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CHAPITRE II. LES TARIFS SACRIFICIELS CARTHAGINOIS

centralisation du culte K Ainsi, on suit, chez les Israélites, les étapes de cette conception qui attribue les premiers-nés à la divinité, depuis la mise en pratique stricte selon le mode cananéen jusqu'au rachat obligatoire dont le bénéfice revient au prêtre.

Pourquoi les dieux, Yahvé lui-même, exigeaient-ils dans ces anciennes civilisations le sacrifice des premiers-nés de l'homme et des animaux? La prescription se rattache au concept des prémices.

Le dieu de la tribu ou du pays est non seulement propriétaire du sol, mais c'est aussi lui qui fait germer les grains et pousser les plantes. La récolte est non seulement son bien propre, elle est aussi imprégnée de son essence divine. Y toucher, c'est attenter à la divinité même : la récolte est donc frappée d'interdit ; nous avons vu qu'elle était sainte et que pour en jouir il fallait lui retirer cette qualité, en un mot la profaner 2. L'interdit est levé par une suite de cérémonies dont le sacrifice de la pâque nous offrira un excellent exemple ^. Généralement, on sacrifie les premiers fruits à la divinité ; la part ainsi consacrée concentre et absorbe le sacré qui pèse sur la récolte entière ; d'autre part, le sacrifiant est amené à un état qui lui permet de pratiquer sans danger les travaux de la récolte et de se l'approprier. Ainsi les forces divines sont ménagées et même revivifiées ; le fidèle assure du même coup son existence immédiate et sa prospérité future. En langage biblique, il s'attire les bénédictions de la divinité.

Ces mêmes croyances ont cours pour la famille. L'union de l'homme et de la femme ne suffisait pas pour obtenir une nombreuse descendance, il fallait encore l'intervention de Yahvé. Les Cananéens et les anciens Israélites croyaient qu'on ne pouvait fonder une famille sans consacrer le premier-né à la divinité. Les moyens imaginés à cet effet sont

1) Nombres, XVIII, 15 18; cf. Lévit., XXVII, 26-27.

2) Ci-dessus, p. 39.

3) Voir chap. III, § IL

multiples, c'était l'holocauste, c'était la mise à mort par étouffement avec inhumation dans le sol du sanctuaire, c'était aussi le sacrifice de substitution ouïe rachat.

La substitution, qui a heureusement fini par triompher des rigueurs du rituel, a dû toujours trouver des partisans, car la fraude pieuse est de tous les temps et elle affecte des formes aussi multiples qu'ingénieuses. Nous avons vu dans le récit de Diodore comment les Carthaginois y avaient eu recours. Les Cananéens du quatorzième siècle avant notre ère l'ont pratiquée à leur façon, notamment à Ta'annak, dans la vallée de Megiddo, où dans une nécropole d'enfants, M. Sellin a signalé que la moitié seulement des ensevelissements comprenait des nouveau-nés, l'autre moitié compor^ tant des enfants d'âge plus avancé, mais inférieur à deux ans. Si l'on observe qu'en Orient la durée de l'allaitement est encore de deux ans, on peut supposer que la seconde moitié des enfants ensevelis dans le sanctuaire de Ta*annak étaient morts à la mamelle et qu'ils ont été assimilés, par une fraude pieuse, aux nouveau-nés véritablement sacrifiés.

On relève une autre pratique de substitution chez les Cananéens, dès au moins le quinzième siècle avant notrfe ère. Dans les sacrifices de fondation, quelques vases étaient enfouis avec le cadavre pour assurer, à l'esprit tutélaire qu'on voulait fixer, sa provision d'eau et de nourriture ; souvent on y joignait une lampe. Parfois, on substitue un simulacre à la victime humaine, tout en conservant les accessoires. La lampe prend une valeur particulière qui la fait passer au premier rang : elle représente l'âme du mort devenu le génie protecteur. On trouve des sacrifices de fondation constitués par une lampe placée entre deux coupes renversées l'une sur l'autre. Dès lors, la vie est identifiée à la lumière, comme l'expliquera l'Evangéliste : « En lui était la vie et la vie était la lumière des hommes ^ >

Les sacrifices humains comportant un holocauste à

1) Jean, 1,4. Pour les applications archéologiques, voir Gerraont-Ganneau,

B ecueil d'archéoL orient., I, p. 171 cl 111 j). 340.

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l'exemple de celui rapporté plus haut d'après Diodore de Sicile, paraissent un emprunt aux pratiques phéniciennes, d'ailleurs exceptionnelles. On ignore à quelle époque les Israélites les adoptèrent; la première mention remonte au temps du roi Achaz K C'est ce qu'on est convenu d'appeler le culte de Moloch. La vocalisation moloch, dans les Septante, résulte de l'assimilation de la seconde voyelle à la première : les massorètes notent molek. Mais eux-mêmes appliquent une vocalisation arbitraire destinée à imposer la prononciation hoshet^ « abomination ». La véritable prononciation ne pouvait être que melek. De plus, comme ce vocable porte toujours l'article, c'est évidemment ha-melek, « le roi 2 ». Dès lors, il s'agit d'une épithète appliquée à un dieu et on ne peut douter qu'elle offre une équivalence de melek- q art a le roi de la ville », c'est-à-dire Melqart, le dieu de Tyr.

Il faut descendre jusqu'à Jérémie pour trouver une prophétie qui proclame illicite les sacrifices humains ^ et la loi qui enregistre cette défense n'est pas antérieure au cinquième siècle ^. Nous avons vu plus haut que les plus anciens de nos textes consacraient l'offrande réelle du premier-né.

Le texte de Jérémie est intéressant à fixer parce qu'il est répété à deux reprises^ avec de légères variantes : « Ils ont bâti le haut lieu<5 du Ba'aF (qui est dans la vallée de Ben-Hinnom) ^

1) II Rois, XVI, 3.

2) Une seule exception dans I Rois, VI, 7 ; mais dans ce passage il faut lire Milkom.

3) Jérémie, VII, 3 et suiv. ; XXXII, 5.

4) LémU, XVIIl, 21 ; XX, 2-5.

5) Jérémie, VII, 31 et XIX, 5.

6) Nous lisons hamat d'après LXX et Targoum dans Jérémie, VII, 31.

7) Jérémie, XIX, 5: et-bamot ha-ba'al; VII, 31 : bamot ha-tophet. Ce dernier texte a vraisemblablement été obtenu par la chute de ha-ba^al après qu'un glossateur eut introduit ha-tophet comme glose à et-bamot ha-ba'al. Ha-ba^al équivaut à ba^al-Sor, ba'al de Tyr. La mention du tophet était donnée par II Rois, XXIII, 10. Isaie, XXX, 33 (lire tophet) cite ce lieu où l'on pratiquait ces holocaustes, dans une prophétie qu'on place vers 702.

8) Cette indication topographique, qui manque à Jérémie, XIX, 5, pourrait être de la main du glossateur qui a introduit la mention du tophet. Il aurait pris le tout dans II Rois, XXIII, 10.

i'ii LES OIUGINES CANANEENNES DU SACRIFICE ISRAKLITE

pour brûler leurs enfants^ par le feu '2, ce que je n'ai pas prescrit 3, et ce qui ne m'est pas venu à l'esprit. »

Leroi Josias fut le premier àsupprimer le culte particulier voué à Moloch : « Le roi profana le tophet^^ dans la vallée de Ben-Hinnom, pour que personne ne fît plus passer son fils ou sa fille par le feu, en l'honneur de Moloch''. » Puisque ce lieu de culte, a-t-on remarqué, n'existait plus au cinquième siècle, l'interdiction relevée dans le Lévitique ne visait pas Moloch, mais Yahvé lui-même à qui l'on aurait appliqué l'épithète de melek ^. Il est plus simple d'admettre que le Lévitique n'a fait qu'enregistrer une loi antérieurement connue ; sinon, il faudrait supposer, après l'exil, un singulier recul de la mentalité religieuse Israélite, qui serait tombée bien au-dessous de celle des peuples voisins chez qui les sacrifices humains étaient ou abolis ou limités à des cas tout à fait exceptionnels.

En dehors de l'ancienne offrande des premiers-nés, les sacrifices humains en l'honneur de Yahvé ont laissé des traces très nettes dans l'Ancien Testament. Nous aurons l'occasion de revenir sur le sacrifice de la fille de Jephté ", type d'holocauste à la suite d'un vœu; nous verrons également que le sacrifice humain par précipitation était en usage comme à Hiérapolis de Syrie ^. Nous nous contenterons de signaler ici le sacrifice du roiamalécite Agag par Samuel.

Le premier livre de Samuel rapporte que Saul voulut épargner Agag après l'avoir vaincu ; mais Samuel prit l'affaire en main. Notre texte offre un mot obscur qui semble

1) Mot à mot leurs fils. Le même glossatcur a ajouté dans .1. r.inio. VIF, 31 : « et leurs filles » d'après II. Rois, \X1II, 10.

2) Jérémie. XIX, 6 a ici une glose qui manque aux I W ^loi la-ba'al u en holocauste au Ba'al ».

8) Le texte massorétique de Jérémie, XI.X, ô, ajoute une glose qui manque aux LXX : « ce dont je n'ai pas parlô ».

4) Vocalisation sur le thème 6o</t 1 \ \ . ca^iô.

5) Il Bois, XXIII. 10.

6) Opinion adoptée par Stade, Smend, Benzinger, Moore et, avec quelques réserves, par Baudissin.

7) Ci-après, rhap. IV, § 7.

8} Ci-après, chap. IV, § 11.

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