nazir, le sacrifice pour amener la pluie, le sacrifice pascal.
Le sacrifice a joué un tel rôle dans le culte Israélite, depuis l'époque des rois jusqu'à la destruction du temple par Titus, qu'on ne peut être surpris s'il domine souvent la littérature religieuse et plus spécialement sacerdotale d'Israél. Nous étudions, dans le dernier chapitre, les mythes sacrificiels israélites, c'est-à-dire les mythes construits sur les rites sacrificiels. On verra que le procédé était à ce point entré dans l'esprit des rédacteurs qu'ils l'ont appliqué à dos événements historiques.
Si nous avons poussé jusque dans le détail l'étude des sacrifices israélites, c'est que nous avons estimé aboutir ainsi à une compréhension plus nette et plus précise de l'histoire religieuse d'Israël. On savait depuis longtemps que le recueil yahviste était originaire du royaume de Juda;
es LES ORIGINES CANANEENNES DU SACIUFICE ISRAELITE
tandis que Je recueil élohiste était d'inspiration éphraïmite ; maison ne se rendait pas suffisamment compte à quel point, sous une forme plus ancienne que celle ([ue nous possédons» ces deux recueils reflétaient la lutte engagée entre le sanctuaire de Jérusalem et les sanctuaires du l^oyaume du Nord, notamnK'iii << Uiide Bethel.
On savait que Moïse n'avait pas rédigé le Pentateuque ; mais l'artifice qui lui attribue les lois mosaïques apparaîtra plus nettement, après qu'on aura démontré que le rituel sacrificiel est en grande partie d'origine cananéenne. Les deux clergés, celui de Jérusalem et celui d'Éphraïm, ont rattaché leurs lois fondamentales à une légende épique : Moïse fut un grand chef, à la manière de Josué, nullement un législateur religieux. 11 dut marcher sous l'étendard de Yahvé comme Mésa sous l'inspiraiioii de Kamosh et ses victoires firent la fortune de son Dieu. Toutefois, nous ne possédons de son activité qu'un récit légendaire K Les prises de contact des Israélites nomades avec les Egyptiens, occupés à faire la police sur leur frontière orientale et dans la région sinaïtique, comme les combats engagés contre les peuples plus ou moins apparentés, avant l'installation définitive en Palestine, ont été chantés par les poètes avant d'être rédigés a l ll^al;e (lr> lid.lts parle sacerdoce. La légende de l'Exode a dû prendre sa forme édifiante lors des premières déportations assyriennes et servir à soutenir les espérances des vaincus. Les récits sur la captivité' on Kgypte se sont développés sous l'effet de la capti\it( . u Mésopotamie. On verra comment les récits du passage de la mer Rouge et du Jourdain sont sortis d'un thème folklorique palestinien de l'époque des rois; comment la légende d'Aaron et du veau d'or n'était, dans sa forme première, qu'une justification du culte en faveur dans le Royaume du Nord. Le travestissement des légendes touchant les anciens cultes apparaît nettement dans l'histoire de Gédéon.
I) Noir nolaminent ci-après, chap. IV, S 5.
Le monothéisme, que le clergé Israélite s'est efforcé de faire remontera Moïse, est une croyance relativement tardive. On conçoit que de nos jours les fidèles, qui s'interdisent toute intention critique, s'en tiennent simplement au texte sacré ; 111 lis (l('s (jii ou en juge liljremont, on doit repousser complètement la thèse sacerdotale. La position intermédiaire qu'ont adoptée Renan, et en quelque mesure M. Loisy \ n'a pour elle ni le texte reçu, ni un fondement scientifique. Elle dénature l'histoire d'Israël et introduit dans l'histoire des religions un processus religieux inexistant. Car, dès l'inslant où l'on reconnaît que la législation mosaïque n'est pas l'œuvre àe Moïse -, sur quoi s'appuie-t-on pour faire de Moïse un législateur religieux ?
Au temps de David et de Salomon, les Israélites n'étaient pas encore monothéistes, mais Salomon, tout en faisant leur part aux autres dieux, consacra la gloire de Yahvé par un temple qui assura à son culte la première place. Le recueil yahviste marque un progrès remarquable dans la conception de Yahvé créateur du monde, et cela seul suffirait à attester sa situation prééminente à Jérusalem. Quand Jéroboam fonda le Royaume du Nord, il voulut sans doute aussi imposer la suprématie de Yahvé, mais ce ne pouvait être sans concession à des cultes locaux très vivaces. Peut-être, d'ailleurs, Yahvé s'était-il déjà introduit dans les sanctuaires locaux auprès des dieux du pays ; de toute façon, on aboutit à un syncrétisme dans lequel Yahvé était identifié au dieu Bethel. Notre étude rend à cette dernière divinité la place qu'elle a occupée dans le culte d'Éphraïm et dans la version élohiste primitive : ce dieu cananéen Bethel fut adopté comme représentant la forme ancienne de Yahvé
1} Dans La Religion d'Israrl, 2 cdit., où l'auteur paraît surtout impressionné par l'orthodoxie intransigeante de Yonadab, le Rekabite, comme s'il fallait y ajouter plus de foi qu'à celle de Jéhu.
2) On se contentera de renvoyer à la traduction de la Bible d'Ed. Reuss qui est à la base de toute la critique moderne. Dans la Bible, Histoire des Israélites, p. 108, Reuss note que le livre des Juges suffirait « pour nous convaincre que cette loi (mosaïque) n'existait pas, que personne ne la connaissait, ni ne l'invoquait ».
et le héros cananéen Jacob, qui lui était intimement lié, fut compté comme héros hébraïque '. 11 faut faire une part très large aux emprunts cananéens par le folklore israélite et les auteurs bibliques : les légendes d'Abraham et d'Isaac sont d'origine cananéenne tout comme celle de Jacob.
Nous employons le terme de « cananéen » pour abréger; mais à haute époque la population de la Palestine était aussi mélangée que de nos jours 2. Dans les derniers siècles du deuxième millénaire avant notre < ic un des l;i()ih(> ethniques les plus importants, aussi bien par le nombre que par l'influence, semble avoir été le groupe amorrhéen. Il dominait dans la vallée de l'Oronte, le Ilauran et la Palestine. Le grand dieu aiuoiihcen e^t lladad associé au taureau; il se maintiendra en dépit de toutes les invasions hittite, araméenne, assyrienne, grecque et romaine : Jupiter héliopolitanus est toujours Hadad. On s'explique que Yahvé, nouveau venu en Éphraim, ait dû se modeler sur Hadad ou du moins sur une forme locale de ce dieu, le dieu Bethel.
En résumé, nous verrons comment, tant par sa civilisation que par son culte, l'ancien peuple israélite rentre dans l'histoire générale des populations syriennes et se développe au milieu d'elles.
1, ,'isode du combat <iui vaut à Jacol» le nom d'Israël, M. Loisy, la
Helhjion d'Isracl, 2* édif., p. 40, a déjà conclu que les tribus dont on a fait la postérité de Jacob n'onf pri< le nom d'Israël nn'au temps de la conquête.
2) Voir Maspero, Ilisl. une. des pcitplc:i de l'orient classique, t. II, p. 147 el suiv. A côté des Cananéens, installés de longrue date, des Atnorrliéens ot autres Sémites, s'introduisent en Syrie et en Palestine des éléments asiani(iues (Hittites) et même égéens, dont il ne faut cependant pas exagérer limportance, surtout aux Iri's hautes époques, c'esl-à-dire antérieurement au milieu du deuxième millénaire avant notre ère. Voir dans lievue de illist. des nelujions, 1920, II, pp. 100-105, no8 réserves à C. Autran, Phéniciens, Paris, Geulhncr, 1920.