COMPAGNONNAGE, FÉODALITÉ ET CHEVALERIE
Le compagnonnage est une institution célèbre. Tacite , en le décrivant dans sa Germanie, en a fait le point de mire des investigateurs de nos lointaines origines. Quel historien n'eût été frappé de la similitude profonde entre cette forme archaïque d'association et les types plus jeunes, plus complexes, plus brillants qui se sont épanouis au moyen âge ? Pouvait-on ne pas rapprocher le compagnon et le vassal , l'émancipation par les armes et l'adoubement du chevalier?
Mais à la réflexion les objections jaillissent. La féodalité et la chevalerie ne sont-elles pas des institutions distinctes, trop dissemblables pour dériver d'une même source? Et quelle source? Une organisation rudimentaire , barbare, séparée par sept siècles de rétablissement féodal, par neuf siècles de l'apparition de la chevalerie. Qu'une cérémonie tout extérieure soit commune à la chevalerie et au compagnonnage, est-on autorisé à en conclure que les deux institutions procèdent Tune de l'autre? Si la féodalité est sortie du compagnonnage germain, pourquoi a-t-elle mis une si longue durée de temps à s'établir? La prépondérance de l'aristocratie à l'époque mérovingienne ne futelle pas aussi forte que sous les successeurs de Charlema-
1 Une partie des chapitres qui suivent a paru, dès 1890, sous le titre Le compagnonnage dans les chansons de geste, dans les Études romanes dédiées à M. Gaston Paris à l'occasion du vingt-cinquième anniversaire de sa réception au doctorat (p. 141 suiv.). Ils reprennent ici leur place dans leur cadre , avec une plus grande ampleur de développement.
gne; pourquoi donc le fief n'a-t-il pas apparu dès alors?
Montesquieu a donc été logique en reportant sous les Mérovingiens la première naissance de la féodalité1. L'école allemande contemporaine, dont Roth fut l'initiateur, ne Ta pas été moins en soutenant que le compagnonnage privé s'était éclipsé, avait disparu sous les Mérovingiens; que les rois seuls, à ce moment, pouvaient s'entourer de compagnons, dantrustions, mais qu'il y a eu, au IXe siècle, sur le modèle de l'antrustionnat, une résurrection du compagnonnage ancien d'où est sorti, à très brève échéance, le régime des fiefs2.
Je rechercherai dans la partie suivante les rapports de filiation qui peuvent exister entre la chevalerie et le compagnonnage. Quanta la féodalité, s'il était vrai que le compagnonnage eût subi une transformation si spontanée et si complète, il n'y aurait guère qu'à opter entre l'opinion de Montesquieu et celle de Roth. Mais cela est-il vrai, et ne faut-il pas, au contraire, les rejeter toutes deux? Toutes deux se ramènent, en effet, à cet exposé fort simple. D'après Tacite, les Germains se choisissaient librement un chef auquel ils s'attachaient , auquel ils engagaient leurs services et leur dévouement, et de qui ils recevaient, en échange, des libéralités de toute nature, l'entretien, des armes, un cheval. Plus tard (dès le vie siècle suivant Montesquieu, au ixc siècle suivant Roth), ces libéralités sont devenues des terres et elles ont été faites à charge de service : le fièf était créé et le compagnonnage avait disparu.
Avait-il disparu? — Évidemment oui, si suivant l'opinion commune, la relation personnelle qui est sa caractéristique a fait place presque subitement, dès que les conditions se trouvèrent favorables, à la relation réelle, foncière. Évidemment non, si, comme je l'ai indiqué au précédent cha-
1 Esprit des lois, livre XXX, chap. 16, 17, etc. * Roth, Geschichte des Beneficialwesens (Erlangen , 1850) , p. 146 suiv.