LES VILLAGES DES GERMAINS AYANT ^INVASION
Quand les Germains s'infiltrent dans la Gaule , puis la conquièrent, quelles sont les mœurs, les habitudes qu'ils apportent? Connaissent- ils la commune rurale? pratiquent-ils seulement la propriété foncière? Problème qui ne fut jamais si débattu que de nos jours, champ de bataille où se rencontrent, sans chercher à s'éviter, les partisans et les adversaires de la théorie qui place l'origine de la propriété dans une indivision primitive du sol. Les deux camps me paraissent mal engagés. Au lieu d'entrer en lice pour ou contre la propriété collective n'eût-il pas fallu s'informer au préalable si la propriété collective et la propriété individuelle ne manquaient pas également ?
Selon moi , il est interdit de séparer les deux textes célèbres de César et de Tacite1, et ils conduisent tous les deux à une conclusion presque identique. Toute la différence tient à la différence des époques.
La peuplade , au temps de César, occupe un vaste espace séparé du monde par des forêts impénétrables ou des landes1, zone frontière où je reconnais ce qui, par excellence , sera plus tard la marke. A l'intérieur de ce territoire, les chefs ou principaux de la peuplade assignent chaque année à chaque clan {gens) (ensemble de familles que je ne puis mieux comparer qu'à la Farka des Arabes)3
1 Caesar, De bello gallico, VI, 22-23. — Tacite, Germanial 26.
1 « Civitatibus maxima laus est, quam latissime circumse vastatis finibus solitudines habere. » Cœsar, De bello gall, VI, 23.
3 Exposé (rédigé par la direction des affaires arabes et approuvé par le gouverneur général, duc d'Isly) de l'état actuel de la société
un territoire plus petit que les chefs du clan répartiront, à leur tour, entre les diverses familles (cognationes) (le Douar des Arabes)1 qui le composent. Les terres ainsi assignées sont en friches. Elles seront essartées, écobuées, et après la récolte annuelle, abandonnées de nouveau à elles-mêmes pour longtemps. Il s'opère de la sorte un déplacement des cultures, accompagné, sans aucun doute, d'un déplacement des demeures1. S'il y a rotation, elle ne se produit qu'après un très long cycle d'années.
Au temps de Tacite, les habitations sont devenues plus fixes. On n'en saurait douter en lisant les descriptions de l'auteur latin1 et ses allusions fréquentes i des villages (met)4. Si nous passons au texte, objet de débats si passionnés, son sens doit ressortir de ce qui précède. Les clans s 'étant fixés davantage sur le sol, leur territoire leur a été assigné d'ordinaire une fois pour toutes. Dans les limites de cet espace restreint, le partage annuel et la longue rotation continuent à s'effectuer entre les familles du clan1, sauf que, le rayon étant de moindre étendue, la rotation devait être de moindre durée.
arabe (Alger, 1844) : « Divers Douar réunis forment un centre de population qui reçoit le nom de Farka, etc. Cette réunion a priDcipalement lieu, lorsque les chefs de Douar reconnaissent une parenté entre eux; elle prend souvent un nom propre sous lequel sont désignés tous les individus qui la composent... » (p. 7).
1 Le douar (rond de tentes) est la famille groupé© autour de son chef. Elle comprend les enfants, les proches parents ou alliés et les fermiers (Cf. Exposé, p. 7).
1 « Anno post alio transire cogunt... ne accuratius ad frigora atque sstus vi tan dos œdiBcent. » — Cœsar, VI, 22.
3 Germania, cap. 16.
4 Ibid. et cap. 12 : « Per pagos vicosque. » — Cap. 19 : « Per omnem vicum , » etc.
5 On a observé un état analogue chez les Arabes du Tell : « Le territoire occupé par un groupe de Douar constitue ordinairement une circonscription distincte dans la tribu, tandis que dans une même Farka, les propriétés des Douar sont mêlées. La Farka constitue encore, comme on le voit, une famille assez unie dont les terres
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Je me représente le pagus comme le territoire du clan {gens) y la famille (cognatio) comme formant un village (vicus)1 quand elle est considérable, comme occupant un petit groupe isolé de maisons3 quand elle est réduite aux parents les plus proches et à un nombre limité de serviteurs. C'est entre ces groupes, villages ou fermes éparses, que le partage annuel des terres a lieu secundum dignationem, « suivant leur importance sociale3, » suivant leur effectif et leur fortune en esclaves ou en bétail propres i la culture4. Je vois clairement le groupement familial et les germes d'une commune rurale , mais je cherche en vain la propriété soit collective soit individuelle de la terre arable. Ce serait un abus de mots de dire que la tribu ou
sont partagées, comme au hasard, entre les Douar. Ces derniers ne restent guère sur leur terrain qu'à l'époque où les travaux des champs les y retiennent; pendant le reste de Tannée ils campent à proximité les uns des autres et se déplacent simultanément » {Exposé de l'état de la société arabe, p. 7-8). — « Les Arabes du Tell, selon qu'ils sont plus ou moins fixes sur le sol, c'est-à-dire selon qu'ils habitent des villages de gourbis, des fermes ou qu'ils vivent seulement sous la tente, sont désignés par les appellations de Ehelel-Graba (pluriel de gourbi), Ehel-el-Haouach (pluriel de haouch) et Ehel-bit-el-Ghaar » (ibid., p. 20).
1 « Vicos locant » Germania, cap. 16.
1 « Coiunt discreti ac diversi, ut fons, ut campus, ut nemus placuit » Germania, cap. 16. — Cf. lavant-dernière note.
3 Je suis d'accord ici arec l'interprétation donnée du même terme par M. Fostel (Recherches sur quelques problèmes d'histoire, p. 280- 281) et j'en trouve une confirmation dans le fait relevé infrà, p. 46, note 1. Je partage égalementl'avis de M. Fustel sur le sens à attribuer aux expressions : « agri occupantur, » « arva mutant; » comme lui je traduis la première par « défricher, » la seconde par « déplacer les cultures. »
4 La circonstance que les esclaves cultivaient une partie du lot attribué à leur maître (Cf. Tacite, Germania, cap. 25) ne modifiait en rien le droit tout à fait précaire et passager que le maître avait sur son lot. Au lieu d'esclaves, supposez même des fermiers libres, la conclusion juridique sera toujours pareille (Cf. note suivante in fine). — M. Fustel s'est totalement mépris sur ce point {op. cit.,
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que le clan sont propriétaires. La tribu (civitas) a la souveraineté du territoire, les clans et leurs subdivisions ont l'usage des parts qui leur sont assignées1. La conception même de la propriété est exclue par la nature des terres : étendue de friches toujours renaissantes et en surabondance toujours : superest ager.
p. 250-251), comme en général sur la nature du droit attribué par lui aux chefs de famille. Il s'en fait la conception la plus singulière et la plus hétéroclite. Ce serait un droit de propriété individuelle et ce n'en serait pas un : « Telle est, dit-il, l'explication que nous proposons du chapitre xxvi de la Germanie. Il ne signifie ni que les Germains aient ignoré la propriété ni qu'ils l'aient connue » (p. 289) et plus haut : « Ces hommes peuvent être , tout en changeant de place , de véritables propriétaires. Si leur droit n'est pas implanté à toujours dans un même champ, ils portent ce droit en eux-mêmes et l'appliquent à des champs différents! » (p. 283).
1 Je reprends le terme de comparaison dont je me suis servi déjà. Rien ne me semble plus frappant que la concordance entre le texte de Tacite et la relation faite par un observateur moderne des droits dont le sol était l'objet en Algérie, au moment de la conquête française :
« Chez les tribus, le droit privatif du sol n'existait pas, la propriété était un attribut de la souveraineté... Le dey (d'Alger) fixait l'emplacement de la tribu, le scheik (chef de la Farka) assignait le périmètre du douar, et le chef du douar faisait le partage des terres entre les familles; le lot de chaque chef de tente était proportionné à sa fortune. Le partage avait lieu tous les ans... Les Arabes pauvres cultivaient pour d'autres ; on leur fournissait les semences , les ustensiles et les bestiaux. Ils travaillaient et avaient droit au cinquième de la récolte. » (Robe , Essai sur r histoire de la propriété en Algérie, Bone, 1848, p. 9).