CHAPITRE I. — LES SACRIFICES ISRAELITES S
craindre qu'on oubliât l'olTrande de la graisse; c'est pourquoi le texte ne prend pas la peine de définir ce qu'il /"aut entendre sous ce vocable. Il en va autrement dans les sacrifices de communion où la méprise était facile. Nous verrons alors intervenir toutes les prescriptions utiles et fixer, pour qui les transgresserait, la peine la plus grave après la mort : l'interdiction ^ On désigne par le terme de « graisses du sacrifice de communion'», la graisse des entrailles, les rognons et la graisse qui les entoure, la membrane du foie et même la queue grasse dans le cas du mouton. Cette olTrande est indispensable dans le sacrifice sanglant que l'Ancien Teslament qualifie de ishshé ou sacrifice igné (de esh, feu)^, même dans le sacrifice de communion. L'expression ishshé ha-halahlni s'applique précisément à ce dernier cas : a sacrifice igné des graisses^. » La fumée ainsi produite est dite d'odeur agréable à Yahvé, mais ce n'est probablement qu'une notion secondaire qui s'est développée par analogie avec la fumée d'encens^. En réalité, la combustion des graisses met en liberté, comme nous allons le voir, une âme qui lie la divinité au même titre que l'àme contenue dans le sang.
Le fait que l'offrande de la graisse va de pair avec celle du sang, que l'usage de l'un et de l'autre comporte la même interdiction^, nous amène à nous demander si ce n'est pas une conséquence des anciennes conceptions anthropologiques des Israélites. Or, il résulte très nettement des données bibliques qu'à une époque antérieure à la rédaction de nos textes, les Israélites concevaient deux localisations de la vie chez l'homme, ou si Ton veut deux âmes ou deux principes de vie : l'âme spirituelle rouah et l'âme végétative nephesh. La première sort du corps humain au moment de la mort, tandis que la seconde reste plus ou moins liée au cadavre '^, comme l'indique l'expression nephesh.
1) Voir ci-après, chap. I, m, 1 et 4.
2) Lévit., VI, 5; cf. III.
3) Cette dérivation est contestée par Lagarde, Uehersichl, 68, 190 que suit Ed. Kônig, Worterbuch, s. v. L'opinion de Dillmann, dans son commentaire ad Levit., 1,9, nous parait mieux adaptée au rite.
4) Lévit., X, 15.
6) Voir ce qui est dit plus loin au sujet de Vazkara et chap. I, vi.
6) La défense de manger de la graisse des animaux dont l'espèce est admise aux sacrifices est nettement formulée par Lévit., VII, 25; voir ci-après,, chap. I, ni, 4. Il se peut que ce soit là une conception très ancienne. Les Karailes conservent sur ce point la tradition stricte, et pour les réfuter, comme l'a tenté Ibn-Ezra que cite D. Hotîmann, Bas Buch Leviticas, I, p. 171, il faut pousser la subtilité jusqu'à tronquer les textes. On ne lit pas, en effet, dans le verset cité : ".Z^lp^ -y^Sti .ICnin p, mais HZ'D'O •2"»'^pi 1UN r{12ri27} 'p.
7) Ce fait a été méconnu paries exégètes; voir notre Introduction à l'histoire des religions, p. 46-47 et p. 200.
met^ et le nom de nephesh que prend la stèle*. Il est très vraisemblable que la nephesh avait pour siège la graisse des intestins, les reins, la membrane du foie, en un mot les organes que nos textes englobent sous le nom de graisse^. Une des raisons qui ont conduit à cette localisation est que l'ensemble de ces organes étaient le siège des grandes émotions *. La conception est générale chez les Anciens'', ce qui n'est pas surprenant puisqu'elle dérive de l'expérience ; elle a conduit au mode divinatoire consistant dans l'examen des entrailles. Pour les Israélites, la localisation de l'émotion dans les reins est attestée par Jérémie quand il dépeint les hommes, pris de terreur, portant les mains à leurs reins ^. L'expression « se ceindre les reins » prend ainsi sa pleine valeur et l'on voit ce que signifie l'expression (( Dieu qui sonde le cœur et les reins ~ ». L'homme ne voit que l'extérieur des choses, mais Yahvé voit le cœur*. On indique par là, ou du moins c'est la notion primitive, que Dieu avait le pouvoir d'atteindre au siège des deux âmes : celle qui avait son siège dans le cœur* — c'était l'âme spirituelle, source de l'intelligence *^ — et celle plus spécialement attachée au corps, définissant la personne ou l'être.
1) Lévil., XXI, 11; IS'ombres, VI, G. La nephesh peut mourir, Jufjes, XVI, 30; Ezéchiel, XIII, 19; mais jamais \arouah.
• 2) Clermont-Ganneau, Recueil d'arch. orient., II, p. 190 et suiv., a mis en évidence la personnalité de la stèle nephesh. Voir Job, XXXIU, 22 : « sa nephesh est près de la tombe >» qui s'applique à l'âme. La conception des deux âmes se rencontrait probablement aussi chez les Phéniciens et elle explique la division des offrandes aux morts en deux parts dans certaines tombes carthaginoises ; cf. Revue deVhist. des Religions, 1916, II, p. 245.
3) Le fils de la veuve de Sarepta est ressuscité parce que la nephesh rentre dans ses entrailles [qereb); cf. I Rois, XVII, 21-22.
4) Notamment le siège de l'amour; cf. Cant. des Cantiques, I, 7; Ui, 1; etc. 6) A un stade plus ancien, tout organe a son âme. Brockelmann a relevé
une survivance de cette croyance primitive dans l'expression ycsh le'el yadi - il est au pouvoir (numen) de ma main »; cf. Zeitschrift d. altlesl. Wissenseh., 1906, p. 29 et suiv., et Kittel, Realencyd. d.- ll.uick. t. XXllI, p. 389. .lui rnttache el h l'idée de force.
6) Jérémie, XXX, 0.
7) Ainsi Jérémie, XVII, 10; X\, li'.
5) I Samuel, XVI, 7; cf. I Rois, VIIL 39.
9) Uapprochement fréquent de la rouah et de son siège central, le cœur: Isajc, LVII. 15; Ezéchiel, XVIII, 31 ; XXXVI, 26-27; Gen. (Elohiste), XLV.26 et 27; Psaumes, LI, 12; Proverbes, XVII, 22; XXIII, 15-16; etc. Dons Texprcsëion « se rappeler, venir à l'esprit », le ccrur {leaïe, LXV, 17; Jérémie, III, 16; VII, 31; XLIV, 21) alterne avec la rouah (Ezéchiel, XX, 22; cf. XI, 5).
10) Le creur siège de la vie : Prov., IV, 23; cf. la métamorphose deNabuchodonosor, Daniel, IV, 13 et suiv.; de l'intelligence ; I Rois, III, 12; de la mémoire : Jérémie, XVII, 1, et l'expression «« se rappeler •• citée dans la note précédente.