‹ Les origines de l'alchemieChapitre 10 sur 72 · DIVISION DU LIVRE · texte numérisé non relu

DIVISION DU LIVRE

OUTE science doit être placée dans son cadre historique, si l’on veut en comprendre le véritable caractère et la portée philosophique : ce travail est surtout nécessaire pour une doctrine en partie réelle et en partie mystique, telle que l’alchimie. C’est pourquoi nous allons comparer d’abord les assertions et les textes des

premiers alchimistes avec les croyances religieuses et mystiques qui régnaient en Orient dans les premiers siècles de notre ère : ce sera l’objet du second chapitre (sources mysliques) et du troisième chapitre (sources ortentales, c’est-à-dire sources égyptiennes, babylontiennes, gnostiques et juives).

ὃ LES ORIGINES DE L’ALCHIMIE

Dans le chapitre 1v nous réunirons les {émoignages historiques, c’est-à-dire les textes tirés des chroniqueurs et des autres auteurs authentiques grecs et latins, byzantins et arabes, susceptibles de contrôler les assertions des écrivains alchimiques et de fixer la date de leurs premiers travaux.

Cela fait, il conviendra d’examiner les documents que ces écrivains nous ont laissés. Ainsi le chapitre v sera consacré aux papyrus de Leide, le monument le plus ancien et le plus certain des recherches des Égyptiens relatives à la transformation des métaux.

Enfin dans le chapitre vi, je parlerai des manuscrits grecs, existant dans les bibliothèques et qui sont le fondement principal de nos connaissances sur les commencements de l’alchimie; j'exposerai les résultats de l'étude nouvelle et approfondie que j'en ai faite; je ferai l'analyse de quelques-uns des plus importants et j'en discuterai l'origine et la composition.

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GHALRMAREAN

Es saintes Ecritures rapportent qu'il y a un certain genre de démons ayant commerce avec les femmes. Hermès en a parlé

dans ses livres sur la nature. Les anciennes et saintes Écritures disent que certains anges, épris d'amour pour les femmes, descendirent sur la terre, leur enseignèrent les œuvres de la nature; et à cause de cela 115 furent chassés du ciel et condamnés à un exil perpétuel. De ce commerce naquit la race des géants. Le livre dans lequel ils enseignaient les arts est appelé Chéma : de là le nom de Chêma appliqué à l’art par excellence. » Aïnsi parlait Zosime le Panopolitain, le plus vieux des chimistes authentiques, exposant les origines de la Chimie, dans son livre Imouth (c'est-à-dire dédié à Zmhotep, dieu égyptien), livre adressé à sa sœur Théosébie. Ce passage est cité par Georges le Syncelle, polygraphe grec du vie siècle (1).

(1) P. 12 et 14. Édition Goar, 1652. Scaliger a reproduit ce passage

(Eusebiana, p. 834,) mais en l’attribuant à tort à Photius, au lieu de Georges le Syncelle.

D'autres nous disent que ces œuvres de la nature, maudites et inutiles (1), enseignées par les anges tombés à leurs épouses, étaient l’art des poisons, des secrets des métaux et des incantations magiques (Tertullien).

Le nom du livre Chéma se retrouve en Egypte sous la forme Chemi, titre d’un traité cité dans un Papyrus de la XII° dynastie et recommandé par un scribe à son fils (2). [1 est probable que le sujet en était tout différent. C'était un vieux titre, repris plus tard pour s’en autoriser, comme il estarrivé souvent dans l'antiquité.

Quoiqu'il en soit, le passage de Zosime est des plus caractéristiques. Sans en conclure, avec les adeptes du xvrr* siècle, que l’alchimie était déjà connue avant le déluge (3), il est certain qu'il nous reporte aux imaginations qui avaient cours en Orient dans les premiers siècles de l’ère chrétienne. Isis, dans son discours à son fils Horus, autre ouvrage alchimique des plus anciens, raconte également que la révélation lui fut faite par Amnael, le premier des anges et des prophètes, comme récompense de son commerce avec lui (4).

Quelques lignes étranges du chapitre v de la Genèse, probablement d’origine babylonienne, ont servi de point d’attache à ces imaginations. « Les enfants de Dieu, voyant que les filles des hommes étaient belles,

(2) Μάβρεκο, Histoire ancienne des peuples de l'Orient, p. 125 (1875). (3) V. Borricius dans ManGeT : Bibliotheca chemica, t. 1.

{4) Voir le manuscrit n° 2,327 dela Bibliothèque nationale, fol. 250.

Ce passage ἃ été traduit par Horrer, Histoire de la chimie,t. T, p. 200, 2° édition.

choisirent des femmes parmi elles. » De là naquit une race de géants, dont l’impiété fut la cause du déluge. Leur origine est rattachée à Enoch. Enoch lui-même est fils de Caïn et fondateur de la ville qui porte son nom, d’après l’une des généalogies relatées dans la Genèse (chapitreiv); il descendait au contraire de Seth et il disparut mystérieusement du monde, d’après la seconde généalogie (chapitre v). À ce personnage équivoque on attribua un ouvrage apocryphe composé un peu avant l'ère chrétienne, le livre d'Enoch, qui joue un rôle important dans les premiers siècles du christianisme. Georges le Syncelle nous a conservé des fragments considérables de ce livre, retrouvé depuis dans une version éthiopienne. Il en existe une traduction française imprimée dans le Dictionnaire des apocryphes de Migne, t. [, p. 395-514.

Dans ce livre, ce sont égalementles anges pécheurs qui révèlent aux mortelles les arts et les sciences occultes. « Ils habitèrent avec elles et ils leur enseignèrent la sorcellerie, les enchantements, les propriétés des racines et des arbres... les signes magiques..., Part d'observer les étoiles. Il leur apprit aussi, dit encore le livre d'Enoch en parlant de l’un de ces anges, l'usage des bracelets et ornements, l’usage de la peinture, l’art de se peindre les sourcils, l’art d'employer les pierres précieuses et toutes sortes de teintures, de sorte que le monde fut corrompu. »

Les auteurs du u° et du πιὸ siècle de notre ère reviennent souvent sur cette légende. Clément d’Alexandrie (1) la cite (vers 200 de notre ère) dans ses S/ro-

μὴ 2 ” » Ὁ Δ, 79 2€ - >\ (1) Ayyeho: ἐχεῖνοι... ÉGELTOV τὰ ἀπορρητα ταῖς γυναιςίν.

males, 1. V. Tertullien en parle longuement. « Ils tra- « hirent le secret des plaisirs mondains ; ils livrèrent « l'or, l'argent et leurs œuvres ; ils enseignèrent l’art « de teindre les toisons (1).» De même: « Ils décou- « vrirent les charmes mondains, ceux de l’or, des « pierres brillantes et de leurs œuvres (2). » Ailleurs Tertullien dit encore : « [ls mirent à nu les secrets des « métaux; ils firent connaître la vertu des plantes et « la force des incantations magiques, et ils décrivi- « rent ces doctrines singulières qui s'étendent jusqu’à « la science des astres (3). » On voit combien l’auteur est préoccupé des mystères des métaux, c’est-à-dire de l’alchimie, et comment il l’associe avec l’art de la teinture et avec la fabrication des pierres précieuses, association qui forme la base même des vieux Traités alchimiques contemporains, retrouvés dans les papyrus et dans les manuscrits. La magie et l'astrologie, ainsi que la connaissance des vertus des plantes, remèdes et poisons, sont confondues par Tertullien avec l’art des métaux dans une même malédiction, et cette malédiction a duré pendant tout le moyen âge. Ailleurs Tertullien assimile ces anges qui ont abandonné Dieu par amour pour les femmes et révélé les arts interdits

(1) Angeli peccatores illecebras detexerunt, aurum, argentum et opera eorum tradiderunt… vellerumque tincturas inter cætera docuerunt. DE IpozartriA, IX, D.

(2) Qui siquidem angeli qui et materias ejusmodi et auri dico εἰ lapidum illustrium et opera eorum tradiderunt. DE CULTU FEMINA- RUuM, X.

(3) Siquidem et metallorum operta nudaverunt et herbarum ingenia traduxerunt et incantationum vires provulgaverunt et omnem curiositatem usque ad stellarum intervretationem designaverunt… DE CULTU FEMINARUM, I, Il, B.

au monde inexpérimenté (1): il les assimile, dis-je, à leurs disciples, les mages, les astrologues et les mathématiciens (2), et il établit un parallèle entre l'expulsion de ceux-ci de Rome, et celle des anges du ciel (3).

Il m'a paru nécessaire de développer ces citations, afin de préciser l’époque à laquelle Zosime écrivait : c’est l’époque à laquelle les imaginations relatives aux anges pécheurs et à la révélation des sciences occultes, astrologie, magie οἵ alchimie, avaient cours dans le monde. On voit qu'il s’agit du π᾿ siècle de notre ère. Les papyrus de Leide présentent également les recettes magiques associées aux recettes alchimiques.

La proscription de ceux qui cultivaient ces sciences n’est pas seulement un vœu de Tertullien, elle était effective et cela nous explique le soin avec lequel ils se cachaient eux-mêmes et dissimulaient leurs ouvrages sous le couvert des noms les plus autorisés. Elle nous reporte à des faits et à des analogies historiques non douteuses.

La condamnation des mathématiciens, c’est-à-dire des astrologues, magiciens et autres sectateurs des sciences occultes, était de droit commun à Rome. Tacite nous apprend que sous le règne de Tibère on rendit un édit pour chasser d'Italie les magiciens et

(1) Materias quasdam bene occultas et artes plerasque non bene revelatas seculo magis imperito prodiderunt.

(2) Astrologos et aruspices et augures et magos... quorum aries ab angelis desertoribus proditas. APoLoGeTiCus, XXV, C.

(3) Expelluntur mathematici, sicut angeli eorum.…. Urbs et Italia interdicuntur mathematicis, sicut cœlum angelis eorum, eadem pœna est discipulis et magistris. De InoLarTria, IX, D.

ι4 LES ORIGINES DE L'ALCHIMIE

les mathématiciens; l’un d’eux, Pituanius, fut mis à mort et précipité du haut d’un rocher (1). Sous Claude, sous Vitellius, nouveaux sénatus-consultes (2), atroces et inutiles, ajoute Tacite. En effet, dit-il ailleurs, ce genre d'hommes qui excite des espérances trompeuses est toujours proscrit et toujours recherché (3). L'exercice de la magie et même la connaissance de cet art étaient réputés criminels et prohibés à Rome, ainsi que nous l’apprend formellement Paul, jurisconsulte du temps des Antonins (4). Paul nous fait savoir qu’il était interdit de posséder des livres magiques. Lorsqu'on les découvrait, on les brülait publiquement et on en déportait le possesseur; si ce dernier était de basse condition, on le mettait à mort. Telle était la pratique constante du droit romain (5). Or l'association de la magie, de l'astrologie et de l’alchimie, est évidente dans les passages de Fertullien cités plus haut. Cette association avait lieu particulièrement en Égypte. Les papyrus de Leide, trouvés à Thèbes, complètent et précisent ces rapprochements entre l’alchimie, l’astrologie et la magie; car ils nous montrent que les alchimistes ajoutaient à leur art, suivant l’usage des (1) ANNALES, II, 32.

(2) ANNALES. XII, 52; Hisr. 11, 02.

(5) Genus hominum potentibus infidum, sperantibus fallax, quod in civitate nostra et vetabitur semper et retinebitur. (Hisr. I, 22.

(4) Libros magicæ artis apud se neminem habere licet, et si penes quoscunque reperti sint, bonis ademptis ambustisque his publice, in insulam deportantur; humiliores capite puniuntur. Jurit PauLr, LIBER V, tit. xx. (Ad legem Corneliam de Sicariis et Veneficiis.)

(5) Jubemus namque auctores quidem ac principes cum abominandis scripturis eorum severiori pœnæ subjici, ita ut flammeis ignibus exurantur. (Lois de Dioclétien et de son époque. Codicis Gregoriani, liber XIV, Tit. de maleficiis et manichæis, ? 6.)

peuples primitifs, des formules magiques propres à se concilier et même à forcer la volonté des dieux (ou des démons), êtres supérieurs que l’on supposait intervenir perpétuellement dans le cours des choses. La loi naturelle agissant par elle-même était une notion trop simple et trop forte pour la plupart des hommes d'alors : il fallait y suppléer par des recettes mystérieuses. L’alchimie, l’astrologie et la magie sont ainsi associées et entremêlées dans les mêmes papyrus (1). Nous observons le même mélange dans certains manuscrits du moyen âge, tels que le manuscrit grec 2.419 de la Bibliothèque nationale.

Cependant les formules magiques et astrologiques ne se retrouvent plus en général dans la plupart des traités alchimiques proprement dits. Il n’en est que plus intéressant de signaler les traces qui y subsistent encore. Tels sont le dessin mystérieux, désigné sous le nom de Chrysopée ou Art de faire de l'or de Cléopâtre (2) et les alphabets magiques du manuscrit 2.240, analogues à ceux d’un papyrus cité par Reuvens (3) et dont M. Leemans a reproduit le fac simile (4). La théorie de l'œuf philosophique, le grand secret de l’œuvre, symbole de l’univers et de lalchimie, donnait surtout prise à ces imaginations. Les signes bizarres (5) du Scorpion et les caractères ma-

(1) Reuvens, 1re lettre à M. Letronne, p. 10, 50, etc.

(5) Ms. 2.240, fol. 96; ms. de saint Marc, fol. 188, vo.

(3) Lettre 1, p. 49.

(4) Monuments égyptiens du Musée de Leide, 4° livraison, plancheXIV.

(5) Ms. de la Bibliothèque Nationale, 2,327, fol. 80, ms. 2,249, fol. 100; ms. de saint Marc, fol. 103.

giques transcrits dans nos manuscrits; la sphère ou instrument d'Hermès pour prédire l'issue des maladies (τ). dont les analogues se retrouvent à la fois dans le manuscrit 2.419 et dans les papyrus de Leide; la table d'Émeraude, citée pendant tout le moyen âge, et les formules mystiques : « en haut les choses célestes, en bas les choses terrestres » qui se lisent dans les traités grecs, à côté des figures des appareils (2), attestent la même association. Si elle n’est pas plus fréquente dans les ouvrages parvenus jusqu’à nous, c’est probablement parce que ces manuscrits ont été épurés au moyen âge par leurs copistes chrétiens. C’est ce que l’on voit clairement dans le manuscrit grec de la bibliothèque de saint Marc, le plus ancien de tous, car il paraît remonter au χα siècle. On y trouve non seulement la Chrysopée de Cléopâtre (fol. 188) et la formule du Scorpion (fol. 193), mais aussi le Labyrinthe de Salomon (fol. 102, v‘), dessin cabalistique, et, sous forme d’additions initiales (fol. 4), une sphère astrologique, l’art d'interpréter les songes de Nicéphore, ainsi que des pronostics pour les quatre saisons. Les alphabets magiques s’y lisent encore; mais on a essayé de les effacer (fol. 193), et l'on a gratté la plupart des mots rappelant l’œuf philosophique (3).

Il paraît s’être fait à cette époque, c’est-à-dire dès le x° ou χιϑ siècle, un corps d'ouvrages, une sorte d’encyclopédie purement chimique, séparée avec soin de la magie, de l'astrologie et de la matière médicale. (1) Ms. 2.327, fol. 203.

(2) Ms. 2.327, fol. 81.

(3) τάς par exemple fol. 22, vo; fol. 68, vo; fol. 78, vo; fol. 106, VO;

fol ΤῸ 7 fol ΤΟ» [01]. 191. NS fol. 197, Vo, BIC:

Mais ces diverses sciences étaient réunies à l’origine et cultivées par les mêmes adeptes.

On s’explique dès lors pourquoi Dioclétien fit brûler en Égypte les livres d’alchimie, ainsi que les chroniqueurs nous l’apprennent (1).

Dès la plus haute antiquité d’ailleurs, ceux qui s’occupent de l'extraction et du travail des métaux ont été réputés des enchanteurs et des magiciens. Sans doute ces transformations de la matière, qui atteignent au delà de la forme et font disparaître jusqu’à l'existence spécifique des corps, semblaient surpasser la mesure de la puissance humaine : c'était un empiètement sur la puissance divine.

Voilà pourquoi l'invention des sciences occultes et même l'invention de toute science naturelle ont été attribuées par Zosime et par Tertullien aux anges maudits. Cette opinion n’a rien de surprenant dans leur bouche; elle concorde avec le vieux mythe biblique de l'arbre du savoir, placé dans le Paradis terrestre et dont le fruit a perdu l’humanité. En effet la loi scientifique est fatale et indifférente; la connaissance de la nature et la puissance qui en résulte peuvent être tournées au mal comme au bien : la science des sucs des plantes est aussi bien celle des poisons qui tuent et des philtres qui troublent l'esprit, que celle des remèdes qui guérissent; la science des métaux et de leurs alliages conduit à les falsifier, aussi bien qu’à les imiter et à mettre en œuvre pour une fin industrielle. Leur possession, même légitime,

(1) D’après JEAN D’AnrTiocHe, Suipas, les ACTES DE SAINT PROCOPE : les passages de ces auteurs seront donnés plus loin.

corrompt l’homme. Aussi les esprits mystiques ont-ils toujours eu une certaine tendance à regarder la science, et surtout la science de la nature, comme sacrilége, parce qu’elle induit l’homme à rivaliser avec les dieux. La conception de la science détruit, en effet, celle du Dieu antique, agissant sur le monde par mriracle et par volonté personnelle : « C’est ainsi que la religion, par un juste retour, est foulée aux pieds ; la victoire nous égale aux dieux! » s'écrie Lucrèce avec une exaltation philosophique singulière (1). « Ne crois pas cependant, ajoute-t-il, que je veuille t'initier aux principes de l’impiété et t'introduire dans la route du crime (2). »

Par suite de je ne sais quelles affinités secrètes entre les époques profondément troublées, notre siècle a vu reparaître la vieille légende, oubliée depuis seize cents ans. Nos poètes, A. de Vigny, Lamartine, Leconte de Lisle, l'ont reprise tour à tour. Dans Æloha, A. de Vigny ne dit qu’un mot :

Les peuples déjà vieux, les races déjà mûres

Avaient vu jusqu’au fond des sciences obscures. Mais Lamartine, dans la Chute d'un Ange, a serré de plus près le mythe. Il nous décrit la civilisation grandiose et cruelle des dieux géants, leur corruption, leur science, leur art des métaux:

Dès mon enfance instruit des arts mystérieux Qu'on enseigne dans l’ombre aux successeurs des dieux...

(1) Quare relligio pedibus subjecta vicissim Obteritur; nos exœquat victoria cœlo.

(LucrÈce, De natur4 rerum, 1. 1.) (2) Illud in his rebus vereor ne forte rearis Impia te rationis inire elementa, viamque Endogredi sceleris..

Dans la douzième vision, au milieu des ministres de leurs crimes, apparaissent, par une assimilation presque spontanée, les agents des sciences maudites et les « alchimistes ».

Leconte de Lisle a repris le mythe des enfants d'Énoch et de Caïn, à un point de vue plus profond et plus philosophique. Après avoir parlé d'Hénokia :

La ville aux murs de fers des géants vigoureux...

Abiîme où, loin des cieux aventurant son aile,

L'ange vit la beauté de la femme et l’aima.… le poète oppose, comme Lucrèce, au Dieu jaloux qui a prédestiné l'homme au crime, la revanche de la science, supérieure à l'arbitraire divin et à la conception étroite de l’univers théologique :

J’effondrerai du ciel la voûte dérisoire.

Et qui t'y cherchera ne t’y trouvera pas.

Dans l’espace conquis les Choses déchaïînées Ne t’écouteront plus quand tu leur parleras.

Il y avait déjà quelque chose de cette antinomie, dans la haine contre la science que laissent éclater le livre d'Énoch et Tertullien. La science est envisagée comme impie, aussi bien dans la formule magique qui force les dieux à obéir à l’homme, que dans la loi scientifique qui réalise, également malgré eux, la volonté de l’homme, en faisant évanouir jusqu'à la possibilité de leur pouvoir divin. Or, chose étrange, l’alchimie, dès ses origines, reconnaît et accepte cette filiation maudite. Elle est d’ailleurs, même aujourd’hui, classée dans le recueil ecclésiastique de Migne parmi les sciences occultes, à côté de la magie et de la sorcellerie. Les livres où ces sciences sont traitées doivent

être brûlés sous les yeux des évêques, disait déjà le code Théodosien (1). Les auteurs étaient pareillement brülés. Pendant tout le moyen âge, les accusations de magie et d’alchimie sont associées et dirigées à la fois contre les savants que leurs ennemis veulent perdre. Au xv° siècle même, l'archevêque de Prague fut poursuivi pour nécromancie et alchimie, dans ce concile de Constance qui condamna Jean Huss. Jusqu'au ΧΥΙ siècle ces lois subsistèrent. Hermolaus Barbarus, patriarche d’Aquilée, nous apprend, dans les notes de son Commentaire sur Dioscoride (2), qu'à Venise, en 1530, un décret interdisait l’art des chimistes sous la peine capitale; afin de leur éviter toute tentation criminelle, ajoute-t-il. Telle est, je le répète, la traduction constante du moyen âge.

C'est ainsi que l’alchimie nous apparaît vers le ie siècle de notre ère, rattachant elle-même sa source aux mythes orientaux, engendrés ou plutôt dévoilés au milieu de l’effervescence provoquée par la dissolution des vieilles religions.

{1} ivre titre 12.

(2) Corollariorum.., fol. γ3.

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