CHAPITRE PREMIER
Guérard, dans ses savants Prolégomènes du Cartulaire de Saint-Père de Chartres, définit en ces termes le caractère fondamental de la féodalité : « Ce qui forme la base de la société féodale, c'est la terre, et quiconque la possède, prêtre ou gentilhomme ou villain, est dépositaire d'une portion plus ou moins grande de la puissance temporelle ; la condition d'un individu se détermine bien moins par réducation, par le mérite, par la naissance même que par la propriété (foncière)... On était attaché à sa place et lié à ses devoirs chacun d'une manière particulière, et lorsqu'en apparence tout était dans le désordre, il suffisait de redescendre à la terre pour retrouver la raison et la loi de toutx. »
Malgré sa science si profonde et si sûre, malgré son grand sens historique, Guérard a payé son tribut à ce besoin de simplification auquel l'esprit humain a tant de peine à se soustraire, et à cette sorte d'illusion d'optique
1 Guérard, Cartulaire de Saint-Pére de Chartres, I, Prolégomènes, p. 113-H4.
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qui nous fait confondre en un seul et recouvrir par le dernier les plans successifs qu'une institution a occupés dans l'histoire. Donner à la société féodale pour unique assise la terre , la propriété ou la possession du sol , c'est une de ces conceptions qui substitue au développement graduel, organique, complexe, du corps social, un mécanisme artificiel imaginé tout d'une pièce. Elle doit être mise sur la même ligne que ces systèmes, aujourd'hui condamnés, qui faisaient éclore la féodalité du capitulaire de Kiersy ou de la double opération, accomplie comme par un ressort magique, par laquelle les grands officiers se seraient* transformés en grands propriétaires, et les grands propriétaires en détenteurs du pouvoir public.
Certes, il arriva un moment où la hiérarchie féodale se trouva étagée sur la terre, eut la terre comme principal support, mais à ce moment-là, — j'entends au xiue et au xiv° siècle, — le fief n'était déjà plus la base de la société. Des États s'étaient reconstitués, la monarchie féodale et les grandes seigneuries, qui formaient les vrais centres de groupement des hommes, les véritables régulateurs de l'activité sociale. C'est en transposant dans le passé, en transposant au xi° siècle, où cette réorganisation de l'État faisait encore défaut, la hiérarchie foncière du xiii0, que Guérard a pu formuler sa thèse qui est devenue de nos jours un lieu commun.
Je ne saurais l'admettre.
Que la propriété foncière et le contrat ayant la terre pour objet aient tenu une grande place dans le fonctionnement des institutions du dixième et de l'onzième siècle, je suis très loin d'y contredire ; mais que ce rôle ait été exclusif ou prépondérant, voilà ce que l'étude minutieuse des sources condamne. A côté de la propriété foncière, la propriété mobilière; à côté et au-dessus du lien réel, le lien personnel a une importance capitale. Le contrat de fief qui porte sur ces infinités de redevances personnelles ou de prestations si bien détachées de la propriété foncière qu'elles