STROMATES, V
(5) Diction. d'archéologie égyptienne, par PIERRET. Art. : Jnitiations.
(6) Sur Isis et Osiris, vir.
« Cache ceci », nous dit le manuscrit 2.327,fol.271, après l'exposé d’une courte recette — « Cache ce secret, dit-il encore, car il contient toute l’œuvre, » (fol. 274). Dans les recettes positives qui nous ont été transmises, il y a souvent une partie réservée, tenue occulte à dessein (r).
Les textes relatifs à l’œuf philosophique, autrement dit la pierre d'Égypte, et au dragon se mordant la queue, l’un et l’autre emblèmes de l’univers aussi bien que de l’alchimie, renferment toute une nomenclature symbolique, employée par les adeptes de l’art sacré.
« Les anciens appellent (2) l’œuf : pierre de cuivre, pierre d'Arménie, pierre d'Égypte; d’autres, l’image du monde. Sa coquille est le cuivre, l’alliage de cuivre, de plomb, l’alliage de fer et de cuivre. La coquille calcinée signifie asbestos (chaux), arsenic, sandaraque, terre de Chio, etc. Les parties liquides de l’œuf sont la rouille de cuivre, l’eau de cuivre verte... Le blanc d'œuf s'appelle gomme, suc du figuier, suc du tithymale. Le jaune, minerai de cuivre concret... ochre attique, safran de Cilicie. Le mélange de la coquille et de son contenu est la magnésie (minerai de plomb ?), le corps (métal) de la magnésie, l’alliage de plomb et cuivre, l’argent commun... » Puis viennent les traductions des mots : liquide blanc et liquide jaune, composition jaune.
On voit dès lors quel est le vague et l'incertitude des recettes que nous lisons dans ces vieux auteurs. Aussi lesalchimistes grecs, le pseudo-Démocrite, Zosime, Sy-
(MS 25271 ol re (Ms, 2,327. fol, 23.
nésius, Olympiodore s’en réfèrentils continuellementau langage énigmatique de leurs maîtres, aux livres secrets des anciens (1), au livre traditionnel des ancêtres (2). »
C'était un devoir religieux de parler par énigmes, car le philosophe dit : « Ce que les hommes écrivent, les dieux (3) en sont jaloux. » De là un symbolisme et des allégories continuels, devenus indéchiffrables (à supposer qu’ils aient jamais eu un sens scientifique), faute des explications orales par lesquelles on les complétait (4). Quelques-unes de celles-ci semblent être venues jusqu’à nous. Ainsi la formule du Scorpion (voir p. 15 et 16), incompréhensible dans la plupart des manuscrits, se trouve interprétée dans une addition inscrite sur la première feuille de garde du manuscrit de saint Marc.
On sait que l'usage des mystères religieux et des initiations était universel dans l'antiquité. Les alchimistes prêtaient serment de ne pas divulguer la science qui leur était révélée. Un serment de ce genre, sans trace chrétienne, et tout rempli de noms et de mythes greco-Égyptiens : Hermès et Anubis, le dragon Kerkoros, le rocher de l’Achéron, les trois Nécessités, les trois Fouets (Parques et Furies?) et l’Epée, figure dans la lettre d’Isis à son fils Horus (5). Un tel langage rappelle tout
(1) Ms, 2.327, fol. 106.
(2) Ms. 2.327, fol. 140.
(3) Ms. 2.327, fol. 230. — Δαίμονες, c'est-à-dire les dieux inférieurs, de même que dans le langage de Jamblique et de ses contemporains; ce seront plus tard les génies des Arabes.
(4) Voir le texte cité dans l’appendice A.
(5) Ms. 2.327, fol. 256, vo.
à fait celui des magiciens néoplatoniciens du iv< siècle.
Le nom de l’art sacré, cultivé dans le temple de Memphis, c’est-à-dire dans le temple de Phtah, voisin du Sérapeum (1) retrouvé par Mariette, se rattache à cet ordre d'idées. Le texte de Zosime montre en effet qu'il existait en Égypte une tradition métallurgique secrète, à laquelle les adeptes attribuaient la richesse de l'Égypte d'autrefois et la puissance de ses anciens rois nationaux.
Ces opinions ont laissé leur trace dans l’histoire générale. Elles sont appuyées par un récit des chroniqueurs byzantins, qui semble remonter à Panodorus, moine égyptien et chronographe du temps d’Arcadius; récit que nous trouvons reproduit dans Jean d’Antioche, auteur du temps d’Héraclius (vers 620), puis dans Georges le Syncelle (vm*siècle), ainsi quedans les actes de saint Procope et dans Suidas (χι siècle). Suivant ces auteurs, Dioclétien, après avoir réprimé avec une extrême cruauté une insurrection des Égyptiens, révolte célèbre dans l’histoire, fit brûler les livres qui traitaient de l’art de faire de l'or et de l’argent, afin d'enlever aux rebelles les richesses qui leur donnaient la confiance de se révolter.
Les destructions opérées par Dioclétien en Égypte sont un fait historique; il est très probable qu’il fit, conformément à ce récit, brüler systématiquement les livres et les écrits des prêtres égyptiens. En effet, la proscription des écrits magiques et astrologiques, en un mot de tout ouvrage relatif aux sciences occultes,
(1) Reuvens, 39 lettre à M. Letronne, p. 81.
était conforme à la politique connue des empereurs romains. Il existe dans le droit romain une série de lois sur ce point, lois citées plus haut (page 14). Or l’alchimie, nous l’avons déjà dit, était une science occulte, congénère de la magie. Ainsi le manuscrit grec 2.419 de la Bibliothèque nationale contient, à côté de très vieux traités astrologiques de Petosiris (1), auteur égyptien déjà connu d’Aristophane, des formules magiques et des œuvres alchimiques. On retrouve pareillement dans les papyrus thébains du 11° siècle de notre ère, les écrits magiques, astrologiques et alchimiques associés, comme on le voit au musée de Leide (2).
Non seulement les adeptes identifient leur science, « l’art sacré par excellence » avec les doctrines de l’ancienne Égypte; mais le nom même de la chimie a été rattaché par plusieurs, par Champollion notamment (3), à celui de l'Égypte, Chemi, mot que les Hébreux ont traduit par terre de Cham. J’ai rapproché plus haut (page 10) le titre de l'ouvrage fondamental Chêéma, cité par Zosime, de celui du vieux livre Chemi, qui semble aussi rappeler le nom de l'Égypte. Cette étymologie est restée vraisemblable, à côté de celle qui tire le nom de chimie du grec cheuô, foudre : d'où chymos, chyme, et les mots congénères (4).
(1) Perosirinis Mathematici ad regem Nechepso, fol. 82. Pline associe aussi ces deux noms propres.
(2) Reuvens, 3e lettre à M. Letronne, p. 65.
(3) Zd., p. 69. M. Maspero partage cette opinion, ainsi que le savant professeur Hoffmann, de Kiel.
(4) Thesaurus de Henri ESTIENNE, édit. Didot; articles chymia et
chimeia. — On peut comparer l’article de M. Gildemeister, dans le Journal de la société orientale allemande, 1856.
C'était une tradition universelle parmi les alchimistes que la science avait été fondée par le dieu égyptien Hermès : d’où la dénomination d’art hermétique, usitée jusqu'aux temps modernes. Le nom même de l'antique roi Chéops, autrement dit Souphis ou Sophé, suivant les dialectes, figure en tête de deux livres de Zosime (r).
Sans doute, on peut invoquer ici une tendance, bien connue au moyen âge, de la part des inventeurs méconnus ou persécutés : celle de rattacher leur science à des origines illustres et vénérables. Elle existait déjà dans la vieille Égypte, où l’on attribuait aux anciens souverains des ouvrages mystérieusement découverts(2).
La même aventure est arrivée chez les Juifs au temps des rois, lorsque le grand prêtre Helcias tira de l’arche le Deutéronome et le donna sous le nom de Moïse.
Ce système était particulièrement en vigueur chez les chrétiens aux n° et r° siècles, et nous lui devons une multitude d’évangiles et d’apocryphes, attribués aux anciens prophètes. Les écrits alchimiques que nous possédons, papyrus ou manuscrits des bibliothèques, remontent à la même époque et portent l’empreinte de la même tendance.
Mais le choix même de ces ancêtres apocryphes n’est pas arbitraire ; il repose d’ordinaire sur quelque tradition réelle, plus ou moins défigurée. Les liens qui pouvaient rattacher les idées des alchimistes aux croyances des anciens peuples d'Orient sont aussi
{1) Ms. 2.327, fol. 251 et 260.
(2) Masrero, Histoire ancienne des veuples de l'Orient, p. 74 (1875).
obscurs que ceux qui relient les théories philosophiques, théurgiques et magiques de Jamblique, de Plotin et des autres néoplatoniciens d'Alexandrie, aux doctrines des prêtres de Memphis ; mais ils ne paraissent pas moins réels.
Il est certain, à un autre point de vue, qu’il existait en Égypte tout un ensemble de connaissances pratiques fort anciennes, relatives à l’industrie des métaux, des alliages, des verres et des émaux, ainsi qu’à la fabrication des médicaments ; connaissances qui ont servi de support aux premiers travaux des alchimistes. Ainsi, nos manuscrits nous exposent les procédés pour fabriquer les émeraudes et les hyacinthes, tirés du Livre du Sanctuaire (1). Sans attacher à ces expressions une certitude trop absolue, il n’en est pas moins digne d’intérêt de faire observer leur existence dans les textes. Sur la feuille qui précède dans le même manuscrit, on lit trois recettes pour la fabrication de l'argent, et la troisième s’en réfère à la première, 171507 116 plus haut sur la stèle (2). Cette expression, présentée en passant dans une simple recette, est très caractéristique. Elle rappelle les stèles dont parlent Jamblique, Manéthon l’astrologue, Galien et Olympiodore, et sur lesquelles était inscrite la science égyptienne. Nous possédons même une de ces stèles, dite de Metternich,
(1) Καταδαφὴ λίθων καὶ σμαράγδων χαὶ λυχνιτῶν χαὶ ὑαχίνθων ἐχ τοῦ ἐξαδύτου τῶν ἱερῶν éxdodévros Bi6Atou. Ms. 2.325, [0]. 100, v°; ms. 2.327, fol. 147.
(2) Λαῤὼν xotvov μολύόδον, χάθαρον αὐτὸν ὡς ἐν τὴ ἀνωτέρω στήλὴ γέγραπται. Ms. 2.325, fol. 150, vo; ms. 2.327, fol. 146. Le ms. de saint
Marc, fol. 106, porte ἀνωτέραν στήλην.
couverte de formules magiques attribuées à Nectanebo. Le mot est d’ailleurs, je le répète, jeté en passant dans le manuscrit, sans prétention ni charlatanisme.
Les papyrus de Leïde (1), originaires de Thèbes, offrent des recettes toutes semblables à celles de nos alchimistes grecs, et qui semblent empruntées aux mêmes sources; car les titres sont identiques et les recettes roulent exactement sur le même genre de préparations, — les unes réelles : purification, trempe, soudure des métaux, combinaison des alliages, dorure, argenture, docimasie de l'or et de l’argent, écriture en lettres d’or, teinture en pourpre, fabrication des verres, des pierres précieuses artificielles ; — les autres chimériques : art de doubler le poids de l'or, multiplication de l'or, art de faire l’asemon, c’est-à-dire l'argent, ou plutôt l’électrum alliage d’or et d’argent, dit asem en égyptien. On reconnaît dans ces derniers titres la pierre philosophale.
Ces préparations n'étaient pas seulement industrielles et médicales ; elles s’étendaient même aux choses religieuses. Lepsius nous signale les huit minéraux qu'on mêlait pour préparer une substance sacrée à Edfou : or, argent, chesteb (pierre bleue), chenem,Anesenem, maiek/lpienceyerte), shertes. pile KYyphi, autre corps sacré dont parle aussi Plutarque (2), est composé avec de nombreuses substances, parmi lesquelles on nomme à Denderà, l’or, l'argent, le chesteb, le mafek.
(1) Reuvens, 3e lettre à M. Letronne, p. 66 à 69. (2) De Iside, LXXXV.
Montrons par quelques exemples comment les alchimistes ont emprunté aux prêtres de l'Égypte les formes énigmatiques et symboliques, ainsi que l’usage des signes hiéroglyphiques de leur art.
Le signe alchimique de l’eau, notamment, est identique avec son hiéroglyphe ; celui du soleil l’est également. Le signe d'Hermès est le même que le signe actuel de la planète Mercure dans l’Annuatre des Longitudes; il a été appliqué tour à tour à l’étain et au métal mercure. On l’assimile d'ordinaire au caducée ; mais il offre aussi une ressemblance singulière (1) avec l'une des représentations de Toth, représentation ainsi définie dans le Dictionnaire d'Archéologie égyptienne de Pierret (1875) : « la tête d’ibis, qui le caractérise ordinairement, est surmontée d’un disque et de deux cornes en croissant ». Toutefois 1l faudrait des preuves plus positives, tirées des papyrus ou des monuments, pour pouvoir affirmer cette identification. Le sceau d’Hermès, que les praticiens du moyen âge apposaient sur les vases et qui est devenu le scellement hermétique de nos laboratoires, rappelle encore l’origine égyptienne de la science. Le fait seul que le nom et le signe du dieu Hermès (Mercurius) aient été attribués par les alchimistes au métal qui constituait la matière première du grand œuvre, c’est-à-dire à l’étain d’abord, au mercure plus tard, fournit un rapprochement du même ordre.
Le mot Cnouphion, dérivé du nom du dieu Cnou-
(1) Voir notamment la grande figure dessinée dans le ms. 2.327, fol. 297, v°, à la suite d’une liste des mois égyptiens.
phis, est donné dans le lexique alchimique grec (1), comme synonyme d’alambic.
Rappelons également que, d’après Stéphanus d’Alexandrie, médecin et alchimiste du vu‘ siècle, confirmé sur ce point par le lexique alchimique grec (2), Osiris est synonyme du plomb et du soufre.
Olympiodore compare la chimie au tombeau d’Osiris (3), dont les membres sont cachés et dont le visage seul est apparent : ce qui répond bien à l’aspect d’une momie dans sa gaîne. Ailleurs le tombeau d’Osiris est assimilé au mercure, l’un des agents fondamentaux du grand œuvre (4). Cette intervention du tombeau d’Osiris est d’autant plus frappante, que le même tombeau figure dans la plupart des conjurations magiques données par les documents démotiques, par exemple dans un papyrus àtranscriptions grecques de Leïide (5). Les noms d’Isis, d’Osiris, de Typhon, se retrouvent fréquemment dans les écrits des alchimistes grecs ; celui même de Toth y figure, à la vérité mal compris et associé à des imaginations gnostiques (6). Il est aussi question dans ces écrits des temples de Memphis et d'Alexandrie, du temple d'Isis, du temple de Sérapis à Alexandrie, ainsi que des bibliothèques Ptolémaïques, qui y étaient associées (7).
La phraséologie des alchimistes les plus anciens est
(r) Ms. 2.327, fol. 20.
(2) Ms. 2. DR. ΤΟΙ͂Σ 2e
(3) Ms. 2.327, fol. 210; ms. de saint Marc, fol, 174, vo.
(4) 2. εὐ fol. 95.
ἐν ) Monuments égyptiens, par Leemans, texte ἰη-80, 1859, 1'° li vrain (p. 7).
F Ms. 2.240, fol. 98; ms. de saint Marc, fol. 190.
(7) Ms. 2.327, fol. 206 ; ms. de saint Marc, fol. 190, vo.
celle de gens résidant en Égypte et ayant sous les yeux les obélisques et les hiérogrammes, qu'ils citent, mais sans en comprendre la signification antique (1).
Zosime, en particulier, semble contemporain de Porphyre et de Tertullien; il fait allusion aux mêmes mythes et aux mêmes croyances, ainsi que je l’ai déjà expliqué en exposant les sources mystiques de l’alchimie (p. 9.) Il parle à plusieurs reprises du courant du Nil (2).
Olympiodore, auteur plus instruit et contemporain de Théodose, rappelle, par ses citations des anciens philosophes grecs, les néoplatoniciens d’Alexandrie, de la fin du 1v° siècle.
J'ai également retrouvé, à la fin d’un manuscrit grec alchimique (3), la liste des mois égyptiens, mis en regard des mois romains. Je reproduis cette double liste, en conservant la forme grécisée des noms latins qui figurent au manuscrit :
Martios, phamenoth; aprilios, pharmouthi; maïios, pachon; junios, panini; julios, épiphi; augustos, mesori; septevrios, thoth; octobrios, phaophi; noevrios, athyr; decevrios, chiak ; januarios, tybi; fevruarios, méchir.
Cette liste (4) est la même que celle qui figure dans le Diclionnaire d'archéologie égyptienne, de Pierret. Deux des noms qu’elle contient,mechir et mesori, sont donnés à plusieurs reprises dans l’un des traités
) ἐθῶν 161 ἸΣΟΌΣ 5: 5.57; [91. τῦϑ, } Ms. 2.327, fol. 280.
d’Olympiodore (1). De même, les mois méchir et pharmouthi, dans un traité d’'Agathodémon (2). Cet ensemble d'indications répond bien à des auteurs écrivant en Égypte et ne s’expliquerait pas autrement.
Essayons de préciser davantage, en entrant dans les doctrines elles-mêmes.
Le nombre quatre joue un rôle fondamental chez les alchimistes, aussi bien que chez les Égyptiens. Ceuxci distinguaient les quatre bases ou éléments, Îles quatre zones, les quatre divinités funéraires, qui étaient aussi les génies des quatre points cardinaux et qui répondaient d’ailleurs aux quatre vents, etc. (3). Les Égyptiens, nous dit Senèque, firent quatre éléments, puis chacun d’eux se doubla en mâle et femelle (4). Le nombre sacré quatre figure aussi dans le papyrus n° 75 de Leide (5). Les fragments des Hermétiques conservés par Stobée en font mention. Le prétendu Nilomètre, monument souvent cité par les auteurs du commencement de ce siècle, serait d’après Reuvens (6) le symbole de Phtah et des quatre éléments. Les gnostiques Valentin et Marcus font jouer aussi un grand rôle aux tétrades dans leur système, lequel est en partie tiré des idées égyptiennes.
Or Zosime signale de même les quatre choses fondamentales, et la tétrasomie, c'est-à-dire l’ensemble des quatre éléments qui représente la matière des
(1) Ms. 2.327, fol. 197.
(2) Ms. 2.327, fol. 265.
) Reuvexs. Lettres à M. Letronne ; corrections ct additions, p. 160. (4) Questions naturelles, IT, 14.
(5) Reuvens, 1re lettre, p. 28, 32, 34.
(6) Lettre I, p. 60.
corps (1) Les quatre teintures sont assimilées par lui aux quatre points cardinaux (2) : Le Nord représente la Mélanosis (teinture en noir) ; le Couchant, la Leucosis (teinture en blanc ou argent); le Midi, la Iosis (teinture en violet); l'Orient, la Xanthosis (teinture en jaune ou or).
Dans le manuscrit 2.327 figure la fable (organon) d'Hermès Trismégiste, transcrite au fol. 293. Cette table renferme les nombres, de 1 à 34, écrits (en grec) suivant un ordre particulier. Un certain calcul, exécuté depuis le lever de l'Étoile du Chien (Sirius) et le mois Epiphi, conduit à un chiffre, lequel reporté dans ja table permet de prédire la vie, la mort ou le danger d'un malade. Ces calculs astrologiques et médicaux, cesnoms égyptiens caractérisent l’époque et le pays. Les traités de Petosiris, vieil astrologue égyptien, transcrits dans le manuscrit 2.419, renferment des tables et des cercles (sphères) tout à fait analogues (fol. 33 ; fol. 156.) Dans le papyrus de Leide, on trouve aussi une sphère de Démocrite, qui a le même caractère et le même objet.
Je rappellerai encore deux alphabets mystérieux, donnés dans le manuscrit 2249 (fol. ro0) avec leurs équivalents grecs, et qui ont reparu, aprés avoir été effacés, dans le manuscrit de saint Marc (fol. το). M. Révillout, à qui je les ai communiqués, y constate l'existence d’au moins trois caractères démotiques très nets, savoir : le dj traduit par le {au grec, de même que dans les papyrus qui renferment une transcription
(1) Ms. 2.327, fol. 150; ms. 2,250, fol. 120. (2) Ms. 2.250, fol. 31.
grecque ; un autre caractère polyphone traduit par le psi grec, et un troisième polyphone, aussi très net, le hoout, traduit par le #héta.
Des alphabets magiques analogues existent dans le manuscrit astrologico-alchimique 2.419 de la Bibliothèque nationale, et des alphabets pareils se lisent dans les papyrus thébains de Leide (1).
Les noms mêmes des laboratoires où l’on préparait la pierre métallique, c'est-à-dire la pierre philosophale, sont transcrits à la suite d’un traité de Jean l’archiprêtre (2). Les voici : terre de la Thébaïde, Héracléopolis, Lycopolis, Aphrodite, Apollinopolis, Élephantine : ce sont là en effet toutes des villes connues en Égypte et sièges de grands sanctuaires. Cette liste semble reproduite du début d’un passage d’Agatharchide, relatif aux exploitations métallurgiques de LÉ: gypte (3) : peut-être que les lieux où l’on extrayait l’or de ses minerais étaient les mêmes que ceux où l’on prétendait le fabriquer. En tous cas la liste est fort ancienne ; car ces noms n'étaient plus guère connus après la conquête musulmane, et il n'y figure aucun lieu étranger à l'Égypte, tels que ceux que nous retrouvons plus tard dans les listes écrites au vn° siècle.
Tout ceci nous ramène constamment vers l'Égypte et même vers l'Égypte gnostique et hellénisée d’Alexandrie, telle qu’elle existait à l’époque de la domination romaine, aux ru et 1v° siècles de notre ère.
Cependant dans ces faits, il n’y a,en somme, la preuve
(1) No 75; Reuvens, [, 40.
(2) Ms. 2.327, fol. 2409, v°.
(3) Voir p. 23. Le manuscrit de saint Marc ἃ donné tout ce passage sous le titre : Des pierres métalliques (fol. 138).
d'aucune filiation absolument certaine de doctrines avec la religion égyptienne, sauf peut-être le rôle attribué au nombre quatre. Certes, il ne saurait s’agir ici de doctrines philosophiques au sens moderne, mais de ces théories mystiques et religieuses que nous trouvons en Orient. Or, jusqu’à quel point les notions pratiques de l’industrie égyptienne étaient-elles rattachées à des idées théoriques ? La chose est probable ; toute pratique importante étant accompagnée autrefois de rites religieux. Mais nous ignorerons peut-être toujours leur corrélation effective, à moins qu’un papyrus sorti des nécropoles de l'Égypte ne nous apporte à cet égard des révélations inattendues. Mon savant ami M. Maspéro, qui recueille en ce moment l'héritage scientifique de Mariette et maintient sur le Nil la tradition de la science française, nous fournira sans doute quelque lumière sur ce point, comme sur tant d’autres problèmes soulevés par l’histoire égyptienne.
Au xvne siècle, on a beaucoup parlé d’une prétendue table d'Hermès, c'est-à-dire d’un papyrus hiéroglyphique, existant à Turin. Le jésuite Kircher (1) nous apprend que Bernard Canisius est le premier qui ait fait connaître cet ouvrage ancien, et qu’il contient la théorie du grand œuvre. En effet, Kriegmann, en 1657, a cru y trouver l'explication du mercure des philosophes, et Dornœus y a vu la médecine spagyrique universelle. Mais ce sont là de pures rêveries, malgré l'affirmation absolue de Kircher (certissimum 651). Les auteurs du xvr° siècle ignoraient les premiers principes de la lecture des hiéroglyphes.
(1) Alchimia hieroglyphica, Rorne, 1653.
Des opinions analogues existaient déjà dans l’antiquité. Jamblique signale les antiques stèles d’'Hermès, où toute science était transcrite. Manéthon l’astrologue, auteur du même temps, parle aussi des livres sacrés des sanctuaires et des stèles mystérieuses de l’omniscient Hermès (1). Les premiers alchimistes grecs, Olympiodore par exemple, tiennent le même langage, en appliquant cette tradition à leur science ; ils disent que le secret de l’art sacré est inscrit sur les obélisques en hiérogrammes. Olympiodore donne même des indications d’une extrême précision sur les inscriptions du temple d’Isis (sans doute celui de Philæ, qu'il avait visité d’après son propre récit) et sur celles de la montagne Libyque (2). Était-ce simplement, de la part des alchimistes, le besoin de rattacher leurs idées à ces vieilles écritures, dont ils ne comprenaient plus le sens ? ou bien existait-il réellement dans les temples des stèles contenant les formules de l’art sacré, comme l’affirment Zosime et Olympiodore ? La stèle de Metternich avec ses inscriptions magiques appuyerait cette dernière opinion. Nous avons cité aussi (p. 29) une recette de transmutation rapportée formellement à l’une de ces stèles (3), dans un langage qui ne semble guère laisser place au doute. Cependant jusqu'ici des stèles alchimiques de cette nature n’ont pas été retrouvées. Nous ne sommes donc pas autorisés à faire remonter la filia-
(1) MANÉTHON : Apotelesmatica, livre V, p. 93 (1832).
Καὶ χρυφίμων στηλῶν, ἅς ηὔρατο πάνσοφος “Epuñs.
(2) Ms. 2.327, fol. 205, vo.
(3) Ms. 2.325, fol, 150, vo ms. de saint Marc, fol. 106.
tion authentique de l'alchimie plus haut que les papyrus égyptiens de Leide, des n° et m° siècles.
On peut expliquer ces prétentions par des considérations plus générales. En effet, si les alchimistes se sont rattachés à Hermès, s’ils lui ont dédié le mercure, matière première du grand œuvre, c’est que Hermès, autrement dit Toth, était réputé l'inventeur de tous les arts et de toutes les sciences. Platon en parle déjà dans ses dialogues, tels que le Philèbe et le Phédon. Diodore de Sicile (1) fait remonter à Hermès l'invention du langage, de l'écriture, du culte des dieux et celle de la musique; de même la découverte des métaux, celle de l'or, de l'argent, du fer en particulier (2). Hermès paraît avoir personnifié la science du sacerdoce égyptien. C'était le Seigneur des dirvines paroles, le Seigneur des écrits sacrés. (PIERRET, Dictionnaire.) Le néoplatonicien Jamblique écrivait au πὸ siècle (De mysteriis Ægyptiacis) : « Cependant nos ancêtres lui dédiaient les découvertes de leur science, étant convenus de tout attribuer à Hermès. » Tertullien cite également Hermès Trismégiste, le maître de tous ceux qui s'occupent de la nature (3). D’après Galien (Adyersus ea quæ Juliano in Hippocratis aphorismos, etc.) : « En Égypte, tout ce qui était découvert dans les arts était soumis à l'approbation générale des savants ; alors on l’inscrivait sans nom d’auteur sur des colonnes que l’on conservait dans le sanctuaire. De là cette multitude d'ouvrages attribués à Hermès. » M. Pierret,
(1) Livre I, 16.
(2) Sunas, article Davos, (3) Adversus Valentinianos, XV, A.
dans son Dictionnaire, fait également observer que les phrases attribuées à Hermès Trimégiste semblent souvent une simple traduction de certains hiéroglyphes. Il y a là tout un ensemble de données positives, qui concordent avec le langage de Zosime et d'Olympiodore et qui en attestent la valeur historique.
La science était alors essentiellement impersonnelle, et l’on comprend comment Jamblique assigne à Hermès 20,000 livres, ou même, d’après Manéthon, 36,525. Mais toute cette science, quels qu’en fussent l’objet ct le caractère, est aujourd’hui perdue. A l'époque alexandrine on paraît en avoir fait des résumés, assez analogues à nos encyclopédies, ou mieux encore à celles de la Chine et du Japon. Dans ces résumés, la tradition égyptienne était déjà amalgamée par les traducteurs avec les connaissances des philosophes grecs, ainsi que Jamblique le déclare expressément. Cette œuvre de l'Égypte hellénisée nous est connue surtout par un passage de Clément d'Alexandrie. D’après cet auteur, qui semble avoir eu le recueil sous les yeux, 1] existait quarante-deux livres d'Hermès. Il les décrit, en racontant comment onles portait en cérémonie dans les processions. Citons tout ce passage, qui est caractéristique :
« C’est le chanteur qui ouvre la marche, portant quelqu'un des attributs de la musique. 11 faut, dit-on, qu’il sache parcœur deux des livres d'Hermès : le premier qui contient les hymnes des dieux, le second qui renferme les règles de la vie royale. Après le chanteur, s’avance l’horoscope, qui tient dans sa main l'horloge et la palme, symboles de l'astronomie. Il doit
connaître et avoir sans cesse à la bouche les livres d'Hermès qui traitent de cette science. Ces livres sont au nombre de quatre : l’un disserte sur le système des astres qui paraissent fixes ; un autre sur la rencontre et sur la lumière du soleil et de la lune ; les deux derniers sur leur lever. Vient en troisième lieu le scribe sacré, ayant des plumes sur la tête et dans les mains un livre et une règle, sur laquelle se trouvent aussi l’encre et le roseau qui lui sert pour écrire. À son tour, il est tenu de connaîtretout ce qui concerne les hiéroglyphes, la cosmographie, la géographie, le cours du soleil, de la lune et des cinq planètes, la chorographie de l'Égypte et la description du Nil; il doit pouvoir décrire les instruments et les ornements sacrés, ainsi que les lieux qui leur sont destinés, les mesures, et généralement tout ce qui appartient au cérémonial. À la suite des trois personnages dont nous venons de parler, s’avance celui qu’on nomme l’ordonnateur (le maître des cérémonies), qui tient une coudée, comme attribut de la justice, et un calice pour faire des libations. Il doit être instruit de tout ce qui regarde le culte des dieux et le sacrifice. Or, il y a dix choses qui embrassent le culte des dieux et toute la religion égyptienne. Ce sont : les sacrifices, les prémices ou offrandes, les hymnes, les prières, les pompes, les jours de fêtes, etc., etc. Enfin, pour terminer la marche, vient le prophète, portant l’aiguière, suivi de ceux qui portent les pains envoyés. Car le prophète est, en outre, chargé chez les Égyptiens de la distribution des comestibles. Le prophète, en sa qualité de pontife suprême, doit connaître les dix livres que l’on nomme sacerdotaux. Ces livres trai-
tent des lois, des dieux et de tout ce qui a rapport à la discipline sacerdotale; Il y a donc quarante-deux livres d'Hermès extrêmement nécessaires. Trente-six, qui contiennent toute la philosophie égyptienne, sont soigneusement étudiés par ceux dont nous venons de parler. Quant aux six derniers, qui ont trait à la médecine et traitent de la constitution du corps, des maladies, des instruments, des remèdes, des yeux et enfin des femmes, ils sont l’objet de l'étude assidue de ceux qui portent le manteau, c’est-à-dire des médecins. (1) »
Pour concevoir la scène retracée par Clément d'Alexandrie, il conv ient de la replacer dans son milieu historique. Reportons-nous par la pensée à ces colossaux sanctuaires d'Esneh, d’'Edfou et de Denderâ, où je vois encore figurer sur les murs le long déroulement des processions sacerdotales; reportons-nous à ces temples de Sérapis, où la culture grecque s’alliait avec la tradition égyptienne. Tel était le temple d'Alexandrie, qui s’élevait sur une colline et dominait la ville, avec ses portiques et les bâtiments qui l’entouraient. C'était en même temps le siège du Muséum antique, de l'École d'Alexandrie, avec ses cours, ses professeurs et ses élèves. Là se trouvait la fameuse bibliothèque Ptolémaïque, brûlée une première fois par César, rétablie par Marc-Antoine aux dépens de celle de Pergame, citée comme autorité par Tertullien et par Zosime, et qui paraît avoir duré, dans son ensemble, à travers des aventures diverses, jusqu’à la fin du 1v° siècle. Quelques débris semblent même s’en être conservés jusqu'à la conquête musulmane. Cette asso-
(1) CLÉM. ALEx., Stromates, liv. VI, 4.
ciation de la science et de la religion s’est perpétuée en Orient; la mosquée d’El-Azhar, la grande Université musulmane du Caire, avec ses professeurs fanatiques et ses milliers d'étudiants, nous présente aujourd’hui un spectacle analogue.
Le Sérapéum de Memphis n’était pas moins remarquable, au point de vue de la fusion de la culture grecque et de la culture orientale. D’après les découvertes de Mariette qui en a retrouvé l'emplacement, il est précédé d’une avenue de 600 sphinx que terminait un hémicycle, formé des statues grecques de Pindare, Lycurgue, Solon, Euripide, Pythagore, Platon, Eschyle, Homère, Aristote, avec leurs noms écrits en grec. Ce dernier sanctuaire était surtout médical : la parenté étroite qui a toujours existé entre la préparation des médicaments et les études chimiques, nous explique pourquoi lesalchimistes le regardaient commeleur plus vieux laboratoire. C’est dans le Sérapéum de Memphis que l’on a peut-être le plus de chances de découvrir un jour quelques indices des pratiques chimiques des Égyptiens, quelques fragments de ces fourneaux que Zosime décrit, d’après ce qu’il a vu lui même dans le temple de Memphis (1), quelques restes des alambics et des creusets employés pour teindre les pierres précieuses « d’après le livre du sanctuaire », comme parle l’un des manuscrits (2); en un mot, les débris de ces antiques laboratoires.
Cependant, si nous nous bornons au texte de Clément d'Alexandrie, il ne semble pas que l'Encyclo-
(1) Ms. 2.240, fol. 94, vo.
(2) Ms. 2.327, fol. 147.
pédie hermétique contint sur les arts industriels, ou sur l'étude des métaux proprements dits, rien qui justifiât l’assertion des alchimistes faisant de leur étude l’art hermétique par excellence. Mais sans doute il y avait, indépendamment des traités cités par Clément d’Alexandrie, d’autres livres occultes, dont certains fragments nous ont été conservés par les papyrus de Leide et par nos manuscrits.
En fait, et en dehors des opuscules alchimiques, les seuls ouvrages venus jusqu’à nous sous le nom d'Hermès sont des écrits grecs, philosophiques et mystiques, se rattachant à la dernière époque de la philosophie hellénique. Le Pœmander, l’Asclepios, renferment un mélange d’idées empruntées au T'mée de Platon et d’imaginations mystiques et gnostiques. Une traduction complète de ces écrits a été publiée, il y ἃ quelques années, par M. Louis Ménard (1866), Tous ces ouvrages sont fort curieux pour lhistoire des croyances de l’époque; ils sont cités par les docteurs chrétiens, à côté des prétendus oracles sibyllins; mais ils sont également apocryphes. Ils ne renferment que des traces incertaines des dogmes religieux de l'ancienne Égypte. Néanmoins les Égyptologues font remarquer la concordance de quelques phrases de ces écrits avec celles des hiéroglyphes. [1 semble qu'il y ait là quelques débris plus ou moins défigurés de la vieille littérature égyptienne. C'était l’opinion de Champollion.
Cette remarque s'applique également aux écrits alchimiques. En effet, plusieurs formules mystiques, la forme apocalyptique du langage, l'intervention d’Isis s’entretenant avec son fils Horus, celle de l’'Agathodé-
mon attestentune certaine parentéentre les écrits pseudohermétiques et les traités de quelques uns de nos manuscrits alchimiques, lesquels emploient précisément les mêmes noms et les mêmes formules. En tous cas, ils sont du même temps. Les spéculations de Zosime et son langage mystique et allégorique rappellent quelquefois, presque dans les mêmes termes, celles du Pœmander sur la composition des âmes, spéculations congénères également de celles du T'mée de Platon. Le rapprochement était si évident que les alchimistes du moyen âge associent nominativement l’apocryphe table d'émeraude d’Hermès aux écrits de l’auteur du Pœmander (1), et à son hymne mystique d'Hermès. On sait que ce dernier était récité par les adeptes, au début de leurs opérations : « Univers, sois attentif à ma prière; terre, ouvre-toi; que la masse des eaux s'ouvre à moi, etc. »
$ 2. — Sources babyloniennes et chaldéennes.
Les théories alchimiques ne viennent pas seulement d'Égypte ; elles peuvent réclamer aussi, pour une part, quelque origine babylonienne. C’est par là qu’elles achèvent dese rattacher au système des sciences occultes sorties d'Orient : magie, astrologie, alchimie, médecine, doctrine des métaux, des pierres précieuses et des sucs des plantes, lesquelles ont formé un corps
(1) Basice VALENTIN, dans la Bibliothèque des philosophes chimiques de Sazmon, t. II.
commun dans l'antiquité et pendant tout le moyen âge ; conformément aux vieilles analogies que j'ai signalées en parlant du livre d'Enoch.
Les Chaldéens, c’est-à-dire les maîtres des sciences occultes, jouent un rôle important à Rome, dans l’histoire des premiers siècles de notre ère. Tacite en parle fréquemment; toujours comme de personnages suspects, associés aux mages, promoteurs d’espérances coupables (r). Il nous cite même un Pammenès, réputé dans l’art des Chaldéens et exilé pour ce motif (2). Nous retrouverons le même nom parmi les alchimistes. Ces Chaldéens venaient de la Syrie et de la Mésopotamie : c'étaient les représentants des religions orientales et des doctrines secrètes, cultivées dans les temples. En effet, les cultes de la Syrie et de l’Asie Mineure étaient imprégnés de mythes babyloniens : dans les grandes villes de l’Euphrate, telles que Ctésiphon, héritière de Séleucie et de Babylone, il s'était formé une culture gréco-persane, culture dont nous rencontrons aussi le témoignage dansles alchimistes. Attachon-snous spécialement à cette filiation, au double point de vue mystique et pratique.
Démocrite est donné par les alchimistes égyptiens comme leur premier patron, patron apocryphe, bien entendu; or, le maître en magie de ce Démocrite était, d’après Pline, aussi bien que d’après les alchimistes, le Mède Ostanès. Ce n'est pas tout. Le pseudo-Démocrite compare les pratiques des
(1) ANNazes II, 27. — Ad Chaldæorum promissa, magorum sacra, somniorum etiam interpretes. — III, 22 : quæsitum per Chaldæos — VI, 20; ΧΙ], 22, 52; Objiceret Chaldæos, magos, — XIV, 0.
(2) Pammenem, ejusdem loci exsulem et Chaldæorum arte famosum. (ANN. XVI, 14.)
adeptes Persans à celles des Égyptiens, dans sa lettre à Leucippe (1), ainsi que dans le commentaire de Synesius. Zosime invoque également les livres des prophètes Persans. Le pseudo-Zoroastre dont parle Porphyre se retrouve dans Zosime (2). C’est aussi un apocryphe, contemporain des alchimistes, et se couvrant du nom du vieux prophète Iranien. Il circulait sous son nom des traités de médecine et d’astrologie, dont les Geoponica nous ont conservé des fragments.
Ailleurs Olympiodore cite (3) le livre des Kyranides, ou livre des prescriplions divines, lequel nous reporte encore vers la Perse et vers la fin du n° siècle. Il existe réellement un livre de ce titre (4), qui nous est parvenu et qui a été imprimé par Fabricius (5). Il y est question des 24 gemmes et des 24 herbes, ainsi que de leurs vertus magiques et médicales. Tout cet exposé est conforme aux pratiques des mages et à des traditions qui se sont conservées jusqu’à nos jours en Orient, sur la puissance secrète des pierres et des herbes. Galien cite aussi ce livre des Kyranides, comme le font les premiers alchimistes ; le Syncelle en parle pareïllement. Disons enfin que les chroniqueurs byzantins attribuent à Dioclétien la destruction des traités persans d’alchimie, aussi bien que celle des traités égyptiens : ce qui est conforme à la fois et à la pratique des Romains et à l'extension que je signale dans la culture des sciences occultes.
2) Ms. 2.240, fol. 97; ms. de saint Marc, fol. 100.
3) Ms. 2.327, fol. 214.
4) Es Salmasii Plinianæ Exercitationes, p. 69 (1689).
( ( ( ( (5) Bibl. Græca, XII, 755, 17° édition.
4ὃ LES ORIGINES DE L'ALCHIMIE
Au point de vue pratique, il existait en Babylonie comme en Egypte tout un ensemble de procédés industriels très perfectionnés, relatifs à la fabrication des verres et des métaux, à la teinture des étofles, à la trempe du fer (aciers de Damas et de l'Inde). L'existence de ces procédés est rendue manifeste par l'examen des débris de l’art assyrien; mais nous ne possédons guère de renseignements précis sur leur fabrication. Ces connaissances étaient communes d’ailleurs aux Phéniciens et aux populations syriennes, intermédiaires entre l'Egypte et la Babylonie. Elles se sont conservées par voie traditionnelle jusqu'aux Arabes et aux Persans modernes, dont l’art a tiré de ces sources spéciales, au moyen âge du moins, sa principale originalité. En tous cas, elles n'étaient pas étrangères aux alchimistes, et elles expliquent pourquoi ils invoquent les prophètes Persans à côté des prophètes Égyptiens.
Précisons quelques unes des théories venues de Îa Chaldée.
C'est probablement aux Babyloniens qu'il convient de remonter pour la parenté mystique si célèbre entre les métaux et les planètes. Je ne sais si l’on en trouverait une indication plus ancienne que celle de Pindare exprimant la relation de l'or avec le soleil (1). Cette relation, ainsi que l'influence des astres sur la production des métaux, se trouve exposée de la façon la plus nette dans le commentaire de Proclus sur le Timée. On y lit en effet : « L'or naturel (2) et l’argent,
(1) Isthméennes, ode V.
2) Ce mot semble impliquer une opposition entre l'or naturel et l'or artificiel.
et chacun des métaux, comme des autres substances, sont engendrés dans la terre sous l’influence des divinités célestes et de leurs effluves. Le Soleil produit l’or; la Lune l'argent; Saturne, le plomb ; et Mars, le fer (r). »
Olympiodore, philosophe néoplatonicien du ve siècle, lequel paraît distinct de l’alchimiste et moins ancien que lui, donne une énumération plus étendue (2) : il attribue le plomb à Saturne; l'Electrum (alliage d’or et d'argent) à Jupiter ; le fer à Mars: l'or au Soleil; l’airain ou cuivre à Vénus; l’étain à Hermès, l'argent à la Lune. De même dans le manuscrit de Saint Marc, (fol. 6) on lit à côté des signes correspondants : Soleil, l’or; Lune, l’argent; Saturne brillant, le plomb; Jupiter éclatant, l’électrum; Mars enflammé, le fer; Vénus porte-lumière, le cuivre; Mercure resplendissant, l’étain.
Il y a ici quelques attributions différentes des nôtres, mais conformes à celles des vieux alchimistes. Ainsi l’Electrum, alliage d’or et d'argent, figure aussi dans Zosime comme associé à Jupiter (3). On le trouve également dans l’une des listes des signes alchimiques, comme je viens de le rappeler. C'était en effet un métal particulier pour les Egyptiens; mais plus tard il disparut de la liste des métaux et son nom passa
(1) Φυσιχὸς ὃ χρυσὸς χαὶ ἄργυρος καὶ ἔκαστα τῶν μετάλλων, ὥσπερ καὶ τῶν ἄλλων, ἀπὸ τῶν οὐρανίων ἐν γῇ φύεται θεῶν, καὶ τῆς ἕκειθεν ἀποῤ-δοίας. Λέγεται γοῦν Ἡλίου μέν ὃ χρυσὸς; Σελήνης δὲ ὃ ἄργυρος, Κρόνου δὲ μόλυδδος καὶ Ἄρεος ὅ σίδηρος. ProcLus, Commentaire sur le Timée, 14, B.
(2) Dans ses Météorologiques : passage cité par Fabricius, 1. V, ch. νι. Bibliotheca græca.
(5) Ms. 2.527, fol. 170, vo.
même, par une transition singulière, tirée sans doute de l'analogie des colorations, à celui d’un alliage d’étain couleur d’or, le laiton. En même temps le signe de Jupiter, devenu disponible, fut appliqué à l’étain.
Le signe actuel d'Hermès et de la planète correspondante figurent sur les pierres gravées et amulettes gnostiques des collections de la Bibliothèque Nationale de Paris. Ce signe et cette planète étaient attribués d’abord à l’étain ; lorsque ce métal changea de signe et de planète, son symbole et sa planète furent assignés au mercure, c’est-à-dire au corps qui jouait le rôle fondamental dans la transmutation des métaux. Ces changements de notation ont eu lieu entre le v°etle x siècle. Ils rappellent ceux que l’histoire de la chimie a si souvent présentés. Ils se traduisent dans les listes successives qui ont formé les lexiques alchimiques placés en tête des manuscrits, comme je le montrerai plus loin.
Quoiqu'il en soit, les vieux auteurs s’en réfèrent perpétuellement au parallélisme mystique entre Îles sept planètes et les sept métaux, auxquels Stephanus d'Alexandrie associe les sept couleurs et les sept transformations. Ainsi dans le symbolisme des vieux alchimistes, le même signe représente le métal et la planète correspondante. Le signe astronomique du soleil, tel qu’il figurait dans les hiéroglyphes égyptiens, et tel qu’il se retrouveaujourd’hui dans l’Annuaire du Bureau des longitudes, est pris pour l'or; le signe de la lune pour l'argent ; etce double sens des signes sidéraux se rencontre déjà dans les papyrus de Leide.
Toutes ces notions, à la fois astrologiques et chi-
SOURCES CHALDÉENNES Sig
miques, sont au moins de l’époque Alexandrine; si elles ne remontent beaucoup plus haut. Elles expliquent le côté mystique des alchimistes.
L’œuf philosophique joue un rôle capital dans l’alchimie et il apparaît dès son origine,comme point de départ de ses emblêmes et de sa notation. C'était à la fois le signe de l’œuvre sacré et de la création de l'Univers. (1) Toutes ses parties ont une signification emblématique, dont l’énumération semble être la première forme des lexiques alchimiques. Or c’est là un symbole à la fois Egyptien etChaldéen. D’après la mythologie égypüenne : le démiurge Khnoum, autrement dit Cnouphis, voulant réaliser la création, fit sortir de sa bouche un œuf, c’est-à-dire l’univers. Dans nos musées, nous le voyons façonnant sur une roue à potier l'œuf mystérieux, d’où la légende tirait le genre humain et la nature entière. Cette imagination de l'œuf du monde est aussi babylonienne.
Dans un ordre analogue d’assimilations mystiques et astrologiques, originaires aussi de Babylone, et sur lesquelles les alchimistes reviennent souvent, l'univers ou macrocosme a pour image l’homme ou microcosme. Toutes ses parties fondamentales s’y retrouvent, y compris les signes du zodiaque (2).
A ces conceptions astrologiques venaient s’en associer d’autres, empruntées à la germination et à la génération, et qui nous rappellent quelle importance les phénomènes agricoles avaient en Mésopotamie et en Egypte : « l’or engendre l'or, comme le blé produit le
(1) Ms. 2.327, fol. 23, au bas. Voir p. 24.
(2) Olympiodore, ms. 2.327, fol. 213, vo.
blé, comme l’homme produit l'homme », répètent sans cesse les adeptes. Ces idées, qui ont été en vigueur parmi les alchimistes durant le moyen âge, existent déjà chez nos auteurs grecs. On voit comment elles tirent leur origine de l'Égypte et de Babylone.
Le vague des espérances illimitées qu’excitaient les études alchimiques ne s’étendait pas seulement à l’art de faire de l’or, mais aussi à l'art de guérir les maladies. Ce dernier art est invoqué par Ostanès le philosophe, l’un des plus vieux pseudonymes, appelé aussi le mage, c’est-à-dire le Chaldéen, et dont le nom est cité par Pline. Or, dans le livre alchimique qui porte son nom, l’eau divine guérit toutes les maladies. De là la conception de la panacée, de l’élixir de longue vie, du remède universel chez les Arabes, héritiers de la culture chaldéenne et persane.
La tradition alchimique s'étend au delà de l'Egypte et de la Chaldée. De tout temps les connaissances pratiques, dans l’ordre dessciences réelles, comme dans l’ordre des sciences occultes, se sont propagées au loin dans le monde avec une singulière rapidité, et nous en reconnaissons souvent, non sans surprise, la trace dans les monuments contemporains des diverses civilisations. C'est ainsi que l'alchimie apparaît en Chine, au τπὸ siècle, à l’époque même où elle florissait en Egypte et chez les Alexandrins. Voici les renseignements que le savant M. d'Hervey de Saint Denis, professeur au Collège de France, a bien voulu me fournir à cet égard. On trouve dans la grande encyclopédie Peï-ouen-yun-fou, qui jouit en Chine d’une réelle autorité, cette mention très nette : « Le premier qui purifia