CHAPITRE Il
$ 1. — Hermès.
E premier groupe des alchimistes renferme des personnages mythiques et divins, tels que Hermès, Isis, Agathodémon.
Tous ces noms se rattachent à l'Égypte et à l'ordre de ceux qu’invoquent les gnostiques et le Pœmander. Hermès, synonyme de Toth, était, nous l'avons déjà dit (p. 39), le patron des sciences et des arts dans la vieille Egypte. Les anciens livres, au nombre de vingt mille d’après les uns, de trente-six mille cinq cents, d’après les autres, portaient son nom. J'ai décrit plus haut, d’après Clément d’Alexandrie, la procession solennelle, dans laquelle ces livres étaient portés en cérémonies. La tradition en vertu de laquelle on attribuait à Hermès les ouvrages secrets sur la magie, l'astrologie, la chimic, a longtemps per-
sisté. L'étain, à l’origine, et plus tard le mercure, agents de la transmutation, lui ont été consacrés. La chimie même portait au moyen âge le nom de science hermétique. Il a existé certainement des écrits alchimiques sous le nom d’Hermès : car ils sont continuellement cités (1) par Zosime, par Stephanus et par les autres auteurs de nos manuscrits grecs.
Voici l'un des passages qui sont réputés tirés de ces écrits et qui peuvent donner unc idée de leur style : « À l'entrée orientale du temple d'Isis, vous verrez des caractères relatifs à la substance blanche (argent). À l'entrée occidentale, vous trouverez le minerai jaune (or), près de l’orifice des trois sources (2). » Cette description est-elle réelle ou symbolique ?
Ailleurs on attribue à Hermès l’un des axiomesfavoris des alchimistes (3). « Si vous n’enlevez pas aux corps leur état corporel et si vous ne transformez pas en corps les substances non corporelles, vous n'obtiendrez pas ce que vous attendez ; » ce qui veut dire : si vous n’enlevez pas aux métaux leur état métallique (par oxydation, dissolution, etc.), et si vous ne régénérez pas les métaux avec des substances non métalliques, ete.
L'hymne mystique d'Hermès, invoqué dans le Pœmander, était récité par les alchimistes : « Univers, sois attentif à ma voix; terre, ouvre-toi; que la masse deseaux s'ouvre à moi. Arbres : ne tremblez
(r) Voir entre autres ms. de saint Marc, fol. 100.
(2) Ms. 2.250, fol. 81. OLvmpiobore reproduit le même texte avec plus de développements; il est cité dans le ms. 2,327, fol, 219 v°.
(3) Ms. de saïnt Marc, fol. 95 v°.
commentaire d’une énigme (1), relative à la pierre philosophale (2). « J'ai neuf lettres et quatre syllabes, connais-moi. Les trois premières ont chacune deux lettres, etc. » Cette énigme se trouve dans les livres sibyllins (3); elle a beaucoup occupé les alchimistes ; elle est citée par le pseudo-Démocrite, par Olympiodore, et commentée longuement par Stéphanus (dans sa VIe praxis). La traduction serait le mot arsemicon, d’après Cardan et d'après Leibnitz, qui ont eu connaissance du texte de Stéphanus (4). On en donne aussi des interprétations toutes différentes, telle que Zoës bythos, l'abime de la vie; Theos soter, le Dieu Sauveur; anexphonos; phaosphoros, etc.; dans les éditions des livres sybillins. En tous cas, la date du I* livre nous: reporte vers le mn° siècle; ce qui concorde avec les autres indications des ouvrages alchimiques.
$ 2. — Agathodémon.
Agathodémon, ou le bon génie, est synonyme du dieu égyptien Cnouphi : il représente une divinité médicale. Chez certains gnostiques on adorait le ser-
(1) Ms. 2.327, fol. 234.
(2) Appendice E.
(3) Liv. I, vers 141.
(4) Miscell. Berol. 1, 19. Voir Fasricius, Bibl. græca, t. XII, p. 696,
pent comme son emblème, et on conservait même des serpents domestiques, désignés sous le nom d’Agathodémons, et regardés comme les protecteurs de la maison (1). On voit la parenté de ce personnage avec le serpent qui se mord la queue, emblème de l’alchimie. Ses sectateurs (Agathodémonites) ont même été identifiés avec les alchimistes.
Olympiodore soupçonne déjà, malgré sa crédulité, le caractère mythique et évhémérisé d’Agathodémon (2). « Les uns disent que c’est un ancien, l’un des vieux philosophes de l'Égypte; les autres, un ange mystérieux ou bon démon, protecteur de l'Égypte. Quelques-uns l’appellent le ciel, parce que son symbole est l’image du monde. En effet les hiérogrammates égyptiens, voulant désigner le monde sur les obélisques , en caractères sacrés, y figurent le serpent Ouroboros. »
Agathodémon est souvent cité comme un auteur réel par nos alchimistes. Sous le nom d’Agathodémon nous possédons même l'énigme de la Sibylle, ainsi qu’un commentaire adressé à Osiris et relatif au vieil oracle d’Orphée, c’est-à-dire à un autre apocryphe du n° siècle, en honneur chez les gnostiques. L'auteur y parle de l’art de blanchir et de jaunir les métaux, ce qui veut dire les changer en argent et en or, ainsi que de diverses recettes alchimiques (3).
(1) RENAN. Histoire des origines du christianisme. — Voir le présent volume, p. 62.
(2) Ms. 2327, fol. 202.
(3) Ms. 2 327, fol. 262.