CHAPITRE III
$ 1. — Leur énumération.
côté des personnages mythiques, divins ou royaux, donnés comme auteurs des vieux ouvrages de chimie, il existe toute une série d’autres noms de personnages humains et historiques, sous le patronage apocryphe ou pseudonyme desquels se sont placés les premiers alchimistes : toujours pour accroître la célébrité de leurs ouvrages, ou pour se couvrir de la persécution.
C'est ainsi qu’au moyen âge Albert le Grand, Raymond Lulle, saint Thomas, sont supposés les auteurs de certains traités d’alchimie.
Tels sont les philosophes grecs de l'époque classique, devenus ici pseudonymes ; tels aussi les philosophes grecs de l’époque alexandrine, contemporains de nos auteurs et dont plusieurs sont connus
dans l’histoire comme magiciens ; peut-être ont-ils été aussi des alchimistes. Tels sont encore Démocrite et Ostanès, réputés les promoteurs de la magie et de l’alchimie, d’après des traditions fort anciennes. Ostanès se rattache d’ailleurs aux origines chaldéennes (p. 46). Je dirai aussi quelques mots des pseudonymes juifs, Moise, Marie et Cléopâtre, et Je terminerai par l'énumération des égyptiens cités dans les plus anciens textes, soit comme alchimistes, soit comme astrologues, tels que Chymès, éponyme de la chimie, Pétésis, Pétosiris, Pammenès et Pauseris. Leur personnalité est douteuse; cependant plusieurs pourraient être également rangés parmi les écrivains historiques.
| $ 2. — Les philosophes grecs.
Un grand nombre de philosophes grecs sont nommés dans leslistes alchimistes, et tout d’abord les deux grands maîtres de la philosophie antique : Platon et Aristote. Nous trouvons aussi dans la liste du manuscrit de saint Marc les noms des auteurs des écoles Ionienne et Italiote : Thalès, Héraclite, Xénocrate, Diogène, Hippasus, Démocrite. Ces noms se rattachent à la doctrine des quatre Éléments, continuellement invoquée par les alchimistes. Au contraire, les écoles Épicurienne et Stoicienne, circonstance étrange, semblent inconnues de nos auteurs, et l’on n'y lit rien, en particulier, qui soit relatif aux théories de
LES ALCHIMISTES PSEURONYMFS 14
la vieille école Atomique 1°. Aucun auteur latin ne figure non plus dans ces listes.
Au moyen âge, les philosophes grecs font également partie des alchimistes. Ainsi dans la Turba rhilosophorum, ouvrage d'une basse époque, on voit les noms de Pythagore, d'Anaxagore, de Parménide, de Socrate, de Zénon, de Platon, associés avec Bélus, avec Pandolfus et d'autres noms barbares. Chacun de ces philosophes y vient débiter quelques sentences, qui n'ont aucun rapport avec ses doctrines connues par l'histoire. La Turba se rattache peut-être à un petit traité de nos manuscrits, ayant pour titre l'Assemblée des philosophes (2. Cependant la composition de ce dernier est toute différente.
Aristote est cité formellement et à plusieurs reprises, par les auteurs alchimiques, qui semblent en avoir eu une connaissance réelle. « Il y a quatre causes, d’après le naturaliste Aristote, pour tout ce qui est générique », dit le manuscrit 2.327, fol. rro.
Quoi qu’il en soit de ce point, Platon et Aristote sont mis en tête de la liste des alchimistes œcuméniques, sans qu'aucun ouvrage leur soit assigné.
Platon, Aristote, Pythagore, ont été aussi comptés de bonne heure parmi les magiciens, toujours à cause de leur grande autorité scientifique. Au moyen âge, on leur attribua formellement des traités d'alchimic, rattachés à l'Égypte par un dernier souvenir tradiuonnel. De secretiori Ægyptiorum philosophia : tel est en effet le titre de certains ouvrages d’alchimic,
(1) Sauf un mot dans Olympiodore, ms. de saint Marc, 167 ve. (2) Ms. 2.327, fol. 233.
donnés comme de Platon et d’Aristote par les Arabes. Mais ces traités, que l’on peut lire imprimés dans le Theatrum chemicum, sont des œuvres arabes, sans racine antérieure.
Un des ouvrages latins du pseudo-Aristote, reproduit dans le Theatrum chemicum (1), offre une physionomie singulière et plus ancienne. Il ne s’en réfère pas aux Arabes, du moins quant au fond des doctrines. Il cite, non seulement le nom d’Alexandre, — ce qui n’a rien de surprenant, — mais celui du roi Antiochus, et ïil parle sans cesse du Serpent, dans des termes qui rappellent étrangement l’Ouroboros et son rôle chez les gnostiques. Les quatre roues du char qui le supporte sont assimilées aux quatre éléments, comme les quatre pieds du dragon des alchimistes les plus anciens (p. 59). Peut-être y a-t-il là quelque débris d’un traité contemporain des nôtres.
Les philosophes alexandrins touchent de plus près aux alchimistes. Non seulement ils étaient contemporains; mais 1ls s’occupaient de connaissances congénères, l'astrologie et la magie. Aussi s’explique-t-on la présence du nom de Porphyre dans la liste de la page 129; aucun écrit n'existe sous son nom dans les manuscrits. Au contraire, le nom de Jamblique, philosophe alexandrin qui a été le grand maître des magiciens, figure dans nos manuscrits comme celui de l’auteur, peut-être authentique, de deux procédés de transmutation (2). La parenté des diverses sciences occultes, magie et alchimie, je le répète, se maintient donc ici.
(1) Tome V, p. 792.
(2) Ms. 2.327, fol. 266 et 267.
Une indication non moins significative peut être tirée du nom de l’empereur Julien, qui figure au bas du fol. 242 (1) : « Ainsi fut accompli le précepte de l'empereur Julien. » Le nom de l’empereur Julien est remarquable. On sait quelles relations il entretint avec les magiciens disciples de Jamblique et comment ilse livra lui-même aux pratiques théurgiques ; on sait d'autre part que son nom, maudit par les chrétiens, disparut presque aussitôt de l’histoire. Son autorité ne put guère être invoquée que par des paiens contemporains, affiliés à la même école magique et philosophique.
Une série de pseudonymes très intéressante, en raison des écrits qu’elle renferme, est celle des apocryphes proprements dits : Je veux parler des traités écrits, figurant dans la collection et attribués à des personnages historiques, ou crus tels, en raison de quelque analogie d’école ou de tradition secrète. Peutêtre aussi étaient-ce des noms conventionnels, que les initiés se donnaient les uns aux autres dans leurs réunions secrètes. Tels sont notamment Démocrite et Ostanès le Mède.
$ 3. — Démocrite.
Démocrite et les traditions qui s’y rattachent jouent un rôle capital dans l’histoire des origines de l'alchimie. En effet, parmi les livres venus jusqu'à nous
(1) Ms. 2. 327.
et qui contiennent des recettes ct des formules pratiques, l'ouvrage le plus ancien de tous, celui que les auteurs ayant quelque autorité historique citent, et qui n’en cite aucun, c’est celui de Démocrite, intitulé Physica et Mystica. Cet ouvrage est pseudonyme, je n'ai pas besoin de le répéter; mais il se rattache à l’œuvre authentique de Démocrite par des liens faciles à entrevoir.
Assurément, les historiens de la philosophie antique ont le droit et le devoir de n’admettre que des livres incontestables, lorsqu'il s’agit d'établir ce que Démocrite a récllement écrit. Mais ce n'est pas Ilà une raison suffisante pour écarter le reste du domaine de l’histoire et pour refuser d'en établir l’époque et la filiation. En effet les ouvrages des imitateurs, même pseudonymes, de Démocrite ont leur date et leur caractère propre. Ces ouvrages sont anciens, eux aussi, et ils répondent à un certain degré de l’évolution incessante des croyances humaines, des doctrines philosophiques et des connaissances positives. Les livres magiques et naturalistes que l’on attribuait à Démocrite, au temps de Pline et de Columelle, feraient tache dans la vie du grand philosophe rationaliste; mais ils avaient pourtant la prétention de relever de son inspiration. Ils ont concouru à l'éducation mystique et pratique de plusieurs générations d'hommes ; ils se rattachent en outre de la façon la plus directe à l’histoire des origines de l’une des sciences fondamentales de notre temps, la chimie.
Avant de parler de cet ordre d'ouvrages et de tâcher de retrouver les noms véritables de quelques-uns
la Perse et la mer Rouge. Cicéron (1) et Strabon, parlent de ces voyages. D’après Diodore, Démocrite séjourna cinq ans en Égypte. Clément d’Alexandrie, dans un passage dontune partie, d’après Mullach, aurait été empruntée à Démocrite lui-même, dit également qu'il alla en Babylone, en Perse, en Égypte et qu'il étudia sous les mages et les prêtres. Aussi lui attribuait-on certains ouvrages sur les Écritures sacrées des Chaldéens et sur celles de Méroé.
Si j'insiste sur les voyages et sur l'éducation de Démocrite, c'est que ces récits, qui semblent authentiques, changent de physionomie dans Pline l’ancien. Pline est le premier auteur qui ait transformé le caractère du philosophe rationaliste, et qui lui ait attribué cette qualité de magicien, demeurée dès lors attachée à son nom pendant tout le moyen âge.
Ainsi Pline fait de Démocrite, le père de la magie, et il prélude aux histoires de Synésius et de Georges le Syncelle, d'après lesquelles Démocrite aurait été initié à l’alchimie par les prêtres égyptiens et par Ostanès le mage.
On rencontre le même mélange de traditions, les unes authentiques, les autres apocryphes, dans l'étude des ouvrages de Démocrite.
Les œuvres de Démocrite et de son école formaient dans l'antiquité une sorte d’encyclopédie philosophique et scientifique, analogue à l'ensemble des traités qui portent le nom d’Aristote. Elle fut réunie et classée en tétralogies par le grammairien Thrasylle, du temps de Tibère. Malheureusement ces livres
(1) Ultimas terras peragratus.
en vient; l'air, les animaux ctce qui en vient; l’eau, les poissons ct ce qui en vient ; la terre, les sels, les métaux, les plantes et ce qui en vient, etc (1). Tout cela semble sc rapporter à des traités antiques.
Le départ rigoureux entre les œuvres authentiques et les ouvrages des disciples et des imitateurs de Démocrite, qui se sont succédé pendant cinq ou six siècles, cest aujourd’hui, je le répète, difficile; surtout en l'absence d’ouvrages complets et absolument certains. Cependant, ces ouvrages, même pseudonymes, semblent renfermer parfois des fragments de livres plus anciens. Leur ensemble est d’ailleurs intéressant, comme portant le cachet du temps où ils ont été écrits, au double point de vue des doctrines mystiques ou philosophiques et des connaissances positives.
J'ai retrouvé récemment dans les manuscrits alchimiques et publié un fragment sur la teinture en pourpre par voie végétale, fragment qui semble avoir appartenu à la collection des œuvres de Démocrite; je veux dire aux ouvrages cités par Diogène Laerce, Pétrone et Senèque. Les sujets que ceux-ci traitaient, notamment l'étude de la teinture des verres et émaux, nous expliquent comment les premiers alchimistes, empressés à se cacher sous l'égide d’un précurseur autorisé, ont donné le nom de Démocrite à leur traité fondamental, Physica et Mystica.
Celui-ci est un assemblage incohérent de plusieurs morceaux d'origine différente. Il débute, sans préam-
(1) Ms. 2.327, fol. 201 ; ms. de saint Marc, fol. 166 vo.
bule, par un procédé technique pour teindre en pourpre ; c’est celui que j’ai traduit (r) : ce fragment, dont le caractère est purement technique, n’a aucun lien avec le reste. Les manuscrits renferment à la suite une évocation des enfers du maître de Démocrite (Ostanès), puis des recettes alchimiques.
Donnons quelques détails sur ces diverses parties.
Le second fragment (évocation magique) rapporte que le maître étant mort, sans avoir eu le temps d’initier Démocrite aux mystères de la science, ce dernier l’évoqua du sein des enfers : « Voilà donc la récompense de ce que j'ai fait pour toi », s’écrie l’apparition. Aux questions de Démocrite, elle répond : « Les livres sont dans le temple.» Néanmoins, on ne réussit pas à les trouver. Quelque temps après, pendant un festin, on vit une des colonnes du temple s’entr'ouvrir ; on y aperçut les livres du maître, lesquels renfermaient seulement les trois axiomes mystiques : « La nature se plaît dans la nature ; la nature triomphe de la nature; la nature domine la nature ;» axiomes qui reparaissent ensuite comme un refrain, à la fin de chacun des paragraphes de l’opuscule alchimique proprement dit. Ce récit fantastique a été reproduit plus d’une fois au moyen âge, sous des noms différents, et attribué à divers maîtres célèbres. L'évocation elle-même tranche par son caractère avec la première et la dernière parties, où rien d’analogue ne se retrouve. Cependant, elle rappelle le titre d’un
(1) Voir l’appendice F.
ouvrage sur les Enfers, attribué à Démocrite ct dont le vrai caractère est incertain (1). Peut-être aussi faut-il y chercher quelque ressouvenir des idées du vrai Démocrite sur les fantômes et sur les songes (2), auxquels il supposait une existence réelle. Nous trouvons des idées toutes parcilles dans Épicure et dans Lucrèce, qui attribuaient aux images sorties des corps une certaine réalité substantielle, analogue à celle de la mue des serpents (3). On conçoit que de telles théories conduisaient aisément à des imaginations pareilles à celles des spirites de nos jours. |
Quoi qu’il en soit, le récit de l'évocation que je viens de rappeler nous ramène aux ouvrages magiques apocryphes, que l’on attribuait déjà à Démocrite du temps de Pline ; je ne serais pas surpris qu’elle en fût même tirée. Nous aurions alors ici trois ordres de morceaux de date différente : la partie alchimique, apocryphe et la plus récente, mais antérieure au ive siècle de notre ère; la partie magique, également apocryphe, mais précédant Pline; et la partie technique, peut-être la plus ancienne, se rattachant seule à Démocrite, ou plutôt à son école. Cette association, par les copistes, de fragments d’époques différentes n'est pas rare dans les manuscrits. En tous cas, elle a lieu dans quatre manuscrits de la Bibliothèque Nationale, lesquels semblent provenir d’une source commune. Elle existe aussi dans le manuscrit de saint Marc, qui remonte au x1° siècle.
(1) MuLLACH, p. 16.
(2) Voir la Philosophie des Grecs, par ZeLLer, t. Il, p. 351, 353. Trad. Boutroux, 1882.
(3) De naturd rerum, IV, 333.
Ca
miques de nos bibliothèques. Le nom de Démocrite se trouve à deux reprises dans le rituel magique des papyrus de Leide (1), papyrus qui renferment à la fois des recettes magiques et des recettes alchimiques. On rencontre aussi dans ces papyrus (2), sous le titre de Sphère de Démocrite, une table en chiffres destinée à pronostiquer la vie ou la mort d’un malade; table toute pareille aux tables d’'Hermès et de Petosiris qui existent dans les manuscrits des bibliothèques (p. 35). Tout cela, je le répète, montre que les traditions attachées au nom de Démocrite en Égypte, à l'époque des premiers siècles de l'ère chrétienne, avaient le même caractère que dans nos manuscrits. Ajoutons, comme dernier trait commun, que dans le papyrus n° 66 de Leide, les procédés de teinture en pourpre, les recettes métallurgiques, les recettes de transmutation et les recettes magiques se trouvent parcillement associées.
Or ces divers ordres de procédés se lisent ensemble dans l’opuscule du pseudo-Démocrite, opuscule traduit ou plutôt paraphrasé en latin, d’après un manuscrit analogue aux nôtres, et publié à Padoue, par Pizzimenti, en 1573, sous le titre de Democriti Abderitæ de Arte magnä, avec les commentaires de Synésius, de Pélage et de Stephanus d’Alexandrie. Je l'ai analysé plus haut.
Mullach regarde à tort cet Opuscule comme distinct des Physica et Mystica; je me suis assuré qu’il
(1) No 75 de REUvENS, p. 163 de l’appendice de ses lettres à M. Letronne.
(2) REUVENS, p. 148.
n'existe entre eux d’autre différence que l’absence des deux morceaux relatifs à la teinture en pourpre et à l'évocation magique.Ceux-ci semblent avoir été ajoutés en tête par quelque copiste, d’après la seule analogie du nom de l’auteur, réel ou prétendu, et peut-être aussi d’après l’analogie des sujets (Teinture en pourpre et teinture des métaux). Le manuscrit de saint Marc (fol. 2) distingue, en effet, les deux sujets, dans une table des matières plus vieille que ce manuscrit.
Il existe un autre traité du pseudo-Démocrite (1), traité dédié à Leucippe, philosophe qui fut en effet le maitre et l’ami de Démocrite. « Je me servirai d’énigmes, mais elles ne t’arrêteront pas, toi médecin qui sais tout. » C’est le style des apocryphes.
La Lettre de Démocrite à Philarète (2), autre ouvrage du même écrivain, commence par une liste de corps. « Voici le catalogue des espèces : le mercure tiré de l'œuf, la magnésice, l’antimoine, la litharge de Calcédoine et d'Italie, le plomb, l’étain, le fer, le cuivre, la soudure d’or, etc. » Puis vient l’art mystérieux des teintures métalliques.
L’exposé ci-dessus concorde avec les autres auteurs. En effet, d’après Synésius, reproduit par Gcorge le Syncelle, Démocrite avait écrit quatre livres de teintures sur l’or, l'argent, les pierres et la pourpre (3): ce qui rappelle à la fois la lettre précédente etle passage de Sénèque.
Synésius dit encore que Démocrite avait dressé
(1) Ms. 2.327, fol. 258.
(2) Ms. 2.327, fol. 31 vo.
(3) Ms. 2.327, fol. 118.
un catalogue du blanc et du jaune. « Il ÿ enregistra d’abord les solides, puis les liquides. I] appela le catalogue de l’or, c’est-à-dire du jaune : Chrysopée, ou l’art de faire de l’or; et le catalogue de l'argent, c’est-à-dire celui du blanc : Argyropée, ou l’art de faire de l'argent. »
Tous ces commentaires montrent quel intérêt on attachait aux recettes du pseudo-Démocrite et permettent de les faire remonter en decà de la fin du 1v° siècle de notre ère, peut-être même beaucoup plus haut.
Attachons-nous d’abord à l’autorité de Synésius : il adresse son commentaire sur Démocrite à Dioscorus, prêtre de Sérapis à Alexandrie; dédicace conforme à l'opinion qui identifie l’alchimiste ‘et l’évêque de Ptolémaiïs, lequel a vécu à la fin du iv siècle. Son ouvrage doit avoir été écrit avant l’an 380, date de la destruction du temple de Sérapis à Alexandrie. En outre, il cite Zosime le Panopolitain comme un auteur très ancien; ce qui reporterait celui-ci au moins au temps de Constantin ou de Dioclétien; peut-être plus loin encore. Le langage gnostique de Zosime est en effet celui des auteurs de la fin du n° siècle et du commencement du me. Or, le pseudo- Démocrite est déjà une autorité pour Zosime.
Tâchons d’aller plus avant. Les auteurs anciens signalent certains écrits ou mémoires sur la nature, fabriqués par un Égyptien, Bolus de Mendès, et attribués à tort à Démocrite (1). Ces mémoires
(1) CocuxeLe, l. VIE, ch, v. — Sed Ægyptiæ gentis auctor memorabilis Bolus Mendesius, cujus commenta quæ appellantur græcè brouvruate, sub nomine Democriti falso producuntur.
ment cette fraude. Il semble plutôt s’être déclaré de l’école de Démocrite, suivant un usage très répandu autrefois. Peut-être prenait-il le nom de Démocrite dans les cérémonies secrètes des initiés. Stéphanus de Byzance, à l’article Apsinthios, parle en effet de Bolus le Démocritain ; de même les Scholia Nicandri ad theriaca. Dans Suidas et dans le Violarium de l’impératrice Eudocie (1), autre recueil byzantin, il est question de Bolus le pythagoricien, qui avait écrit sur les merveilles, sur les puissances naturelles, sur les sympathies et les antipathies, sur les pierres, etc. (2). Bolus est tout au moins contemporain de l’ère chrétienne, sinon plus ancien. C’est à quelque ouvrage de l’ordre des siens que semblent devoir être rapportées les reccttes agricoles, vétérinaires et autres, attribuécs à Démocrite le naturaliste (3) dans les Geoponica, recueil byzantin de recettes et de faits relatifs à l'agriculture. Quelques-uns de ces énoncés se ressentent même des influences juives ou gnostiques ; par exemple celui-ci : « d’après Démocrite, aucun serpent n’entrera dans un pigeonnier, si l’on inscrit aux quatre angles le nom d'Adam. »
Bolus n’était pas le seul auteur de l’école démocritaine, ou pseudo-démocritaine. Nous trouvons aussi dans les manuscrits alchimiques l'indication des Mémoires démocritains de Pétésis, autre égyptien.
Le livre de Sophé l’Égyptien, c'est-à-dire du vieux
(1) Édit de Leipsick, p. 161.
(2) Voir les Commentaires sur Columelle de ScnNEIDER, 1794. (3; Geoponica, L. XIX, ch. 1x ef rassim.
roi Chéops, est attribué tantôt à Zosime (1), tantôt à Démocrite (2).
Cela montre qu'il existait en Égypte, vers le commencement de l’ère chrétienne, toute une série de traités naturalistes, groupés autour du nom et de la tradition de Démocrite.
Cette littérature pseudo-Démocritaine, rattachée à tort ou à raison à l'autorité du grand philosophe naturaliste, est fort importante : car c’est l’une des voies par lesquelles les traditions, en partie réelles, en partie chimériques, des sciences occultes ct des pratiques industrielles de la vieille Égypte et de Babylone ont été conservées. Sur ces racines équivoques de l’astrologie et de l’alchimie se sont élevées plus tard les sciences positives dont nous sommes si fiers : la connaissance de leurs origines réelles n’en offre que plus d'intérêt pour l’histoire du développement de l'esprit humain.
En fait, je le répète, c’est à cette tradition que se rattachent les alchimistes, aussi bien que les papyrus de Lcide. Il est possible que les œuvres magiques dont parle Pline continsent déjà des récits et des recettes alchimiques, pareilles à celles des Physica et Mystica : à supposer que ce dernier ouvrage n’en provienne pas directement.
Le langage même prêté à Démocrite l’alchimiste, est parfois celui d’un charlatan, parfois celui d’un philosophe : peut-être en raison du mélange des ouvrages authentiques et apocryphes. Tantôt, en effet, il déclare:
(1) Dans son intitulé, ms. 2.327, fol. 251.
(2) Ms. 2,325, fol. 168 ; ms. 2,327, fol. 152 ; ms. 2.248, fol. 36.
« il ne faut pas croire que ce soit par quelque sympathie naturelle que l’aimant attire le fer... mais cela résulte des propriétés physiques des corps(r)». Tantôt au contraire (2), Démocrite s'adressant au roi, dit : «Il faut, Ô roi, savoir ceci : nous sommes les chefs, les prêtres et les prophètes; celui qui n’a pas connu les substances et ne les a pas combinées et n’a pas compris les espèces et joint les genres aux genres, travaillera en vainetses peines seront inutiles; parce que les natures se plaisent entre elles, se réjouissent entre elles, se corrompent entre elles, se transforment entre elles et se régénèrent entre elles. »
Il existe dans les manuscrits une page célèbre qui expose Îles vertus du philosophe, c’est-à-dire de l’initié (3). Or, cette prescription est attribuée par Cedrenus (4) à Démocrite, et il ajoute que celui qui possède ces vertus, comprendra l’énigme de la Sibylle, allusion directe à l’un des traités alchimiques (p. 136).
Ailleurs, Démocrite l’alchimiste fait appel, non dans quelque naïveté, à ses vieux compagnons de travail contre le scepticisme de la jeunesse (5). « Vous donc, Ô mes co-prophètes, vous avez confiance et vous connaissez la puissance de la matière ; tandis que les jeunes gens ne se fient pas à ce qui est écrit : ils croient que notre langage est fabuleux et non symbolique. » Il parle ensuite de la teinture superficielle des métaux et de leur teinture profonde, de celle que le
(2) Ms. 2.327, fol. 215 et 216.
(3) Ms. 2.327, fol. 109, ve.
(4) Édit. de Paris, p. 121.
(5) Ms. 2.327, fol. 27 vo.
nd
feu dissipe et de celle qui y résiste, etc.: ce qui répond en effet à des notions réelles et scientifiques.
Quant aux recettes alchimiques elles-mêmes du pseudo-Démocrite, on y entrevoit diverses expériences véritables, associées avec des résultats chimériques. Tel est le texte suivant :
« Prenez du mercure, fixez-le avec le corps (1) de la magnésie (2), ou avec le corps du stibium d'Italie, ou avec le soufre qui n’a pas passé par le feu, ou avec l’aphroselinum, ou la chaux vive, ou l’alun de Mélos, ou l’arsenic, ou comme il vous plaira, et jetez la poudre blanche sur le cuivre; alors vous aurez du cuivre qui aura perdu sa couleur sombre. Versez la poudre rouge sur l'argent, vous aurez de l'or; si c’est sur l’or que vous la jetez, vous aurez Île corail d’or corporifié. La sandaraque produit cette poudre jaune, de même que l’arsenic bien préparé, ainsi que le cinabre, après qu’il a été tout à fait changé. Le mercure seul peut enlever au cuivre sa couleur sombre. La nature triomphe de la nature. »
Il n’est guère possible d'interpréter aujourd’hui ce texte avec précision : d’abord parce que les mots mercure, arsenic, soufre, magnésie, ne présentaient pour les alchimistes ni le sens positif, ni le sens précis qu’ils ont pour nous (voir p. 24); chacun d’eux désignait en réalité des matières diverses, ayant dans l'opinion des auteurs du temps une essence commune.
(1) Corps signifie ici métal.
(2) Le mot magnésie s’appliquait à diverses matières blanches. Ici il semble qu'il s'agisse d’un sel de plomb.
Cette notion est analogue aux idées des Égyptiens sur Ja nature des métaux.
L'intérêt d’une semblable étude est d’ailleurs limité. En effet, les opérations qu’effectuaient les alchimistes sont connues par leurs descriptions; ces opérations ne diffèrent pas des nôtres et portent sur les mêmes substances. Or, tous les résultats positifs des dissolutions, distillations, calcinations, coupellations, etc., auxquelles ils se livraient sont aujourd’hui parfaitement éclaircis : nous savons que la transmutation tant rêvée ne s’y produit jamais. Il est donc inutile d’en rechercher la formule exacte dans les recettes du pseudo-Démocrite, de Zosime ou de leurs successeurs. Il semble d’ailleurs que ces auteurs lJaissassent toujours quelque portion obscure, destinée à être communiquée seulement de vive voix. C’est ce qu’indique la fin du pseudo- Démocrite. « Voilà tout ce qu'il faut pour l'or et l'argent; rien n'est oublié, rien n’y manque, excepté la vapeur et l’évaporation de l'eau : je les ai omises à dessein, les ayant exposées pleinement dans mes autres écrits (1). » Je dirai cependant que l’on entrevoit dans les descriptions du traité Physica et Mystica, deux poudres de projection, propres à fabriquer l'or et l’argent. On y cite aussi - le corail d’or, autrement dit teinture d’or, qui était réputé communiquer aux métaux la nature de l'or: c'était pour lesalchimisteslechef-d'œuvredeleurart(2).
(2) Ms. 2.327, lettre de Démocrite à Leucippe, fol. 269 vo :
péyraTov Oauua, roëto xuhouatv ypusoxopahov - 9 Le L]
LES ALCHIMISTES PSEUNONYMES 103
$ 4. — Ostanès et les Chaldéens.
Ostanès est réputé le maître et l’initiateur de Démocrite ; leurs noms sont associés, aussi bien dans Pline et dans les papyrus de Leide que dans les manuscrits de nos Bibliothèques. Il mérite de nous arrêter.
Au nom d'Ostanès le Mède, ou le Mage, se rattachent en effet, d’étranges légendes. Hérodote (1), parle d'un Perse de ce nom, père d'Amestris, épouse de Xerxès, lequel accompagnait ce prince dans son expédition en Grèce. C’est à lui que se sont reliées plus tard les traditions des magiciens, au commencement de l'ère chrétienne. Pline raconte (2) que cet Ostanès, venu en Grèce avec Xerxès, était un magicien qui enseigna la science à Démocrite. Un second Ostanès aurait vécu au temps d'Alexandre. Le nom d'Ostanès aurait même été employé comme une sorte de dénomination générique parmi les mages. Ce nom est fréquemment rappelé, comme celui d’un magicien, par les auteurs des n° et m° siècles, tant païens que chrétiens. Origène parle du mage Ostanès; Tertullien le cite (3); de même saint Cyprien (4), Arnobe (5),
| (1) L. VIE, ch. Lxr.
(2) L. XXX, ch. 11.
(3) De Animä, ch. Lvu.
(4) De Idolorum vanitate.
(5) A dversus gentes, |. I.
Minutius Félix, Tatien {1}, saint Augustin (2), etc. Nicomaque de Gerasa, auteur des Theologumenon arithmetices (3) nomme aussi Ostanès le Babylonien à côté de Zoroastre. C'était donc un auteur réputé très autorisé. Aussi ne devons nous pas être surpris de le trouver invoqué plusieurs fois par les papyrus de Leide, qui le rapprochent de Démocrite : par exemple dans le rituel magique du n° 75, décrit par Reuvens (4).
C'est précisément à ces traditions d’Ostanès le Mage cet de Démocrite, les maîtres des sciences occultes, que se refèrent les plus anciens alchimistes auxquels 1l soit permis d'attribuer un caractère tout à fait historique, tels que Zosime le Panopolitain, Synésius, Olympiodore. Synésius, par exemple (5), dans un passage que le Syncelle, auteur du vu siècle, reproduit en partie (6), rapporte que le philosophe Démocrite, pendant son voyage en Égypte, fut initié dans le temple de Memphis par le grand Ostanès, avec tous les prêtres de l'Égypte. Nous retrouvons ainsi dès la fin du 1v° siècle, le souvenir du voyage de Démocrite en Égypte, associé à son initiation, réelle ou prétendue, et à ses connaissances sur les sciences occultes.
Synésius ajoute que Démocrite écrivit à cette occasion ses quatre livres sur la teinture de l'or,
(1) Oratio contra Græcos.
(2) L. IV. Contre les Donatistes.
(3) Cité par Puorius, codex CLXXX VII.
(4) Lettres à M. Letronne. Appendice, p. 163 et p. 148.
(5) Ms. 2.327, fol. 31.
(6) Scaliger regarde le passage de Syncelle comme tiré du chronographe Panodorus, moine égyptien du temps d’Arcadius.
Voici la préparation de l’eau divine. Cette cau ressuscite les morts et tue les vivants; elle éclaircit les ténèbres et assombrit la lumière, etc (1). » La Panacée universelle, qui joua un si grand rôle au moyen âge, qui apparaît ainsi dès les origines grecques de l’alchimie. Elle serait de source chaldéenne, c’est-à-dire babylonienne (p. 52).
La tradition chaldéenne est attestée encore en alchimie par d’autres noms, de caractère non douteux. Tel est celui de Sophar le Persan, le divin Sophar, cité par Zosime à diverses reprises (2) : c'était un auteur autorisé pour lui. Le nom même de Sophar reparaît au moyen âge, sous la forme d’un roi d'Égypte, inventeur d’une teinture propre à changer les métaux en or, et sous celui de Sopholat, roi paien ayant inventé un arcane qui lui permit de vivre trois cents ans. Mais ce sont là des contes arabes. Aucun traité n’est attribué à Sophar dans notre recueil.
Zoroastre, qui s’y trouve aussi rappelé (3), représente pareillement un souvenir de la Perse ou de la Chaldée. Il s’agit ici, bien entendu, non du prophète mythique iranien, mais d'un apocryphe, qui en avait pris le nom, lequel est cité par Porphyre et les Alexandrins et désigné par Suidas comme avant composé des livres sur les pierres précieuses et sur l'astrologie. Il avait aussi écrit sur la médecine. Les Geoponica, collection byzantine d'extraits des auteurs " du n° et im siècle sur l’agriculture, en donnent des
(1) Ms. 2.240, fol. 75 vo.
(2) Ms. 2.327, fol. 160.
(3) Manuscrit de saint Marc, fol. 190.
fragments (1). On y parle encore d'un traité de Zoroastre sur les sympathies et antipalhies naturelles (2), titre fort en honneur vers le m° siècle et que nous trouvons également assigné à un traité de Bolus, le pseudo-Démocrite, et à un traïté d’'Anatolius. Ces derniers livres sont parvenus jusqu’à nous.
Ç 5. Les alchimistes égyptiens.
LS
Les manuscrits invoquent toute une série de vieux maîtres, se rattachant à l'Égypte par leur nom, et qui semblent être des personnages, les uns mythiques, les autres historiques, représentant la tradition de lascience alchimique vers les premiers temps de l’ère chrétienne.
Tel est Chémès ou Clhrmes, donné comme un auteur réel dans plusieurs endroits. Si ce mot ne doit pas se traduire par « le Chimiste » en général, ce serait peut-être, comme celui d'Hermès, la traduction du nom d’une divinité égyptienne (?}, telle que Khem ou Ammon générateur, symbole de la germination et de la végétation. Il est cité à diverses reprises. Par exemple, le manuscrit 2.327 (3) lui attribue d’avoir énoncé, en suivant l'autorité de Parménide, les axiomes mystiques : « Le tout est un ; par
(1) F1, ro, 12; I, 155 V, 46, etc.
(2) XV, L (3) Fol. 122 et 204.
lui le tout est engendré ; un est le tout et si le tout ne contenait pas le tout, il ne pourrait l’engendrer (1). » Ces axiomes sont inscrits autour des cercles magiques et des images du serpent dessinés dansles manuscrits, avec les figures des métaux (où des planètes) au milieu; figures qui rappellent d’une manière frappante certains talismans gnostiques, entourés par le serpent Ouroboros et existant dans les Collections de pierres gravées de la Bibliothèque Nationale (voir p. 61 et 62). Démocrite, Synésius, Olympiodore, Stephanus, le Kitab-al-Fihrist s’en réfèrent également aux ouvrages de Chymès ; mais aucun de ceux-ci ne nous est parvenu.
Epibechius ou Pébéchius, très vieil écrivain (2), porte un nom égyptien mythique, celui de l’épervier Pe-Bech, symbole d’'Horus. Nous trouvons même une analogie plus complète dans le magicien de Coptos nommé par Pline (3) Apollo Bechès, c'est-à-dire Horus l’'Epervier.
Petasius, cité comme auteur de Mémoires démocritains (4) et auquel s’adresse Ostanès (5), est aussi un égyptien : Pétésis, signifie le don d’Isis, Isidore en grec. Ces deux noms se lisent à la fois dans la liste placée en tête du manuscrit de saint Marc (6). Il existe deux saints Isidore d’Alexandrie, au iv° siècle.
(1) “Ev yäp To v, xat SLabron ro nav yéyove. Ev ro mèv xai ei ph Rav É4n T0 Tv, où ÉYOVE TO Tav.
(2) Ms. 2.327, fol. 138.
(3) L. XXX, ch. 11.
(4) Ms. 2.327, fol. 150 ; ms. 2.249, fol, 35 vo,
(5) M. 2.240, fol. 35 et 75.
(6) Fol. 3 vo.
Un Pétésis figure comme prêtre et magicien, dans les papyrus de Leide (r).
Le titre deroi d'Arménie a été attribué à cet auteur dans certaines suscriptions, pour augmenter son autorité; de même que celui du roi de l’Inde, donné à Géber chez les Arabes.
Le nom de Pétésis rappelle un personnage congénère : Pétosiris (le don d'Osiris), astrologue et magicien (2), cité par Aristophane, dans les Danaïdes (3). Pline (4) et Juvénal (5) en parlent et l’associent à Necepso. Manéthon l’astrologue, Porphyre, le Tetrabiblion de Ptolémée, Vettius Valens ct J. Firmicus, autres astrologues du temps des Constantins, invoquent aussi son autorité. Nous possédons même à la Bibliothèque nationale un manuscrit grec relatif à l’astrologie, à la magie et à l’alchimie (6), manuscrit où se trouvent entre autres la lettrede Pétosiris au roi Necepso (7), laquelle existait peut-être déjà du temps de Pline. On y rencontre aussi l’Organon (instrument) ou sphère de Pétosiris, destinée à prévoir l'issue des maladies d’après certaines combinaisons numériques : organon qui rappelle la table d'Hermès du ms. 2.327 et la sphère de
(1) Reuvens, 2° lettre, p. 76, 77. — Papyri Græci de LeEmaNs, I, 41 (1843) : Iernotos.
(2) Voir MarsHax Canon, p. 477 et suiv. (1072).
(3) Pièce perdue. ATHÉNÉE, 1. III, 114.
(4) L. VIE, ch. xuix.
(5) Ge satire :
… Capiendo nulla videtur
Aptior hora cibo, nisi quam dederit Petosiris..…. Quique magos docuit mysteria vana Necepsos.
(6) No 2.410.
(7) Fol. 32.
Démocrite des papyrus de Leide (p. 35), construites en vue de la même destination.
Pamménès est prétendu le précepteur de Démocrite dans l’art de la Chrysopée (1). George le Syncelle, dans un passage relatif à Démocrite, dit que Pamménès fut blâämé pour s’être exprimé clairement, tandis que les autres alchimistes parlaient en symboles (2). Ce nom figure aussi dans Tacite, comme celui d’un astrologue frappé de bannissement (p. 46).
D'après les renseignements que M. Revillout a bien voulu me fournir, Pamménès répond à un nom égyptien bien connu, qui existe sous une forme analogue (Pamenasis) dans des papyrus grecs et démotiques bilingues publiés par M. Brugsch, ainsi que dans un enregistrement existant au Louvre ({Pamenas:. C'était aussi le nom d’une bourgade voisine de Thèbes.
Pauseris ou Panseris est nommé dans les listes alchimiques."C’est là encore un nom égyptien. La forme Pauseris (3) nous reporte à la divinité Osiris, sous l’invocation duquel ce personnage aurait été placé. En tout cas , ce nom est égyptien, aussi bien que les précédents.
$ 6. — Les Alchimistes Juifs.
Une des choses les plus étranges dans cette histoire
est le rôle attribué aux Juifs. J'ai rappelé déjà (p. 56) (1) Ms. 2.527, fol. 20.
(2) P. 326, édit. de Paris.
(5) Ms. de saint Marc, fol, 99, vo; ms. 2.327, fol. 08.
le passage de Zosime, d’après lequel les Juifs seuls eurent connaissance par fraude de l’art sacré, et ils le révélèrent.
Moïse est en tête de la liste initiale du manuscrit de saint Marc. Il existait réellement sous son nom un traité de chimie domestique (1), dont il semble que nous possédions des fragments assez étendus (2): je me suis étendu sur ce point (p. 55 et 123). De même on lit dans les manuscrits la diplosis de Moïse, procédé pour doubler le poids de l’or (3). Tout ceci se rapporte à des ouvrages pseudonymes fort anciens, contemporains des traités secrets, magiques et astrologiques, attribués aussi à Moïse (p. 54 et 83) par les papyrus de Leide (4). Le labyrinthe de Salomon, dessiné dans le manuscrit de saint Marc et dans celui de l’Ambroisienne, atteste la même prétention; quoiqu'il soit peut-être moins ancien. |
Au contraire, c'est aux plus vieilles traditions et au pseudo-Démocrite que se rattache Marie la Juive. Elle est continuellement citée par Zosime et dans nos manuscrits : nous avons même un « Discours de la très sage Marie sur la pierre philosophale (5). Il y a deux procédés pour jaunir (teindre en or) et deux pour blanchir (teindre en argent), par l'atténuation (dissolution?) et par la coction (6). Ailleurs : « si tu ne dépouilles les corps de l’état corpo-
(1) Ev tj oixelx ynueunxñ Tuer.
(2) Ms. 2.327, fol. 268 vo,
(3) Ms. de saint Marc, fol. 185.
(4) Reuvens, appendice, p. 152 et 158.
(5) Ms. 2.327, fol. 136 vo et suiv.
(6) Fol. 138.
rel (1), (c'est-à-dire si tu n'enlèves pas aux métaux l’état métallique, tu n’avanceras pas. » Cet axiome était courant parmi les alchimistes; il est donné aussi comme dù à Hermès et à Agathodémon.
Parmi les phrases attribuées à Marie, je reproduirai encore les suivantes: « Ne le prends pas dans tes mains, c’est le remède igné, il est mortel (2\.» Et ailleurs, ce passage déjà cité : « Ne le touche pas de tes mains. Tu n’es pas de la race d’Abraham, tu n'es pas de notre race (3).» L’interdiction de toucher la pierre philosophale avec les mains est singulière ; elle rappelle celle de toucher l'or, rapportée dans la vie du prophète égyptien Sénouti, au vie siècle (4).
Le Theatrum chemicum (5) renferme un traité de Marie la prophétesse, sœur d’Aaron (autre titre apocryphe), traduit de l'arabe ; il y est question de la pierre rouge ou kybric. Le Kitab-al-Fihrist mentionne également ce dernier titre, ainsi que le nom de Marie la Copte. Mais nous ne possédons pas de téxte grec correspondant; quoiqu’on ait attribué à Marie un ouvrage sur les instruments et fourneaux (6) et une chorographie (d'Égypte). Le nom même de l’alchimiste Marie a été conservé dans le langage vulyaire, s’il est vrai, comme le pense Du Cange, que le bainmarie en rappelle le souvenir.
(1) Acwuatwots.
(2) Ms. 2.527, fol. 138.
(3) Ms. 2.250, fol. 163.
(4) RévizzouT, Revue de l’histoire des Religions, 4° série,t. VIIT, p.425. (5) T. VI, p. 479.
(6) Mauscrit de saint Marc, fol. 186.
Le nom de Cléopâtre éveille pareillement des souvenirs juifs. En effet, les femmes alchimistes, Marie et Cléopâtre sont associées chez les sectes gnos- tiques (p. 64), congénères des juifs. On sait le rôle capital de Marie, mère de Jésus, dans les Évangiles gnostiques (1), ainsi que l'importance acquise par Marie Cléophas, nom identique à celui de Cléopâtre (2). Les gnostiques ont les premiers fondé la légende de Marie, qui a tant grandi depuis dans l’Église. Or, les documents valentiniens disent que Marie, la mère de Jésus, était arrivée à la perfection dans la gnose, laquelle comprenait alors la magie : nous touchons donc encore ici à l’alchimie. L'art de faire de l'or de Cléopâtre, avec ses cercles concentriques, son serpent, ses axiomes, ses étoiles à huit rayons et ses figures magiques (3), a été décrit plus haut, (p. 61); il vient appuyer ces rapprochements.
On connaît sous le nom de Cléopâtre un traité des poids et mesures, reproduit non seulement en tête des manuscrits alchimiques (4), mais aussi dans Îles œuvres de Galien ; lequel traité fait autorité parmi les archéologues (voir p. 111). I] a été imprimé plusieurs fois, notamment dans le. Thesaurus d'Henri Estienne. Il y porte un titre singulier : De munditiis, ponderibus et mensuris. Le mot munditiis rappelle les anathèmes de Tertullien contre la parure des femmes et semble
(1) Renan, Histoire des origines du Christianisme, tome VII, p. 145. (2) RENAN, Histoire des origines du Christianisme, tome V, p. 548. (3) Ms. 2.240, fol. 06; ms. de saint Marc, fol. 188 v”°.
(4) Ms. 2.327, fol, 15 et 16; ms. de saint Marc, fol. 108 v°.
s'appliquer à un ouvrage plus étendu, dont celui que nous possédons serait le débris. Quoi qu'il en soit, il y est question du denier de Judas, ce qui est d'accord avec le caractère gnostique de Cléopâtre. Nous n'avons pas d'autre traité sous son nom; mais un opuscule est attribué à Comarius, son maître en alchimie (1). L'auteur arabe Ibn-Wahs-Chijjah parle aussi d’un livre sur les poisons, composé par la reine Cléopâtre (2), lequel semble se rattacher à la même tradition.
(1) Ms. 2.237, fol. 74 à 79. — Une partie de cet opuscule a été ajoutée par erreur à la fin de la 9° praxis de Stéphanus dans Ion. Physici, ete.,t. 11, p. 248 à 253.
{21 Cnwozsow. Sur les débris de la vieille littérature Nabathéenne, p. 129. Note.
LOSC ECC RES E EEE)