CHAPITRE II. LES TARIFS SACRIFICIELS CARTHAGINOIS If
La plus ancienne allusion à des sacrifices humains qu'on puisse relever en Phénicie semble se rencontrer dans la correspondance échangée entre les princes phéniciens et Aménophis IV (tablettes d'el-Amarna). Rib-Addi, roi do Byblos, cerné par ses ennemis, en proie à la plus grande détresse, implore le secours du roi d'Egypte en ces termes : « Je suis vieux et un grand mal oppresse mon corps. Que le roi, mon maître, sache que les dieux de Byblos sont irrités et que le malheur qui s'ensuit est pressant. J'ai confessé mes fautes aux dieux ^ ! » N'est-ce pas un euphémisme pour signifier que les dernières ressources du culte, en l'espèce les sacrifices humains, ont été épuisés ? Car on ne doit pas s'attendre à trouver la mention explicite d'un sacrifice humain dans des inscriptions. L'abondante littérature babylonienne n'en offre pas d'exemple, bien qu'on ait lieu de supposer qu'anciennement les Babyloniens admettaient ces pratiques -. Les fouilles de Palestine ont confirmé la réalité des sacrifices humains en Canaan. Les sacrifices de fondation et les sacrifices de premiers-nés ont laissé des vestiges probants 3. Les premiers expliquent le récit du livre des Rois touchant Hiel. Ce fonctionnaire d'Achab, chargé de reconstruire, non la ville puisqu'elle est mentionnée antérieurement, mais la muraille de Jéricho, aurait perdu son fils aîné lors de la pose des fondations et le dernier de ses fils à la construction des portes^. On doit comprendre que Hiel fit enfouir le corps de son fils aîné dans les fondations du rempart, et celui de son jeune fils sous le seuil de la porte principale. Dans la suite, pour mieux voiler la nature du sacrifice, on aura imaginé que la mort des deux enfants
1) Knudtzon, Die El-Amarna Tafeln, n" 137.
2) H. de Genouillac, Orientalistische LUeraturzeitung, 1909, col. 110, signale des esclaves consacrés à la divinité dans les mêmes termes que des animaux destinés au sacrifice. Voir Morris Jastrow, Die Religion Babyloniens und Assyriens, I, p. 350 et 388.
3) Il suffira de parcourir l'excellent ouvrage de H. Vincent, Canaan d'après l'exploration récente, Paris, 1907. Les doutes qui ont été émis récemment ne sont pas fondés.
4) I Rois, XVI, 34.
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avait été annoncée par Josué comme conséquence du herem jeté sur la ville. «Quiconque, aurait-il dit, voudra la relever en posera les fondations au prix de son premier-né et les portes au prix de son plus jeune fils^ »
Sur le site de Gézer un haut lieu cananéen a été mis au jour avec ses massebot ou bétyles, tels qu'ils furent érigés au XIV* siècle avant notre ère, date à laquelle ce mobilier religieux en a remplacé un autre tout semblable, antérieur d'un siècle ou deux, et dont plusieurs vestiges ont été retrouvés. Autour de ces bétyles, M. Macalister a trouvé une nécropole d'enfants enfouis, la tête la première, dans de larges jarres, et cette découverte lui a suggéré des conclusions intéressantes. Quelques menus vases, cruches, bols, plats, certainement destinés à contenir des aliments, accompagnaient le cadavre. Le tout était maintenu par de la terre fine, foulée dans la jarre et, parfois, celle-ci était fermée par une coupe renversée.
Deux cadavres offraient la particularité très nette de porter des traces de calcination. Les enfants ainsi sacrifiés étaient âgés d'environ six ans. Quant aux autres corps, ils ne portaient aucune trace de mutilation. De plus, venus au monde normalement, aucun n'avait dépassé l'âge d'une semaine. Donc, ces enfants n'étaient pas morts de mort naturelle ; dans ce cas, en effet, ils ne seraient pas tous du môme âge. Cette identité d'âge ne peut s'expliquer qu'en admettant la mort violente : ces nouveau-nés ont été brutalement étouffés dans les jarres où M. Macalister a retrouvé leurs restes trente-trois siècles plus tard.
Il n'est pas vraisemblable que ces enfants aient été sacnfiés pour parer à une calamité, à un fléau comme la sécheresse ou la peste 2, à une détresse pressante comme celle dont parle Diodore de Sicile. Dans ce cas, on vouait à la mort des enfants déjà formés*. Seuls, les deux cadavres de
ï} Josué, VI, 26.
t) Porphyre, De Abstinentîa, II. 56.
3) Voir ci-après, chap. IV, ii.