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III. — La sainteté et ses degrés

Les vocables « sanctifier, sainletc, sacré ou saint » ont fini par perdre à nos yeux leur signification réelle et pratique par suite du développement des idées purement morales. Nous n'avons plus conscience de la valeur dynamique ou potentielle qui les caractérise. « Déclarer saint* » quelqu'un ou quelque chose, les « rendre saints » ou les « sanctifier ' » par des rites appropriés, c'est leur conférer une part plus ou moins importante de cette force que recèle I t, par suite, c'est les rendre dangereux

pour le prolauc (jui n'a pas été élevé au môme degré de sainteté. L'interdit est à ce point la caractéristique de la chose sacrée, que le verbe qadash^ être saint, peut s'employer dans le sens de « être relire de l'usage profane, être frappé d'interdit ». Il en est ainsi dans cette prescription du Deutéronome : « N'ensemence pas ta vigne de grains disparates, de crainte que la récolte entière ne soit frappée d'interdit {tiqeddash), à savoir la graine que tu auras semée et le produit de la vigne '^ »

Toutefois, il n'est pas suffisant de regarder le qodesh, c'est-à dire le sacré ou la sainteté, comme défini par l'interdiction qui en est faite au profane, car l'interdiction est un effet, non la cause'*. Le propre du qodesh^ ce qui

1) Qiddash, piel de qadash. La proclamation de sainteté était notamnncnt importante pour les cérémonies collectives, les temps sacrés. Ainsi pour les jeûnes s'élendant à tout le peuple : qaddeshou ^om «proclamez saint un jeûne, consacrez un jeûne » ; cf. Jo(5l, I, 14 et II, 16. Pour le terme discuté par Eerdmans, Das buch Leviticus, p. 110 et suiv., migra qodesh, le savant hollandais a raison sur le sens primitif, c'est la proclamation d'un temps sacré et c'est pourquoi elle se fait au début et à la fln de la fôte. Cependant, cette proclamation est eo même temps une invitation (qara est le terme technique pour l'invitation à un sacrince), aussi peut-on traduire «* convocation sainte ». D'autant plus que l'expression doit être un synonyme de qaddeshou qahal n déclarez sainte une assemblée », Jo^l, II, 10. Sur les rapports avec 'a^eret, voir chap. III, % 11, inf.

2) Qiddash et hiqdish, piel et hiphil du même verbe.

3) Deutér., XXII, 9; cf. Uvit., XIX, 19. Voir ci après l'expression « profaner la vigne » ^igniflant : jouir de ses produits.

4) Contra Robcrtson Smith, [ielig. of ihe 6\ mite*, p. J60 et l'école totémistc

INTRODUCTION 3f

détermine toutes ses propriétés, c'est la force incomparable qu'il possède et qu'il dégage, force qui vivifie ou qui tue, suivant que les rites vous ont mis en état d'en supporter ou non le contact. Pour le fidèle Israélite, son Dieu possédait cette vertu au plus haut point : « Ta voie, dit-il à Yahvé, est dans la sainteté ^ » Yahvé se manifeste comme saint, c'est-à-dire prouve sa sainteté- par une action bien, faisante, notamment à l'occasion d'un sacrifice^, en restaurant la puissance de son peuple^ ou en lui faisant remporter la victoire''. Déclarer saint Yahvé ^, c'est le reconnaître capable de cette force merveilleuse ; c'est aussi en quelque mesure la déterminer. Pour en avoir douté, et avoir ainsi risqué de la faire échouer, Moïse et Aaron se virent privés de l'avantage de pénétrer dans la Terre promise. Toutefois, en dépit de leur mauvaise volonté, la sainteté de Yahvé se manifesta à Meriba comme une force capable de fendre le rocher et de faire jaillir les eaux"^.

Mais cette force qu'est la sainteté de Yahvé, primitivement de valeur physique et non seulement éthique, se révèle de la manière la plus impressionnante dans ses effets funestes : par sa seule vertu, elle brise les peuples et les rois les plus puissants^; elle tue même instantanément par simple contact. Les Israélites le constatèrent lors de la

qui se contente de cette définition : « la sainteté est essentiellement une restriction du droit de l'homme dans le libre usage des choses », formule peu exacte qui n'explique rien. Les tentatives pour rattacher qadash à une racine « séparer » n'ont pas été heureuses.

1) Psaume:;, LXXVII, 14.

2) Le verbe qadash au niphal avec Yahvé pour sujet.

3) Uvit., XXII, 32 ; voir ci-après, chap. I, m, 7.

4) Ezéchiel, XX, 40-41 ; XXVIII, 25; XXXVI, 23 ; XXXIX, 27.

5) Psaumes, LXVIII, 18.

6) Qadash au piel qu'on traduit souvent : « sanctifier Yahvé » ; mais il faudrait alors compléter les définitions du verbe sanctifier par celle de « déclarer saint ».

7) Il faut comprendre Dealer., XXXII, 51 : « En ne me déclarant pas saint {piel) au miheu des Israélites » ; Nombres, XX, 12 : « Vous n'avez pas cru en moi (les LXX n'ont pas bi) pour faire valoir ma sainteté (hiphil) aux yeux des Israélites. » De même Nombres, XXVII, 14, qui ajoute : « par les eaux ».

8) Ezéchiel, XXVIII, 22 (contre Sidon) ; XXXVIII, 16 et 23 (contre Gog).

32 LES OKIGINES CANANEENNES DU SACRIFICE ISRAELITE

triste expérience de Qoré et de ses compagnons : « (Quiconque s'approche tant soit peu de la résidence de Yahvé est frappé de mort*. » Les Bethsamites sont encore plus précis : « Qui pourra subsister en présence de Yahvé, ce Dieu si sainf -? « Moïse lui-inrjne ne peut voir, sans courir les plus gi"a\c'S (laiiL;(M">, la face de \'alivé''.

Si la conception d'Israël coiimie peuple saint, et par suite séparé des autres peuples'*, est une notion théologique relativement récente^, celle du Dieu saint^, en tant que Dieu puissant", est très ancienne. Non seulement on la trouve dans Isaie qu'elle éclaire singulièrement^ et dans Osée^; mais elle appartient au fonds commun des peuples sénii-

1) Nombres, XVII, 28. Les pelles à encens, qui subsistent après lembrasement, sont imprégnées de la force divine et devenues sacrées.

2) I Samuel, VI, 20. L'expression aron 'ouzzeka, arche de ta force (Ps., €XXXII, 8 et II Chr., VI, 41) est parallèle à aron ha-qodesh.

3) Exode, XXXIV, 20.

4) Lévit., XX, 2H. Les Israélites sont arrivés à cette notion en se persuadant que leur sainteté était d'un potentiel différent 't'^ * .ai/^ ,\i>< nnti-pQ peuples. <.t"--t ce qu'a bien compris ('..ilvin, Instit., 269 :

crifices par lesquels les Juifs se sanctilioyent à Dieu, io .-r| .ihim,-iii uci>co les gentils. •>

5) Elle est récente parce qu'elle ne peut s'accorder avec le concept ancien de sainteté qui constitue un état rationnel d'isolement au regard de la nature entière. Il a fallu que ce concept s'atténuât pour arriver à le considérer comme s'étendant, d'une façon permanente, à tout le peuple. Cela nous montre à quel point le livre de l'Alliance {Exode, XX, 2- WIII, 33) a été remanié cl Iransformc par la doctrine poslexiliquo.

V») A. Im i Ilagios-Qados ; Ein. lieitrag zu den <uchun<jen :ur

chrisUicItcn /. ., ^ .,.. :/itc/i/e, Christiania, 191G ; cf. Bev. >■ :<■$ HeL, 1917.

I, p. 375 et suiv.

7) Que la force soit le concept dominant, très anciennement attaché à la <livinité, il n'y a rien qui puisse surprendre ceux qui ont suivi les progrès de l'histoire comparée des religions. Mais en ce qui concerne spécialement les Sémites, cette valeur se retrouve dans l'emploi du vocable El, soit comme nom propre, soit comme appellatif, soit dans ses nombreuses formes dérivées dont certaines, mises au pluriel, constituent des sortes d'abstraits (le pluriel de majesté de nos anciens grammairicn>i ' -l pas le lieu d'en donner toutes les preuves, mais elles surabondoi

8) Isaie, V, Kî ; passim. Le passage Isaïe, VI, 3: « Saint, t^ainl, saint est Yahvé-Sebaot î Toute la terre est pleine de sa gloire » est particulièrement intéressant, non seulement par le parallélisme établi entre la sainteté et la gloire, mais aussi parce qu'il nous conserve une formule liturgique de haute époque.

9) Osée, XI, 9.

tiques et spécialement des Cananéens. Quands ils entrèrent en rapport étroit avec les Grecs, les Phéniciens adoptèrent le terme hagios comme équivalent grec de cette notion, tandis que les Grecs usaient eux-mêmes de préférence du terme hiéros. Les Israélites hellénisants empruntèrent aux Phéniciens leur traduction. De sorte que, comme l'ont établi MM. Glermont-Ganneau et Franz Gumont, quand il se rencontre dans une inscription comme épithète divine, hagios àécèXe^ presque à coup sûr, une influence sémitique ^, La force mystique que désignent les vocables qodesh et qadosh a donc fini par se concentrer pour l'Israélite en Yahvé ; elle constitue son essence par ses propriétés surhumaines. Elle détermine chez le fidèle la « crainte de Yahvé », impose les règles du culte, fournit une classification des lieux et du temps, entraine toute une série d'ordonnances qui s'étendent à la vie entière, à l'alimentation comme au vêtement, enfin elle domine les idées morales. Ainsi, du concept « Yahvé source de toute sainteté » découlent les développements cultuels, théologiques et éthiques qui ont constitué le judaïsme ; mais, primitivement, la force mystique était éparse ou attachée à des représentations diverses et c'est pourquoi le monothéisme n'est pas à l'origine, mais constitue l'aboutissement d'une longue évolution. Miriam, la prophétesse, exprime simplement sa foi dans une sainteté de Yahvé, ou force divine, supérieure à celle des autres

dieux - :

Qui t'égale parmi les dieux 3, ô Yalivé ;

Qui est comme toi puissant ^ par la sainteté ?

Il suffit d'ouvrir un recueil de textes religieux assyriens pour y trouver des formules identiques ^.

1) Clermont-Ganneau, Études d'archéoL orientale, II, p. 104 ; Fr. Curaont, les Religions orientales dans le paganisme romain, 2' édit., p. 179 et suiv.

2) Exode, XV, 11. Même notion dans Ps., LXXVII, 14.

3) Comparer Exode, XVIII, 11.

4) Comparer « les eaux puissantes » d'Exode, XV, 10. Dans ce chap. de l'Exode, la comparaison des versets 6 et 11 atteste l'équivalence de la force et de la sainteté.

5) Ainsi F. Thureau-Dangin, l'Exaltation d'isiar, dans Bévue dAssyriologie et

[.es récits, dont les rédacteurs bibliques émaillent la description du rituel, servent à démontrer combien cette sainteté de Yahvé est redoutable et avec (|uelles précautions il faut l'approcher. Elle imprègne notamment le « nom » divin. D'où l'interdiction qui interviendra, tardivement il esl vr;ji, de prononcer le nom des dieux. Celui de Yahvé ne pourra être prononcé sans danger ([ik^ dans le temple ^ parce que là les prêtres sont élevés a uu degré de sainteté suffisant pour supporter le contact de la sainteté du nom. Mais une erreur rituelle dans le sanctuaire est fatale à qui la coniiiiet. Ouand Nadab et Abihou, fils d'Aaron, apportent uu feu profane à Yahvé, ils sont frappés de mort et Moïse explique à leur père que cet événement vérifie la parole de Yahvé : « Je veux être sanctifié par ceux (jui m'approchent et glorifié à la face de tout le peuple ! » Du moins, est-ce ainsi qu'on a coutume de traduire* un texte (|ui est autrement significatif et qu'il faut lire :

Quand on m'approche, je manifeste ma sainteté, et devant tout le ])euple, je suis glorifie^ 3.

Ainsi, selon l'expression de Nombres, XVIll, 7, le sacré frappe de mort le profane''. Les rites ont pour objet de pro-

dWrch. orient., l. XI, p. 150: Anu, le saint et le grand, dont la parole est sans fin, les grands dieux, en assentiment et prière, se courbent devant lui comme des faucilles... O Anu, Ion ordre sublime passe avant tout autre... »

1) Sur la question du prononcé du nom de Yahvé dans la bénédiction : Nombres, VI, 22-27 ; cf. E. Schûrer, Gesch. des jiid. Volkes im Zeilalter J. C, II, 4' édit., p. \\rirK

2) On traduit encore ; «.le serai sanctifié dans ceux qui m'approchent et je serai glorifia devant tout le peuple. •> Kittel, Pealencydop., de Ilauck, VII, p. 572 comprend : « pour ceux qui se tiennent près de moi (les prêtres), je mo montre saint et devant tout le peuple je me montre glorieux ». Il nous semble que la i>nrole de Yahvé doit s'appliquer directement à l'événement rapporté et en fournir l'explication ; la traduction de Kittel ne répond (|u'imparfaitement à ces conditions.

:V) liiqerobay 'cqqadesh ve-al-penè kol-ha-am 'ekkabed. La seconde proposition f'st subordonnée à la première. La même idée exprimée avec le terme «« puissance » dans l*s., LXXVII, 15.

4) De môme Nombres, IV, 10. Comparer la crainte qu'éprouve Néhémie, qui n est pas préUe, à s'enfermer dans le sanctuaire, Néhémie, VI, 11.

léger les personnes ou les objets contre les eiïels funestes de cette force redoutable, et même de la canaliser pour en tirer des effets salutaires. L'expérience a conduit à distinguer plusieurs degrés dans le sacré. Les prêtres s'attachent tout particulièrement à cette étude et en instruisent le peuple : « Us enseignent à mon peuple, dit Yahvé, à discerner le sacré du profane, ils lui feront connaître la distinction du pur et de l'impure » D'une façon générale, les textes permettent de noter quatre valeurs principales des êtres et des objets : impur{tamè)^ pur {tahor), sacré {qodesh) et sacro-saint (qodesh qodashini) . On passera, sans subir d'atteinte grav£, d'un de ces états à l'autre, grâce aux pratiques rituelles [houqqim ou houqqot) que suivent les fidèles et aux instructions divines {torah^ plur. : torot) que conservent les prêtres-.

Actuellement, nous distinguons la pureté morale, la pureté rituelle et la pureté physique ; mais l'ancien Israélite les confondait absolument. Avec le temps, la pureté morale s'est détachée de la pureté rituelle, puis la pureté physique. Jamais, dans l'Ancien Testament, le vocable « impur » ne correspond à la notion que nous rendons par le mot « sale ». Si parmi les rites qui, de l'état impur, font passer à l'état pur, un des plus employés consiste en des ablutions d'eau, ce n'est pas dans l'intention d'opérer un simple lavage. On s'en rend compte, en premier lieu, par le fait que le rite de purification ne comporte pas seulement une ablution, mais encore, et même dans les cas les plus simples, un temps déterminé fixé comme interdit. L'impureté légère vous rend impur jusqu'au soir, en dépit des ablutions pratiquées. De plus, pour que l'eau ait un pouvoir lustral efficace, il ne suffit pas qu'elle soit propre, il faut encore que ce soit une eau de source, une eau courante-^ ou prise dans une grande

1) Ezéchiel, XLIV, 23 ; cf. Ezéchiel, XXII, 26 ; LéviL, X, 10.

2) Voir ci-dessus, p. 10 et suiv.

3) Le fragment d'un évangile non canonique qu'ont publié, en 1908, Grenfell et Ilunt (cf. Lagrange, Revue biblique, 1908, p. 538 et suiv. et Jacquier,

masse d'eau; on la caractérise alors parle terme significatif iV « eau vivante * », nous dirons de l'eau vive. Cette observation nous fait comprendre certaines prescriptions touchant le pur et l'impur qui, à première vue, semblent fantaisistes et qui sont, au contraire, logiquement déduites.

Ainsi, c'est grâce à son puissant pouvoir purificateur, qu'une grande masse d'eau ou une source ne sera pas déclarée impure si le cadavre d'un reptile y tombe ^. Par contre, si l'eau est en petite quantité, étant donnée la facilité avec laquelle elle se charge de la souillure — propriété par laquelle s'affirme sa vertu purificatrice — elle sera iiouillée par ce même cadavre et elle souillera ensuite tout ce qu'elle touchera. On en conclut que la petite quantité d'eau contenue dans un vase ou en contact avec des aliments ou une plante sera souillée par le cadavre d'un reptile et souillera à son tour le vase, l'aliment ou la plante ^ Nous verrons, d'ailleurs, que les propriétés purificatrices de l'eau sont renforcées, à l'occasion, par certains procédés qui permettent d'obtenir l'eau d'expiation ou eau lustrale '•.

Que la notion de pureté morale soit sortie du concept de la pureté rituelle, il suffit pour s'en convaincre de rappeler

ibid.y 1918, p. 118) ne témoigne que d'une connaissance littéraire, notamment d'après Lévit., XI, 32 et suiv., de ces eaux courantes considérées comme purificatrices, mais il en tire habilement partie. Nous disons que sa connaissance du rituel juif est purement littéraire, parce qu'il imagine un grand prêtre « pharisien » du nom de Lévi (?), une piscine du nom de David, qu'il croit naïvement que les vases sacrés sont exposés à la vue de tous (les explications qu'on a tentées ne sont pas soutenables) et que tout le détail marque l'ignorance des lieux.

1) CMenhe, XXVI, VJ ; Lévit., XIV, 5, 50 (voir la lustralion dans le cas de la lèpre, ci-après, chap. III, $ »»). C'est bien le principe de vie qui agit dans leau de même que dans la semence qu'un cadavre impur ne suffit pas à souiller ; cf . Uvil., XI, 37. Robertson Smith, /îtffjsf.o/ Sémites, a le premier montré que l'eau considérée comme la demeure d'un être divin était le développement d'une conception plus ancienne où l'eau était regardée comme un organisme vivant d'une vie propre. Plus tard, on n'envisagera plus que le procédé mécanique de l'eau entraînant la souillure et on aboutira à l'explication savante de Michée, Vil, 19: « tu plonges [nos] péchés dans les profondeurs de la mer » où, en effet, toutes les eaux aboutissent.

2) Uvit., XI, Sfi.

3) /^oit.,XI. 31; 38.

4) Voir ci-après, chap. III, § 7.

des images telles que : « Lave-moi à grandes eaux de mon iniquité, purifie-moi de mon péché ^ » ou : « Je répandrai sur vous des eaux pures, afin que vous soyez purs '^. »

La purification n'est souvent que le premier degré dans l'accession à la sainteté. C'est pourquoi, passer de l'état impur à l'état pur se dit aussi se sanctifier^. Sanctifier^ ou se sanctifier^, c'est élever quelqu'un ou quelque chose, ou soi-même, d'un degré dans l'échelle : impur, pur, sacré, sacro-saint; c'est imprégner ou s'imprégner plus ou moins de force divine. On y parvient au moyen des cérémonies préparatoires au sacrifice ^, à une fête ' ou à tout grand événement^ qui, -comme la fête, devient un temps sacré ^. 11 faut entendre que, ces jours-là, le peuple est considéré comme étant dans un état de sainteté particulière qui arrête toute activité profane ; aussi, s'y prépare-t-il par des purifications généralement pratiquées la veille ^^. Dans tout cela, il n'y a rien de particulier au culte de Yahvé ; il en allait exactement de même dans les autres cultes '^

La conséquence immédiate de la sanctification est de séparer rigoureusement l'objet ou la personne, ainsi élevés d'un degré, d'avec les objets ou les personnes restés au degré inférieur, en particulier, de séparer le sacré du profane. On observera, toutefois, que si le passage s'établit de rimpur au pur, l'objet sanctifié n'est pas écarté de l'usage profane, mais lui est, au contraire, restitué ^~. Le terme qui

1) Psaunies, LI, 4.

2) Ezéchiel, XXXVI, 25.

3} Très net dans II Samuel, XI, 4.

4) Qadash, au piel ou au hiphil.

5) Le même verbe à Vhitpael.

6) I Samuel, XVI, 5 ; Nombres, XI, 18 ; Job, I, 5. Sophonie, I, 7, est très caractéristique, car, visant les purifications préparatoires à un sacrifice de communion, il dit que c'est Yahvé qui sanctifie ceux qu'il appelle au sacrifice.

7) Notamment le sabbat.

8) Josué, III, ô ; VII, 13 : I CUron., XV, 12.

9) Aussi, la date frappée de sainteté par ce grand événement devient-elle souvent soit un deuil périodique, soit une fête commémorative.

10) Isaie,XXX, 29 : « La nuit d'être consacré à la fête ».

11) Isaïe, LXVI, 17.

12) II Samuel, XI, 4. Nous verrons ci-après qu'il n'y a profanation que

38 LKS ORIGINES CANANÉENNES DU SACRIFICE ISRAELITE

marque qu'un objet est, d'une façon absolue, enlevé à l'usage profane est le mol hcrcni ^ qui est de l'ordre du sacro-saint^.

Un objet ou une personne sont consacrés, notamment consacrés à Yahvé [qadosk le-Ya/ivc) lorsque le passage au saint ou au sacro-saint est définitif. Une autre expression, qodesh le-Ya/ivr, « sainteté appartenant à Yahvé », marque encore plus fortement l'appartenance à la divinité et au temple^. Mais le sacerdoce Israélite n'a pas cherché à se réserver la notion de sainteté ; l'eùt-il voulu, que les désastres d'Israël et de Juda renforçant l'autorité des prophètes ne le lui eussent pas permis. Il s'est donc efTorcé d'étendre la sainteté à la communauté rniière''. C'est pourquoi il a pris soin d'en fixer les obligations rituelles et morales tout en s'attachant à en répandre l'observance : (c Soyez saints parce que je suis saint, moi Yahvc, votre Dieu •\ »

L'inverse de sanctifier est profaner (hillel) ; c'est abaisser le degré de sainteté (ou de pureté) d'un objet, d'iino personne^', de la communauté ou de tout ce ([ui loiu lie a la divinité. Profaner un temps sacré, comme le sabbat, c'est ne pas se maintenir dans l'état de sainteté que comporte cette période. La personne qui agit ainsi mourra parce ([u'elle ne pourra pas supporter le contact avec le sacré que cette période intensifie : « Vous observerez le sabbat, car

dans le cas du passage à l'état profane par dégradation. Pour des comparaisons plus étendues, voir A. Van Gennep, les Rites de passage.

1) Correspond au haram arabe qui a le sens de sacn'', intordit, ot sOppose à halâl, profane, licite.

2) Primitivement ce qui était he rem devait être détruit ou alTecté au sanctuaire. Dans le code sacerdotal {iyombres, XVIII, 14}, on rafTecte régulièrement au prêtre.

:J) Exode, XXVIII, 'M'y (voir ci-après à propos de la coilîure du prêtre); cf. Esdras, VIII, 28, où les prêtres sont as<^imilés au trésor du loinplr ' mie, II, H qui vise Israël en tant que prémices de Vahvé.

4) Ainsi Nombres, XVI, 3. La mention de la « race sainte » dans Isaïe, W, i:^ est des plus suspectes.

5) Lévitiqae, passim.

6) L'expression hnlilalion leka, m loin de moi \colle pensée) » ou « de toi ». signifie textuellement : cela est profane pour moi ou pour toi, c*est-à-dir«* par rapport à moi ou à toi.

IISTHODUCTION 39

c'est {un temps) sacré pour vous. Celui qui le profane mourra certainement •. » Se profaner ou être profané, c'est donc passer de l'état saint ou sacro-saint à l'état profane (pur ou impur) ou passer de l'état pur à l'état impur. Dans les sacrifices, les rites de sortie ont pour objet de faire passer sans heurt de l'état saint à l'état profane.

La profanation joue un grand rôle dans les rites agraires. La terre est considérée comme chargée de puissance sacrée sous des formes diverses, notamment celle de l'esprit de la végétation, du. genius loci\ etc. D'où les rites qui permettent la récolte et l'usage de cette récolte. Dès lors, on conçoit que jouir des produits de la terre puisse s'exprimer par le vocable « profaner- ».

Mais autant la profanation est utile pour restituer objets ou personnes à la vie ordinaire, autant on doit l'éviter pour les objets ou les êtres consacrés. Dans la langue religieuse, profaner le nom de Yahvé est souvent synonyme de mal en user avec les sacrifices -^ Tout particulièrement, le prêtre doit éviter de se profaner et par-dessus tout le prètre-oint ou grand-prêtre qui concentre en lui les forces vitales de la communauté et en qui, nous le verrons, ces forces entrent eu contact avec le sacré ou puissance divine, notamment quand il pénètre dans le Saint des saints. Par exemple, pour que sa sainteté ne risque pas d'être atteinte par l'impureté du cadavre, il ne pourra approcher de son père ou de sa mère à leur mort, ni même sortir du sanctuaire^.

Ainsi, l'impur et le sacro-saint apparaissent comme deux forces opposées et souvent aussi redoutables. Nous n'examinerons pas la question, si controversée ', de savoir si la distinction est relativement tardive. On peut relever des

1) Exode, XXXI, U.

2) S[)éciaiement « profaner le vignoble »: Dealer., XX, 6; XXVIII, 30. L'exemple Jérémie, XXXI, 5, est douteux.

3) Lévit., XXII, 2-3 ; Malachie, I, 12.

4) Lévit., XXI, 10 et suiv.

5) Pour cette discussion, voir Lagrange, Etudes sur les Religions sémitiques, 2* édit., p. 141 et suiv.

variations dans la classification et reconnaître que tel objet sacro-saint a été rejeté, à un moment donné, dans la classe de l'impur. La qedesha (assyrien : qadishtu) ou prostituée sacrée en fournit un exemple typique. Primitivement, elle procédait de la force sacrée du sanctuaire et ce n'est qu'avec le progrès des idées morales, qu'elle a vu diminuer son rôle au point de devenir, un objet de mépris. De même, telle divinité est devenue un démon et la sanctification qu'elle procurait a été considérée comme une souillure ^ Parfois, il s'est produit une simple confusion de langage entre l'impur et le sacré, tous deux retirant également l'objet de l'usage profane'-^. On voit, en dehors de ce dernier cas, que la distinction entre sacré et impur est le produit d'une classification certainement très ancienne, tout au moins chez certains peuples, entre forces irrémédiablement mauvaises et forces présumées bonnes bien que dangereuses à manier.

Quoi qu'il en soit, le sacerdoce s'est soigneusement attaché à dresser des listes de l'impur et du sacro-saint. Dans le Gode sacerdotal, sont classés comme sacro-saints : la tente d'assignation ou plus exactement le debir ou réduit renfermant l'arche et séparé du reste du naos ou hekal par un voile {parokei)^, la table aux pains de proposition et ses accessoires, donc les pains eux-mêmes ^, le candélabre et ses accessoires, i'aulel aux paîfuiiis, l'autel aux holocaustes avec tous ses ustensiles, la cuve aux ablutions avec son

1) Cette impureté est assimilée à celle d'une v6rital)lc prostitution. Klle s'étend aux hauts-lieux, où cependant on adorait Yahvé, et inversement le temple est considéré comme souillé par les adeptes des autres cultes.

2) Robertson Smith, Hel. of the Sémites, p. 117 et d'autres savants à sa suite, ont fait trop de cas des indications rabbiniques signalant que le contact des livres saints rendait les mains impures. Il n'y a \h qu'une conrusion de langage. La note juste est donnée par Kd. Konig, liealencycl., deHauck,XVI, p. 579.

3) Ainsi est séparé le saint du sacro-saint dans la reconstitution du sanctuaire primitif qu'imagine le Code sacerdotal, Exode, XXVI, 33-34. Kn réalité, nous le verrons ci-après, une porte fermait le debiv : 1 Rois, VI. 16; VII, 50; VIII, G; II Chron., IV, 22; V, 7.

i) Lévit., X\I\ '• Sur l.i contradiction avec 1 Samuel, XXI, 5; voir chap. I, II, i.

support *. Il faut ajouter à cette liste le parfum réservé à Yahvé, du moins ce qui en est mis devant l'arche 2, le herem ^ et l^s parties du sacrifice qui ne sont pas brûlées dans la minha, le hattat et Vasham''. Ézéchiel déclare sacrosaint tout le terrain du temple, mais ce n'est là qu'une opinion personnelle ou une hyperbole, en tout cas un simple projet^. En réalité, seule, était élevée au rang de sacrosaint la cour intérieure du temple : les prêtres devaient y consommer les sacrifices sacro-saints ^'. Cette énumération suffit à montrer qu'il y a encore des degrés dans le sacro-saint suivant la destination des objets et le plus ou moins de contÉ^ct qu'ils ont avec le qodesh. Dans un même objet, comme par exemple l'autel, la force sacrée se concentre aux angles supérieurs dont la forme incurvée, ainsi qu'on le voit sur de nombreux autels de Phénicie ou de Syrie, leur a valu l'appellation de cornes de TauteL Mais ce vocable ne vise pas seulement la forme ; en tant que synonyme de force et de puissance "', il exprime que le sacré se concentrait en ces points. Une propriété du sacro-saint est de rendre saint tout ce qui le touche ^ ; par suite, saisir les cornes de l'autel, c'est devenir sacré, c'est-à-dire intangible ^. Cette propriété commande les rites d'élimination de la matière des sacrifices. Ainsi pour la minha^ le hattat et Vasham : \^ les portions qui ne sont pas brûlées seront

1) Enumération dans Exode, XXX, 29 ; XXIX, 37.

2) Exode, XXX, Su.

3) Lévit., XXVII, 28.

4) Pour ces trois sacrilices : Ezéchiel, XLII, 13 {cf. XLIV, 13); Nombres, XVIII, 9; LéoiL, VI, 10-11; XXI, 22; Esdras, II, 63; Néhémie, VII, 65 ; II Chron., XXXI, 14. Spécialement pour la minha, Lévit., II, 3; 10; X, 12; pour le hattat, Lévit., X, 17 ; XIV, 13 : pour ïasham, Lévit., VII, 1 ; 6 ; XIV;

V, Ezéchiel, XLIII, 12 : cf. XLV, 3; XLVIII, 12.

M Nombres, XVIII, 10. Pour la minha, Lévit., X, 12, précise « à côté de l'autel ».

7) I Rois, XXII, 11 ; Michée, IV, 13.

8) Exode, XXX, 29. Voir ci-après, chap. I, iv, 4.

9) I Rois, I, 50-53 et I Rois, II, 28-34 où le Roi passe outre ; mais ce sacrilège amène le changement du premier prêtre. Comparer l'expression « la corne de mon salut », Psaumes, XVIII, 3.

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oonsommées exclusivement par les prêtres ; 2" ceux-ci devront les consommer dans un lieu saint; 3"^ les vases de cuivre ayant contenu ces aliments seront soigneusement lavés; les vases de Uiic -lont l)i'isés'. Pour la minha'^ et le /jaftat'^ du prêtre, considérés comme encore plus sacrés, rien ne peut être consommé, tout doit être brûlé. Pour certains hatlaty l'élimination consiste à chasser l'animal (oiseau ou houe (''nlis^.ail•<' '. i'ar contre, lainalicre du sacrifice de communion n'étant que sainte pourra être éliminée, pour la plus grande part tout au moins, par les fidèles.

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