PRÉFACE IX
occupé; mais les renseignements brefs et incomplets donnés à cet égard dans les histoires de la chimie étaient plutôt de nature à piquer la curiosité qu’à la satisfaire. Ces origines ont quelquechose de bizarre. La chimie, la plus positive peut être des sciences, celle dont nous maîtrisons le plus directement l’objet, débute par des imaginations extravagantes sur l’art de faire de l’or et de transmuter les métaux; ses premiers adeptes sont des hallucinés, des fous et des charlatans, et cet état de choses dure jusqu’au xvin® siècle, moment où la vraie doctrine remplace l'antique alchimie. Aussi les chimistes sérieux ont-ils hâte en général de se détourner de celle-ci; ce qui explique l’abandon dans lequel son histoire est tombée. C'est un fait bien connu de tous ceux qui ont enseigné, à savoir que les spécialistes étudient surtout une science en vue de ses applications : la plupart ne se tourmentent guère de son passé. L'Histoire des sciences attire surtout les philosophes et les gens curieux de la marche générale de l'esprit humain. Mais, si les spécialistes n’aiment ni les récits historiques ni les abstractions, par contre les philosophes sont arrêtés en chimie par le caractère technique du langage et le tour particulier des idées. Ils ont besoin d’être initiés par quelque personne compétente; nécessité plus grande sil se peut que partout ailleurs dans une science qui a changé de
fond en comble, il y a cent ans, le système général de
ses idées. Or, tel est le rôle que je me propose de remplir.
Je demande la permission d’entrer dans quelques détails sur la composition de cet ouvrage; ne fut-ce que pour marquer au Public mon respect, en lui disant quelles sont mes références et mes autorités.
Depuis bien des années, je réunissais des notes sur l’histoire de la chimie, lorsque le voyage que je fis en Orient en 1869, à l’occasion de l'inauguration du canal de Suez, la visite des ruines des villes et des temples de l’ancienne Egypte, depuis Alexandrie jusqu’à Thèbes et Philæ, l'aspect enfin des débris de cette civilisation qui a duré si longtemps et s’est avancée si loin dans ses industries, reportèrent mon esprit vers les connaissances de chimie pratique que celles-ci supposent nécessairement.
Les alchimistes prétendaient précisément faire remonter leur science à l'Egypte. C’était la doctrine sacrée, révélée par Hermès à ses prêtres. Mais où retrouver les traces positives de cet ordre de connaissances ? Mariette, que j'entretins souvent à ce sujet, ne put rien m'apprendre. Un mémoire de Lepsius, sur les métaux Egyptiens, traduit en 1877 pour la Bibliothèque des Hautes Etudes, me fournit cependant de premières ouvertures. En le comparant avec ce que je savais déjà des premiers alchimistes,
par l'Encyclopédie méthodique et par les histoires de
RÉFACE XI Kopp et de Hoœæfer, je commençai à comprendre la suite des idées qui avaient guidé les premiers essais de transmutation et je pensai à m'en expliquer par écrit. Madame Adam, avec ce zèle aimable des choses de l'esprit et cette vive curiosité qui la distinguent, m'encouragea dans cette intention, et elle me pressa d'y donner suite dans la Revue nouvelle. Je le promis volontiers. Mais j'étais alors occupé de deux grands ouvrages : l'Essai de Mécanique chimique et le traité sur la Force des matières explosives. Leur publication, terminée en 1883, me permit de revenir à mon projet d’étude sur l’alchimie. En le rédigeant, je vis la nécessité de prendre connaissance des Manuscrits grecs, inédits jusqu’à présent, qui renferment les plus anciens documents connus sur cette question. J’allai les consulter à la Bibliothèque nationale, et M. Omont voulut bien m'aider aux débuts de mon examen. Le sujet prit alors une extension inattendue : ce que je pus déchiffrer me découvrit une région nouvelle et à peu près inexplorée de l’histoire des idées; ce fut une véritable résurrection. En effet les premiers alchimistes étaient associés aux cultes et aux doctrines mystiques qui ont présidé à la fondation du christianisme; ils participaient aux opinions et aux préjugés de cette curieuse époque. J’entrepris de pénétrer leur doctrine, jusqu'ici si énigmatique. La Bibliothèque
nationale de Paris voulut bien me confier ses pré-
cieux manuscrits; je surmontai les difficultés du déchiffrement et celles plus grandes encore, qui résultaient de ma connaissance un peu lointaine de la langue grecque, à l'étude de laquelle javais renoncé depuis quarante années. Elle se retrouva cependant dans ma mémoire, plus fraîche que je n’osais l’espérer. J’exposai mes premiers résultats dans deux articles publiés par la Nouvelle Revue, au commencement de l’année 1884; articles que les nombreux lecteurs de cette Revue ont bien voulu accueillir avec une faveur, dont j'ai conservé les sympathiques témoignages.
Mais ce n'était là qu’une entrée en matière. Depuis lors je n’ai cessé d'approfondir l’étude des manuscrits et de rechercher tous les textes des auteurs anciens se rapportant à la chimie, textes plus nombreux et plus explicites qu’on ne le croit communément. J’y ai récolté une multitude de renseignements, qui ont donné à mon œuvre plus de précision et de solidité.
C'est ainsi que mon premier travail s’est transformé en un livre, composé de première main et d’après des documents en grande partie inédits.
Les Papyrus grecs que nous a légués lancienne Égypte, et qui sont conservés dans les Musées de Leide, de Berlin et du Louvre, à Paris, m'ont procuré
pour cet objet les plus précieux renseignements. Ils