CHAPITRE IV. — MYTHES SACRIFICIELS ISRAELITES
revient la victoire et, en conséquence, on lui voue les habitants de la ville, on proclame le herem^ c'est-à-dire qu'on les massacre tous en son honneur. La stèle de Mésa nous fait coanaître dans le pays de Moab, au neuvième siècle avant notre ère, une situation religieuse tout à fait semblable à celle d'Israël ou de Juda ; il s'y manifeste un nationalisme farouche et une ardente concurrence entre les grands Etats syriens.
L'àpre rivalité de ces peuples se répercute dans le culte^ si étroitement lié alors au sort de l'Etat. Le principal dieu du pays devient le dieu personnel du roi et souvent il n'en connaît pas d'autre. C'est le cas de Kamosh pour Mésa et de Yahvé pour le roi de Juda.
Chacun de ces dieux avait ses prêtres, mais aussi ses devins, ses voyants. ou prophètes ;au neuvième siècle avant notre ère, ces derniers tiraient tout leur prestige de l'art du magicien et du derviche-tourneur ; il a fallu le génie d'un Isaïe pour les tirer de l'ornière et les placer à un rang élevé dans l'évolution de la pensée humaine. Quand, à la suite d'exercices dont la recette n'est pas perdue, ils tombaient en extase, on disait que Fesprit du dieu les avait saisis et l'on croyait que la divinité parlait par leur bouche. C'est certainement ainsi que Mésa reçut les ordres de Kamosh dont il fait mention sur sa stèle ; <c Kamosh me dit: « Va, prends Nebo sur Israël ! » Et plus loin : « Kamosh me dit : «Descends et combats comme Horonàn ! » J'allai (et je combattis contre la ville, je la pris et) Kamosh y (demeura de) mon temps. »
Si nous voulons nous rendre compte, dans le détail, de la façon dont on interrogeait la divinité et des moyens que les voyants employaient pour frapper l'imagination, il nous faut relire la description si pittoresque, si vivante qu'en donne le livre des Rois à l'occa&ion de la campagne qu'Achab et Josaphat menèrent contre Benhadad, roi de Damas ^
1) I Rois, XXII.
292 LES OîlIGINES CANANEENNES DU SACRIFICE ISRAELITE
Ce morceau où l'on s*accorde, en dépit de l'art consommé du récit, à reconnaître la peinture d'une situation réelle, témoigne, comme la stèle de Mésa, que Yahvé était bien le dieu d'Israël, officiellement reconnu pour tel par Achab. Il atteste que le roi d'Israël consultait les prophètes de Yahvé — et non pas les prophètes d'un dieu étranger, — sur les questions les plus graves. Nous devons donc repousser tous les récits qui tendent à nous imposer une opinion contraire et, en particulier, la légende d'Élie.
On remarquera, d'ailleurs, combien ce chapitre XXII se préoccupe peu de l'existence d'Elie : il l'ignore. Si vraiment ce dernier avait joué le rôle qu'on lui prête, est-il admissible qu'on ne l'ait point convoqué ? Nous n'avons pas d'autre ressource que de conclure que les récits concernant Elie et Elisée, plus ou moins habilement rattachés aux événements historiques, n'ont aucun lien réel avec ces derniers. Ce n'est pas qu'ils soient dépourvus de sens au point de vue religieux. 11 n'est pas douteux que la rivalité était vive entre les prophètes des diverses divinités et même entre les sanctuaires d'une même divinité ^ Il suffit de voir l'ardeur avec laquelle Mésa humilie Yahvé devant Kamosh pour se rendre compte des sentiments qui devaient agiter les prophètes de ce dieu à l'égard des prophètes de Yahvé. La légende d'Élie est un écho des luttes entre ces derniers et les prophètes du Ba'al de Tyr. Soigneusement entretenue dans les écoles de prophètes, dédoublée même — car Elisée n'est qu'un autre Elie, — elle a joui d'une vogue prodigieuse dans le populaire et jusque dans le christianisme primitif.
A mesure que le cycle d'Élie et d'Elisée s*est développé, il a englobé dans sa haine aveugle tous les contemporains qui pouvaient être soupçonnés de sympathie pour les cultes phéniciens, ne reculant pas devant la sanctification de leurs meurtriers .l'histoire a été contaminée par la légende. C'est
I) On voudra bien se reporter à ce que nous disons dans TlntroducUon touchant la position d'Osée et d'Amos au regard des culCes qui se pratiquaient dans le Royaume du Nord.