CHAPITRE" NW
L existe à Leide une collection de papyrus égyptiens, qui renferme les plus anciens manuscrits alchimiques connus jus-
qu’à ce jour. Leur provenance, leur date ct la concordance de leurs indications avec celles des manuscrits grecs de nos bibliothèques, fournissent à l’histoire de l’alchimie une base historique indiscutable et donnent lieu aux rapprochements les plus intéressants. C’est pourquoi il paraît utile d’entrer dans quelques détails sur l’origine et sur le contenu de ces papyrus.
La collection de Leide a pour fond principal une collection d’antiquités Égyptiennes, réunies dans le premier quart du xix° siècle, par le chevalier d’Anastasy, vice-consul de Suède à Alexandrie, collection achetée en 1828, par le gouvernement des Pays-Bas. Elle renfermait entre autres objets, plus de cent manuscrits sur papyrus, vingt-quatre sur toile, un sur cuir, etc. Parmi ces papyrus, il en avait vingt en grec et trois bilingues, etc. Ces papyrus ont été l'objet
d'une description générale avec commentaire par Reuvens, directeur du muséé de Leide, sous le titre de : lettres à M. Letronne, (au nombre de trois) imprimées à Leide en 1830. M. Leemans, qui a succédé à M. Reuvens dans la direction du musée, a publié depuis quarante ans une nombreuse suite de papyrus, tirés des collections dont il a la garde. Mais jusqu'ici il n’a donné que peu de chose sur les papyrus grecs dont il s’agit, et nous connaissons ceux-ci principalementi par lesulettres- der Reuvens.«Un seul: de ceux qui nous intéressent a été donné par M. Leemans : c’est le fac-similé d’un papyrus démotique, avec transcriptions grecques, qui renferme quelques mots de matière médicale et d’alchimie et dont Reuvens avait déjà parlé (1). C’est des publications de Reuvens et de M. Leemans que j'ai tiré la plupart des renseignements qui vont suivre.
J'aurais désiré pouvoir étudier d’une façon approfondie les textes alchimiques qui y sont donnés. Mais je n’ai pu obtenir l’autorisation d’en faire une copie complète. Je donnerai seulement en appendice (appendice A), d’après Reuvens, la liste des titres des articles de ces textes spéciaux : liste précieuse par sa similitude avec les titres de nombreux articles analogues, contenus dans les manuscrits grecs de nos bibliothèques. Une telle similitude témoigne que les uns et les autres ont été écrits vers la même époque et dans un but pratique tout pareil.
(1) Monuments Egyptiens du musée de Leide, p.85, 4livraison in-fol. planche XII (1846). Voir aussi les indications de la rre livraison in-8°, Ῥ 3,» 1. 8594: (1830):
Pour aller plus loin, il aurait fallu connaître le texte même de ces articles des papyrus. Je n’ai pu le faire pour leur ensemble, ainsi qu’il vient d’être dit. Mais j'ai réussi cependant à y suppléer, de façon à avoir une connaissance assez étendue de ces textes. En effet M. Revillout, le savant professeur d'Egyptologie de l’École du Louvre, a eu l’obligeance de me communiquer, sans réserves, la photographie de deux des pages du plus important de ces textes. M. Omont, employé au département des manuscrits de la Bibliothèque Nationale, a bien voulu, avec une rare complaisance, faire de cette photographie une transcription régulière. J’en ai tiré parti pour mes comparaisons et je la reproduirai in extenso dans un autre appendice (appendice B), à la fin du présent volume.
J'utiliserai aussi deux petits articles du même papyrus : sur l’art de donner au cuivre l’apparence de l'or; articles que M. Leemans a eu la bonté de transcrire et de m'envoyer, mais en me demandant de ne pas en publier le texte. Aussi me suis-je abstenu de les reproduire ; non sans regret, à cause de l'intérêt de la matière traitée par l’un d’eux: dorure sans mercure, c’est-à-dire dorure dans laquelle l’usage d’un alliage de plomb et d’or remplace l’amalgamation.
Trois de ces papyrus sont signalés comme relatifs à l’alchimie : ce sont les n° 65, 66 et 75 de Reuvens (1) : le n° 66 en particulier. Ils paraissent remonter au im siècle et à une époque antérieure à
(1) M. Leemans à changé ces numéros dans son catalogue. Le n° 65 a été publié en fac-similé par lui, comme je l'ai dit à la page précédente.
l'établissement officiel du christianisme (r). Ils semblent avoir fait partie d’une même trouvaille (2) tirée probablement du tombeau de quelque magicien de Thèbes. Ce sont en un mot, des manuscrits du même ordre que les livres brûlés par Dioclétien. La magie, l’astrologie, l’alchimie, l'étude des alliages métalliques, celle de la teinture en pourpre et celle des vertus des plantes y sont intimement associées, conformément aux traditions rapportées par Tertullien et par Zosime. Nous y trouvons les noms de Démocrite et d’Ostanès (3), comme dans les manuscrits de nos bibliothèques et dans Pline; le Serpent Ouroboros y figure de même. On y lit des alphabets magiques (4), comme dans le manuscrit 2.249 et dans celui de saint Marc. Les symboles astronomiques du soleil (5) et de la lune (6) sont appliqués aux noms des plantes, et à ceux de l’or et de l'argent; toujours comme chez les alchimistes.
Les idées gnostiques, le mystérieux nombre quatre (7), commun aux égyptiens, aux gnostiques et aux alchimistes, et jusqu’à l’autorité apocryphe des juifs et de Moïse (8), y sont pareillement invoqués.
) Reuvens. Appendice, p. 151.
) Reuvens. Appendice, p. 140.
) Reuvens. Corrections et additions, p. 163 et 148. ) Reuvens. Lettre I, p. 49. (Voir p. 15 et 35 de ce volume.) (5) Reuvens. Appendice, p. 154. — Planche XII de la 4° livraison des Monuments Égyptiens, publiés par Leemans. (6) Reuvens. Lettre I, p. 51. — Planche XII ci-dessus. (7) Papyrus 75 ; REUVENS, lettre I, p. 28, 32, 34 et 6o. (Voir p. 34 du présent ouvrage.) (8) Reuvexs. Appendice, p. 152. Ms. 2.327, fol. 149. (Voir p. 54 du
présent ouvrage.) ὃ
Entrons dans quelques détails.
Les papyrus n°65 (1) et n° 75 (2) sont bilingues Le second renferme un texte égyptien hiératique plus ancien, avec un texte grec inscrit sur la face intérieure. Le premier contient en outre des transcriptions interlinéaires de mots démotiques, écrites en grec; il provient de Thèbes. Ces deux papyrus portent les marques d’un usage journalier et d’une lecture usuelle : ce sont des rituels magiques que le possesseur consultait fréquemment.
En effet le n° 75 est consacré à des cérémonies magiques, effectuées par l'entremise de l’amour mystique, envisagé comme grande puissance thaumaturgique. Telles sont l’évocation d’un fantôme; la confection d’une image de l’amour; la recette d’un philtre, composé de diverses plantes; la recette mystique pour réussir dans ses entreprises ; plusieurs recettes pour obtenir ou envoyer un songe; la consultation de la divinité, qui répond sous la forme d'un Dieu à tête de serpent /fhéomantion) ; un procédé pour porter malheur à quelqu'un; un autre pour arrêter sa colère.
Puis viennent des procédés d’affinage de l'or; enfin une recette pour confectionner un anneau jouant le rôle de talisman, en gravant sur un jaspe enchassé dans cet anneau la figure d’un serpent qui se mord la queue, la lune avec deux astres et le soleil audessus. C’est là une figure dont l’analogue se retrouve dans les pierres gravées de la Bibliothèque nationale
(1) Planche XII de la 4e livraison des Monuments Égyptiens, (2) Reuvens. Lettre 1, p. 4.
et dans nos manuscrits alchimiques (voir p. 58 et 62). L'amour tyrannique figure pareillement dans ceuxci, au milieu d’une recette de transmutation, dans une phrase incompréhensible (1), qui semble le lambeau de quelque vieux texte mutilé. On rencontre encore l’amour extracteur d’or dans un exposé mystique, où il est question d’un traité de Kron-Ammon (2), autre personnage énigmatique.
On lit ensuite dans le papyrus une table en chiffre, pour pronostiquer par des calculs la vie ou la mort d’un malade, table attribuée à Démocrite (3) et analogue à la table d’Hermès du manuscrit 2.327; une formule pour amener une séparation entre époux ; une autre pour causer des insomnies jusqu’à ce que le patient en meure ; un philtre pour exciter l’amitié, composé de plantes, de minéraux et de lettres magiques; des explications de noms mystiques des plantes, etc.
Toute cette thaumaturgie répond aux pratiques des sectes gnostiques et de Jamblique. Les noms mêmes des cérémonies sont pareils chez les gnostiques et dans les papyrus (4) : ce qui fixerait la date de ces derniers vers le nr° siècle. La divination par les songes, qui figure dans le papyrus précédent, se trouve aussi dans le papyrus €, 116 et 122, publié par M. Leemans (5). Elle est
(Ms 327 fol 2740 ave,
(2) Ms. 2.327, fol. 215. Ὃ ἔρος 6 χρυσοριχύτης πρὸς χορνάμονα περὶ τῆς μερικῇς τέχνης.
(3) Reuvens. Appendice, p. 148. Δημοχρίτου σφαιρα. — Voir ce volume p. 35.
(4) Reuvens. Lettre I, p. 26.
(5) Papyri græci, I, 3, re livraison (1843).
également associée à l’alchimie dans le manuscrit de saint Marc (1), et dans les ouvrages authentiques qui nous restent de l’évêque Synésius. La traduction du texte hiératique écrit au-dessus dans le papyrus, texte plus ancien, fera peut-être remonter plus haut encore la date des pratiques décrites dans ce papyrus.
Quoiqu'il en soit, le mélange des recettes alchimiques, et des pratiques magiques est très caractéristique. L’indication de la table de Démocrite et celle du serpent Ouroboros entourant les figures d’astres, qui se trouvent à la fois dans le papyrus de Leide et dans les manuscrits alchimiques, ne le sont pas moins.
Le papyrus n° 65 est également magique : son revers porte les noms (2) de divers produits animaux, minéraux et végétaux, parmi lesquels la salamandre, le sel ammoniac, l’aphroselinum, la pierre magnétique d’aimant (magnès), la magnésia, le sourcil du soleil et le sourcil de la lune (3); celle-ci figurée par un signe astrologique. Le tout renferme des indices non douteux d’alchimie.
Le papyrus n° 66 (4) est surtout capital à ce point de vue : car il ne s’agit plus de simples indices, mais d’une centaine d’articles, relatifs à la fabrication des
(1) Additions sur les feuilles de garde initiales.
(2) Reuvexs. Lettre I, p. 51. — On en trouve le fac-simile dans les Monuments Égyptiens de Leide, 4° livraison, planche XII.
(3) Opus Ἡλίου; oppus celnvns... αφροσελήνον... ηλιογονον ; gehnvoyovoy. .
(4) Reuvexs. Lettre ΠῚ, p. 65. M. Leemans a donné à ce papyrus le
alliages, à la teinture en pourpre et à la matière médicale. C’est un livre sur papyrus, de format in-folio, haut de o"30 sur o"18 de large, originaire de Thèbes : il consiste en dix feuilles entières, pliées en deux et brochées, dont huit seulement sont écrites. Cela fait donc seize pages écrites, contenant environ sept cent vingt lignes. Elles sont très lisibles, comme j'ai pu m'en assurer sur la photographie de deux de ces pages : l'écriture serait du commencement du mis isiècle (1).
Les articles portent chacun un titre. Ce sont des recettes pures et simples, sans théorie, toutes pareilles par leur objet et par leur rédaction à un groupe de formules inscrites dans les manuscrits grecs de nos bibliothèques. Je pense que ces dernières formules ont été probablement transcrites à l’origine d’après des papyrus semblables à celui-ci. Le texte même des articles du papyrus que j'ai pu me procurer in inlegro n’est tout à fait identique dans aucun cas à celui de nos manuscrits; mais la ressemblance n’en est pas moins frappante, comme je vais l’établir.
Signalons les principaux sujets traités dans les articles du papyrus, en les rapprochant à l’occasion des sujets pareils du manuscrit 2.327. Je les grouperai sous les chefs suivants : Plomb, étain, cuivre, argent et asemon, or, pourpre, minerais divers.
Plomb. — Purification (2) et durcissement (3) du plomb. Le premier titre figure à peine modifié dans le
(1) Voir Reuvexs. Appendice, p. 151 et 162.
manuscrit 2.527 (1) et le second sujet y est aussi traité (2).
Etain. — Purification de l’étain, décapage (3) et durcissement de ce métal (4). Les manuscrits donnent de même des procédés pour l’affinage de l’étain (5).
Purification de l’étain, projeté dans le mélange (6) qui sert à fabriquer l’asemon (c’est-à-dire pour la transmutation de l’étain en argent).
Epreuve de la pureté de l’étain.
Blanchiment de l’étain (7). Ce titre se retrouve dans le manuscrit 2.327 (δ). Dans la langue des alchimistes, le mot blanchiment s'applique d'ordinaire à la teinture du métal transformé en argent, comme le montre l’un des articles du manuscrit 2.327 (fol. 288 v°).
Cuivre. — Blanchiment du cuivre.
Fabrication du cuivre couleur d’or (bronze). Trois articles sont relatifs à ce sujet, qui préoccupait beaucoup les alchimistes ; car il s'agissait d’un premier degré de modification dans le métal, consistant à le teindre superficiellement. La même préparation se trouve exposée à plusieurs reprises dans le manuscrit 2.327 (9). M. Leemans a eu l’obligeance de copier pour moi deux des articles du papyrus
Ms. 2.327, fol. 274.