‹ Les origines cananéennes du sacrifice IsraéliteChapitre 3 sur 173 · I. — Position de l'école critique · texte numérisé non relu

I. — Position de l'école critique

L'intervention d'un facteur nouveau, tel que le rituel carthaginois, permettant de fixer l'origine du cérémoniel des pratiques israélites et fournissant quelques dates dô

1) Nous nous permettons de renvoyer, au besoin, à notre Introduction à l'histoire des religions, Paris, Leroux, 1914.

4 ORIGINES CANANEENNES DU SACRIHCE ISRAELITE

leur évolution, offre l'occasion de contrôler les ihéories que la critique biblique a fondées uniquement sur Tétude du texte hébraïque. Le résultat nous parait être que plusieurs hypothèses communément admises, touchant la composition du Lévitique et l'introduction de certaines pratiques sacrificielles en Israël, doivent être revisées.

Pour éviter tout malentendu, nous devons déclarer que nous tenons pour acquises dans leur ensemble, en dépit des réfutations bruyantes qui se sont récemment multipliées, les conclusions de la critique biblique qui, iii;ni<^Miréo par Spinoza et Richard Simon, a trouvé un remar(iuable déve-, loppement avec Reuss, Graf et Wellhausen. La découverte de Graf et Wellhausen a été de démontrer la basse époque du Code sacerdotal (P) auquel appartient le Lévitique. Il n'est pas douteux que la rédaction de ce document se place au retour de l'exil. Tel terme employé couramment, comme qorhan « sacrifice », n'appartient pas à la langue préexilique^

Mais le problème littéraire est essentiellement distinct du problème des transformations subies par les pratiques sacrificielles ~. Pour avoir voulu les lier presque constamment l'un à l'autre, l'école de critique biblique est tombée dans l'arbitraire et presque fatalement dans l'erreur 3. Nous ne croyons pas dépasser la mesure, ni méconnaître tout ce qu'on lui doit par ailleurs, en disant que l'école Graf-Wellhaussen a abouti à une conception radicalement fausse du sacrifice en Israël.

1) .î. Wellhausen, Prolegomena :ur Geschichte Israëls, 5» éd., 1899. T' "\. T., le mot qorbnn est employé 78 fois par le Code sacerdotal et li

contre ailleurs que 2 fois dans Ezéchiel ; cf. Lucien Gautier, IntrodacUon à iA. T., 2' éd., li'14, I, p. 103.

2) MM. Hubert et Mauss, Mélanges d'histoire des religions, 1909, p. 8, note 1, l'ont déjà remarqué : « Si nous croyons que la critique biblique peut constituer l'histoire des textes, nous refusons de confondre celte histoire avec celle des faits •>.

3) C'est notamment le cas de I. Denzinger, Ilebràische Archâologie, 2* éd., 1907, p. 362 et suiv. Voir l'excellent résumé des théories de l'école dans Lucien Gautier, Introduction à l'Ancien Testament, l, p. 123 et suiv.

INTRODUCTU»- 5

Ainsi, ropposition fondamentale qu'elle a cru découvrir entre sacrifices postexiliques et sacrifices préexiliques, en prenant Ezéchiel comme moyen terme •, est inexistante, du moins dans la forme qu'on lui prête ^ et d'où découle toute l'histoire du sacrifice en Israël. La modification la plus notable ^, dans le rituel postexilique, touche au service journalier qui, pour II Rois, XVI, 15, consiste en un holocauste le matin et une minlia le soir. Pour Ezéchiel, l'oblation ou minha doit accompagner l'holocauste le matin^, tandis qu'au retour de l'exil on offre un holocauste le matin et un autre le soir, chacun accompagné d'une minh,a et d'une libation de vin\ Toutefois si, avant l'exil, on offrait l'holocauste le matin et la minha le soir, il y avait encore l'holocauste et la minha du roi, l'holocauste et la minha de tout le peuple^. Il n'est pas impossible que ces holocaustes aient été offerts l'après-midi. Quand la royauté disparut, la distinction essentielle n'aura plus été faite et on se sera contenté de les désigner, comme holocauste du

1) Bertholet, Der Verfassungsentwurf des Hesekiels in seiner religionsgeschichtlichen Bedeutung, 1896.

2) C'est-à-dire en définissant comme postexiliques les sacrifices décrits par Je Lévitique, car il est certain que bien des détails sont modifiés dans les sacrifices rapportés par l'ouvrage Esdras-Néhémie-les Chroniques.

3) Nous discuterons plus loin, chap. I, m, 5, l'opposition entre les rituels préexilique et postexilique du sacrifice de communion que l'école critique a cru relever. Nous expliquerons, chap. I, n, 2, une différence réelle qu'offre le hattat de la communauté. Il n'y a pas lieu de s'attarder à la différence entre Lévit., I, 7, où le prêtre met le feu sur l'autel, et VI, 6 ; IX, 24, qui impose la permanence du feu. Eerdmans, Alttest. Studien, Das Bach Leviticus, p. 6 et suiv., en a montré l'inanité.

4) Ezéchiel, XLVI, 14.

5) Exode, XXIX, 3 etsuiv. ; Nombres, XXVIII, 4-8. Voir ci-après, chap. I, i, 6. Lévitique, VI, 1-11, prescrit l'holocauste le matin et la minha le soir dans le service journalier ; cf. Psaumes, CXLI, 2. Le changement ne paraît donc pas antérieur à Esdras.

6) II Bois, XVI, 15, où il faut lire kol ha-'am, au lieu de kol 'am ha-ares. A cette mention de la 'olah du roi et du peuple correspond celle du prêtre et du peuple de Lévit., XVI, 24. L'opposition entre le sacrifice du roi et le sacrifice du peuple est un trait ancien ; comparer en assyrien le niq kâribi opposé au niq sharri d'après l'interprétation de Thureau-Dangin, Bévue d'assyriologie, 1919, p. 132, note 13.

6 oniGiNEs CA^'A^KI:N^'ES du sacrifice Israélite

matin (holocauste <lii prôtre) et holocauste de raprès-midi (holocauste du peu[)le).

D'ailleurs, ce n'est là ([u'un détail qui ne saurait influer sur la conception môme du sacrifice. On a cru trouver mieux. Parce que la théorie de rémission des péchés par l'immolation ne se rencontre avec quelque développement que dans le Code sacerdotal, on a conclu hâtivement que les rédacteurs de ce document l'ont imaginée, et tout texte qui s'y rattache est déclaré de basse époque '. On n'a pas vu que la théorie prenait racine dans l'antique conception du sacrifice, et on ne pouvait pas le voir puisqu'on posait en axiome que la notion primitive ou essentielle, mouvant le sacrifice en général, <'lait uniquement celle de don.

Il ne s'agit pas, bien entendu, de contester Paction du temps, i la situation particulière du culte Israélite après Pexil ; mais nous croyons pouvoir démontrer que la codification postexilique reste dans l'esprit des règles depuis longtemps établies et qu'elle les enregistre sans modification profonde. Certains critiques l'ont reconnu en partie : « Le rituel des sacrifices, dit M. Lucien Gautier^, les fonctions des prêtres et leurs costumes, le cérémonial des fêtes, tout cela le Code sacerdotal ne Ta point inventé; il l'a pris dans les usages existants, en partie très anciens ; il l'a coordonné et réglé systématiquement. » Toutefois, le savant exégète applique la règle de l'école qui consiste h nier l'antiquité d'une institution lorsqu'elle n'est pas attestée par un texte antérieur au Code sacerdotal. Or, ce critérium n'est rien moins que certain ; rapj)lication de la méthode comparative nous permettra de l'établir sur plusieurs points. Du fait qu'Ézéchiel et le Code sacerdotal traitent spécialement du sacré et du profane, du pur et de l'impur, est-on en droit de dire qu' « il y a là incontestablement un esprit nouveau^ » ? Du moins faudrait-il faire la

1) Benzinger. op. cit., p. 370. Voir ci-après, ch. I, m. 5.

2) Introduction à l'Ancien Testament, 3* éd., I, p. 158.

3) L. Gautier, loc cit., p. 194.

part du nouveau et de l'ancien, ce qu'on néglige. Certes, l'appareil est allé en se compliquant et la tendance s'est développée d'englober tout le peuple dans l'état de sainteté ; mais la notion elle-même est très ancienne : elle est à la base même du rituel.

Les réserves que nous formulons ne nous conduisent nullement à penser, à la suite de Eerdmans, que le Lévitique, dans sa forme actuelle, est une composition préexilique. La langue est un argument dont il faut tenir compte * et aussi les différences, non essentielles à la vérité, mais cependant certaines, avec le culte de l'époque des rois de Juda : il suffira de se reporter à la question du hattat de la communauté que nous discuterons plus loin. Mais si la rédaction des chapitres l-Yll doit être très proche du retour de l'exil, le rituel est généralement ancien.

L'erreur de l'école, moins grave que ne le pense Eerdmans, quant à la date de rédaction, tient surtout au fait que ses théories et sa reconstitution ont précédé, et non suivi, le progrès des études comparées en histoire des religions et, aujourd'hui encore, par suite de la direction prise depuis longtemps, il n'en est pas tenu un compte suffisant. Les objections que nous formulerons ne sont donc pas uniquement d'ordre historique, elles porteront également sur le sens et la valeur des rites sacrificiels en Israël. De ce point de vue, nous essaierons — sans nous flatter de toujours y parvenir — de mieux définir certains termes restés obscurs, comme Vazkara^ ou d'autres dont on n'a pas toujours saisi le sens précis comme le zebah^ et de mieux comprendre certains rites, comme Vasham ou sacrifice pro delicto^ dont on n'est pas encore parvenu à fixer la nature.

L'école de critique biblique a trop souvent fondé ses con-

1) L'expression «les fils d'Aaron » pour désigner les prêtres est caractéristique. Nous avons vu ci-dessus l'emploi de qorban ; voir chap. I, iv, 3 le sens de nasi. La méconnaissance d'un fait aussi important, vicie toute l'argumentation de Eerdmans, Das Bach Leviticus, lorsqu'il cherche à démontrer que le Lévitique (sauf VIII-X et quelques additions tardives comme VI, 12-16) est le livre de la réforme d'Ezéchias et a été rédigé à cette époque.

jectures sur des règles très étroites ou sur rargument e silentio. D'abord, elle a attribué à Ezéchiel un rôle de réformateur qu'il n'a pas eu à ce degré. L'œuvre de ce prophète est d'utilisation délicate, car l'exactitude est son moindre souci*. Il est tout en visions, aussi bien quand il assigne des mesures, d'une précision illusoire, aux divers éléments du temple à reconstruire que lorsqu'il note la hauteur du flot sans cesse grossissant, qu'émet la source mythique du temple. Gomment faire état de ce qu'il oublie ou néglige, quand on constate qu'il ne mentionne pas, parmi les fêtes, celle delà pentecôte^, ni, parmi les ustensibles du temple, l'autel aux parfums ? De môme, du fait qu'Ezéchiel est le premier à noter l'interdiction faite aux prêtres de se raser la chevelure '^, verra-t-on là une réforme qu'il a su imposer ? Certes, son œuvre contient des données précieuses, par exemple en ce qui concerne la distinction entre les prêtres et les simples lévites, môme en ce qui concerne ses souvenirs touchant les dispositions générales de l'ancien temple et de son culte ; surtout, elle reflète les idées piétistes de l'exil qui aboutiront au Gode sacerdotal ; mais il est peu probable que les suggestions personnelles à Ezéchiel aient joué auprès des auteurs du Gode sacerdotal le rôle marquant qu'on leur attribue. La meilleure raison est que ces derniers l'emportaient de beaucoup sur le prophète par leur science du culte. De quelle autorité aurait joui le rituel sacrificiel dans l'état de désorganisation que le culte avait subi par Texil, si le sacerdoce ne s'était attaché à reconstituer les anciennes pratiques ? La question de rédaction est ici secondaire : les lois de sainteté'*, par exemple, peuvent nous être parvenues dans une rédaction postérieure à Ezéchiel; elles

1) Nous l'avons montré pour les dates qu'il attribue à ces proph»'tirs ; . f. Us Dates des prophéties d'Eziehiel, dans Peu. de l'Hist. des fù-lii.. I,il7, 11, p. 11.*. et suiv.

2) Voir Ezéchiel, XLV, 18 et suiv.

8) Ezéchiel, XLIV, 20.

4) Uvit., XVII-XXVI.

existaient avant lui. Elles ne s'inspirent donc pas d'Ézéchiel, comme on Ta prétendu ; c'est au contraire Ézéchiel qui en reproduit la substance.

D'autre part, on a abusé du découpage mécanique dessources*. En particulier, quand on s'attaque à un ensemble homogène, tel que le groupe des chapitres I-VII du Lévitique, on aboutit à fausser la signification des rites décrits. Rien, à notre avis, ne permet de conclure que ces chapitres ont été constitués par la juxtaposition de morceaux tirés de plusieurs sources. Les différences de style ne dépassent pas ce qu'on attend de la rédaction la mieux ordonnée et les diverses prescriptions se tiennent étroitement.

Voici un exemple des règles arbitraires que l'on pose en ce qui concerne le style. Dans les premiers chapitres du Lévitique, les passages appartenant à la source principale seraient introduits par 13 {Lévit., I, 2 ; II, 1 ; IV, 2, etc..) tandis que les passages ajoutés par le rédacteur commenceraient par DN ou Di^T {Lévit., I, 3; 10; 14, etc...)'. La précision d'une telle règle pourrait en imposer ; mais elle ne soutient pas l'examen. Le tarif des sacrifices carthaginois, qu'on appelle le tarif de Marseille 3, est rédigé dans la forme la plus sèche qui soit. En tant que tarif affiché dans la cour du temple, il doit s'astreindre à une répétition exacte des mêmes formules. Et cependant il ofFre une variante du même ordre : Vj en tête de la ligne 12 et à la ligne 14, au lieu de 2 partout ailleurs. Le changement de personne dans les verbes n'est pas un indice plus sûr et il n'est pas surprenant que, se fondant sur des critères aussi mal choisis, Baentsch obtienne, notamment pour Léuit., VI, un découpage inadmissible à première vue^.

Quant aux contradictions qu'offriraient entre eux divers passages de Lévit.^ I-VII, la seule à retenir est celle de

1) Par exemple pour Lévil., V, 1-6 (voir ci-après ch. I, iv, 3) ce qui constitue une véritable méprise ; aussi pour Lévit., V, 17-19 (voir chap. I, v, 1).

2) Baentsch, Exodus-Leviticus, p. 308.

3) Voir ci-après ch. II et appendice II a.

4) Baentsch, Exodus-Leviticus, p. 332.

40 ORIGINES C\N.V>hj.:>.>r.> DU SACltlIich Inuai.LITE

Lévit.^ vil, 38, disant que le règlement des sacrifices fut révélé à Moïse sur le Sinaï ^ tandis que Lévit., 1,1, place cette révélation dans la tente d'assignation. Conclure de là à deux documents, l'un formé des chapitres I-V, l'autre de VI-VII, est une solution que l'on ne pourrait accepter que si elle était appuyée de variantes rituelles-. Nous verrons, au contraire, que les prescriptions dans les deux groupes se complètent parfaitement, les premiers chapitres concernant plus spécialement les particuliers, les derniers s'adressant aux prêtres. On trouve, pour la pàque, une façon analogue de distribuer les prescriptions (jui visent les particuliers et celles qui s'appliquent à la communauté^.

On n'a pas remarqué que la classification adoptée par le rédacteur de Lévitique^ Ï-VII, répond à la distinction entre pratiques rituelles ou coutumes populaires depuis longtemps établies qu'on observe sans les discuter [houqqim ou houqqot)'*^ d'avec ce qui constitue, au jugement du sacerdoce, les instructions divines proprement dites, formant doctrine et fournissant matière à enseignement [torah) ^. Les premières remplissent les chapitres I-V du Lévitique et s'adressent au peuple ; les secondes, les chapitres VI-VII et sont adressées aux prêtres ; ce sont plus particulièrement la « loi du prêtre à l'égard du peuple *' » . La

1) De même UviL, XXVI, 46 ; XXVIl, 34.

2) Les exégètcs se partagent sur la question d'anlériohlé. Les uns avec Kuenen {Einleitung, p. 78 et suiv.) tiennent les chap. I-V pour plus anciens que VI-VII ; les autres avec Dillmann (Exodas und Levitieus, 3* éd., p. 413 et suiv.) adoptent l'opinion contraire.

3) Voir ci-après, chap. III, g II.

4) La racine a le sens de graver, insrnrf. i^jur ia iixiir, voir la numnat 'olam de l.évit., III, 17 ; pour le caractère de pratiques rituelles, voir Ezéchiel, XLIII, 18 : les règles de l'autel.

5) La racine a le sens d'enseigner. Cet enseignement est donné par le prêtre ou le prophète (Isaie, XXX, 9-10); mais ceux-ci n'étant que les porte' paroles de Dieu, la torah affecte la forme d'instructions divines ; toutefois» elle ne prendra qu'après l'exil la valeur d'une loi immuable retjue par Moïse. Pour le parallélisme entre torah et • parole de Dieu », voir Lucien <îaulicr. Introduction à l'A. T., 2 édit., I, p. 199 cl suiv. Parfois cet enseignement englobe les houqqim, comme c'est le cas de Lévit., VII, 22-3G.

6) L'expression se trouve dans I Samuel, II» 13 ; voir d-après, chap. IV.| 10.

INTRODUCTION i\

distinction entre houqqim et torot est souvent difficile à fixer, aussi les confusions sont-elles fréquentes ; mais il nous suffit qu'elle soit nettement marquée dans les premiers chapitres du Lévitique dont elle nous explique l'ordonnance. Cette distinction n'est pas aussi arbitraire qu'il peut paraître ; elle répond à un fait d'expérience : la doctrine change, mais le rite subsiste. En effet, tandis que les JiOLiqqim se présentent comme étant immuables, la torah, avant l'exil, et contrairement à ce qu'on croit généralement, affectait souvent un caractère occasionnel ; la traduction de ce terme par « loi » ne rend pas exactement sa nature à haute époque. *

La divergence entre la suscription et la souscription de Lévit.^ 1-VIl, ne nous paraît devoir s'expliquer ni par l'hypothèse des deux sources, ni par les artifices des écoles rabbiniques^Le rituel, que les Israélites ont emprunté aux Cananéens, a rencontré une opposition parfois très vive dont les écrits des prophètes nous ont conservé la trace. Le sacerdoce s'est attaché à nationaliser les rites adoptés en les recouvrant du mythe de l'Alliance pratiquée au Sinaï- et en les présentant sous la forme d'une révélation de Yahvé à son peuple. Ainsi, on est parvenu à donner à ces pratiques étrangères un fondement inébranlable dans la conscience israélite.

Comme conséquence, il a fallu placer l'origine de ces rites dans le désert. On s'est pris à parler de « camp » au lieu de « ville », de « tente d'assignation » au lieu de « temple », à désigner les prêtres par l'expression « Aaron et ses fils 3 ». Cette façon d'antidater les événements et de changer l'horizon de la civilisation qui les avait engendrés, ,n'allait pas sans quelque confusion dont la divergence relevée entre Lévit., 1, 1 et Lévit., Vil, 38, fournit l'exemple

1) On trouvera ces derniers exposés dans D. Hoffmann, Das Bach Leviticusy I, 1905, p. 19 et suiv.

2) Voir ci-après, chap. IV, § 1 : les mythes d'alliance.

3) Pour les fils d'Aaron, Eléazar et Ithamar, auxquels on rattachait les prêtres, voir ci-après, chap, IV, § 10.

le plus frappant. 11 ne faut pas en tirer des conséquences exagérées; il n'y a là qu'une imprécision due au rédacteur ou môme une bévue ^

On conclura donc que les chapitres I-VII du Lévitique constituent un ensemble très cohérent. On avait peut-être tenté déjà de résumer les prescriptions rituelles concernant les sacrifices, — bien que la tradition orale et manuelle ait pu longtemps suffire, — mais on ne l'avait certainement pas réussi avec cette ampleur et, à la fois, avec cette précision. A rencontre de maint rédacteur de rituels, celui des chapitres 1-VlI du Lévitique avait une idée très nette de la valeur et de la signification des rites qu'il décrivait. Que cette valeur et que cette signification soient précisément celles des rites les plus anciens que nous puissions concevoir, il n'y a pas lieu d'en être surpris. Car si le sens de tel ou tel rite se perd aisément dans le populaire, il se conserve mieux dans les organisations sacerdotales. Celles-ci peuvent môme, à la suite d'une grande crise ou d'un puissant mouvement de la pensée, retrouver la valeur oubliée des anciennes pratiques d'autant plus facilement, d'ailleurs, que les éléments en jeu sont toujours les mômes et que les conceptions qui les mettent en mouvement sont élémentaires et à peu près invariables ^. C'est probablement ce qui est advenu aux rédacteurs du Lévitique et ce qui fait de ce traité un document hors de pair. Un phénomène tout à fait comparable s'est produit pour la définition de la prière donnée par les Pères de l'Église et par laquelle ils rejoignent les notions primitives qui meuvent les rites oraux ^.

1) Il surflrait de corriger behar Sinay eu be-midbar Sinay dans Uoit.t VII, 88 ; cf. Nombres, I, 1.

2) Nous ne méconnaissons pas, comme on a pu le croire (Lods, Rev. dt VHist. des Bel., 1917, II, p. 233-234) que le sacrifice répond à des notions fort complexes, mais dans noire eiposé, nous devons mettre au premier plan les notions essentielles. Nous ne méconnaissons pas non plus l'évolution des rites sacritlciels ; nous insisterons particulièrement sur la prédominance de plus en plus marquée des rites oraux et, avec eux. des conceptions purement morales.

3) l'arnell, The évolution of Beligion, an anthropological Study» Londres, 1905.

Nous avons tenu compte des indications fournies par la tradition israélite postérieure, notamment de la Mishna; mais seulement dans la mesure où elle s^accorde avec les textes anciens. Il est trop manifeste que les commentaires rabbiniques sont souvent empreints d'une exégèse arbitraire sans soutien dans la tradition.

On pourrait espérer trouver, par exemple, dans le traité de la Mishna consacré aux sacrifices sanglants (Zebal^im) de précieux compléments aux prescriptions duLévitique; mais on ne tarde pas à s'apercevoir que la plupart des précisions apportées sont des interprétations hypothétiques ou erronées du texte «biblique.

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