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LE COMPAGNONNAGE PRIMITIF ET LE COMPAGNONNAGE

DE L'ÉPOQUE PRANQUE.

§ I. — Le comitat germain.

Les historiens n'ont pas, en général, attribué à la remise des armes, chez les Germains, son vrai sens, sa pleine portée. Ils n'ont envisagé qu'une de ses faces, la cessation de l'étroite dépendance où l'enfant se trouvait au regard du père de famille, l'émancipation en un mot. L'autre face, la naissance de rapports nouveaux, de rapports de compagnonnage, entre le père et l'enfant, leur a presque entièrement échappé1. Il faut partir de ce fait historique que les Germains étaient des peuplades guerrières chez lesquelles l'organisation militaire déterminait, en la recouvrant, l'organisation sociale. Chaque chef de famille était un chef militaire faraman; quand il commandait à divers groupes unis par le sang, il devenait un chef de clan. « Non casus nec fortuita conglobatio turmam aut cuneum facit, sed familix et propinquitates*. »

Quels étaient les guerriers que le chef de famille avait sous ces ordres? Certainement ses fils, ses petits-fils , ses collatéraux immédiats, sans doute aussi ses affranchis. L'autorité qui lui appartenait sur toutes ces personnes découlait de sa puissance paternelle. Mais, sauf pour les

1 Je me reproche à moi-même d'avoir laissé ce côté dans l'ombre au t. I, p. 67.

2 Tacite, Germania, cap. 7.

affranchis qui restaient dans un mundium plus rigoureux, elle ne pouvail être la même que la puissance sur les enfants, les esclaves et les femmes. Les parents valides étaient des compagnons de guerre, ils étaient forcément aussi des compagnons de table. Partageant les périls, ils partageaient les joies, aidant à conquérir le butin , ils avaient leur part du proût.

Quand donc le chef de famille admettait un de ses 01s au nombre de ses hommes, il changeait sa condition, il transformait l'autorité despotique qu'il avait sur lui en une autorité mitigée. C'était le mundium encore, mais un mundium affaibli.

Le père ne pouvait procéder seul à cette transformation. Il s'agissait en somme de faire entrer un jeune homme dans l'armée et de plus dans les assemblées de la nation, puisque tous les guerriers et les guerriers seuls les composaient. Il fallait donc, au préalable, que le jeune homme eût fait ses preuves, qu'il fût jugé par ses contribules apte à porter les armes. Voilà pourquoi la remise des armes par le père est un acte solennel fait en plein mallum. En élevant le fils au rang de compagnon de guerre et de table du père, elle en fait un membre de l'armée et de l'État. Néanmoins elle le laisse toujours placé sous l'autorité du chef de famille considéré comme chef militaire.

Un tel chef s'est-il signalé par sa bravoure, a-t-il acquis un abondant butin à la guerre, dispose-t-il de grandes ressources, est-il investi enfin de fonctions électives? Ce n'est plus seulement parmi ses descendants directs ou ses collatéraux les plus rapprochés qu'il recrute ses guerriers. Il s'adjoint, au moment où ils sont jugés propres à la guerre, des jeunes hommes choisis dans sa parenté étendue (propinquitas) ou dans d'autres familles illustres1. C'est lui qui se substitue au père. La remise des armes, c'est

1 « Vel principum aliquis vel pater vel propinqui scuto frameaque juvenem ornant. » (Tacite, Germania, cap. 13).

lai qui l'accomplit, et, ce faisant, il opère une véritable adoption , il acquiert le même mundium que le père aurait eu. L'adoption par les armes était très répandue chez les Germains, même après qu'ils furent établis en Italie et en Gaule1. Cassiodore nous en a conservé la formule2.

A côté de ces jeunes recrues se présentent des guerriers déjà éprouvés. Ils veulent s'attacher à un autre chef que leur chef de famille, — que celui-ci soit mort ou qu'il les ait autorisés à le quitter. Pour eux, il ne peut plus être question de l'acte public de remise des armes, accompli depuis longtemps, mais ils entrent dans le mundium, dans la famille du chef, en plaçant leurs mains jointes dans les siennes, en recevant de lui une framée, un cheval, un bâton (festuca) qui symbolise cette remise, et en lui promettant par serment l'affection et le dévouement qu'un fils doit à son père, comme le promettait le jeune homme qui était adopté par les armes8, comme nous verrons se lier par un serment réciproque ceux qui contractent une fraternité fictive.

Tous les guerriers ainsi groupés constituent donc une même famille. Ils forment une maison, un clan, fara*, ils marchent derrière la même enseigne, effigie grossière de quelque bête sauvage, fixée au bout d'une perche5 et ornée parfois d'une banderolle (fano, gundfano, bandva); ils sont nourris, équipés, entretenus parle chef; ils sont ses

1 Voyez les textes cités par Ducange dans sa XXIIe dissertation sur Join ville : « Des adoptions d'honneur en fils. »

' « Et ideo more gentium, et conditione virili, filium te praesenti munere procreamus et competenter per arma nascaris filius , qui bellicosus esse dignosceris. Damus quidem tibi equos , enses , clypeos et reliqua instrumenta bellorum... »

3 Etre adopté c'est, suivant l'expression significative de l'Epi tome de St-Gall, « ad alium patrem se commendare. » (Haenel, Lex Romand Wisigoth., p. 321, col. 6).

* Sur le sens originaire du mot fara, voyez plus haut, p. 57, note 3.

5 Tacite, Germania, cap. 7 : « Effigiesque et signa quaedam detracta lucis in prœlium ferunt. » Hist., IV, cap. 22 : « Depromptœ silvis lucisque ferarum imagines, ut cuique genti inire prœlium mos est. »

enfants (Degen)1; il est leur ancien, Vealdor pegna, le senior puerorum *. Le serment de fidélité qu'ils prêtent isolément, en les plaçant sous le mundium d'un même chef de famille, crée déjà entre eux le lien de fraternité. Us fortifient ce lien et le resserrent, aux yeux de tous, lorsque, dans les occasions graves ou périlleuses, ils renouvellent leur serment d'un commun accord , en entrechoquant leurs armes'.

Là ne se bornent pas les attaches qui peuvent se nouer, soit entre le chef et les compagnons, soit entre les compagnons eux-mêmes. Tacite nous dit expressément qu'il y a des degrés, gradus, dans le compagnonnage4, que les compagnons peuvent être plus ou moins rapprochés du chef, donc plus ou moins étroitement liés avec lui, plus ou moins ses égaux. Les Saga du Nord, avec lesquels concordent sur ce point les traditions de presque tous les peuples anciens, nous fournissent une illustration précieuse du passage de l'écrivain latin. Précieuse, elle l'est d'autant plus que nous retrouvons dans nos chansons de geste les traits essentiels de l'institution qui nous est décrite par les Saga.

1 Dans Heliand et dans Beovulf, cités par Schrôder, Lehrbuch der deutschen Rechtsgeschichte , 1889, p. 26, note 42.

« Beovulf, v. 1645.

3 C'est le vapnatak. Le rite subsiste dans toute sa pureté , au xe siècle, en Normandie, comme en témoigne ce passage de Dudon : « Reperti sunt trecenti viri, parati cum Willelmo (Guillaume Longue-Epée) prœliari et mori. Qui unanimes ante illum venerunt, fudiciumque fcederis fideique eladjutorium, more Dacorum, f oriente s, tela, mutuœ volunlati spacto, una concusserunt. » (De moribus et actis primorum Norman, ducum, I, cap. 45, éd. Lair, p. 190). Au xie siècle encore, chez les Anglo-Saxons et les Normands , le vapnatak engendre une fraternité, il fait des fratres conjurati de tous les sujets d'un même roi. (Voyez les textes cités par Ducange dans sa XXIe dissertation sur Joinville, àla suite du Glossaire, t. VU, p. 81, col. 2).

* Germania, cap. 13 : « Gradus quin etiam ipse comitatus habet judicio ejus quem sectantur; magnaque et comitum œmulatio, quibus primus apud principem suum locus. »

§ II. — La fraternité Scandinave.

Quand deux ou plusieurs hommes, quelquefois un grand nombre, voulaient s'unir avec force, mettre en commun leur existence présente et leur destinée future, leurs biens et leurs maux, leurs gains et leurs pertes, s'assurer l'assistance pendant la vie, la vengeance après la mort, ils recouraient à des rites symboliques qui créaient entre eux une fraternité fictive.

Voici en quels termes ces rites sont décrits dans la Gisla Saga1 :

« Ils coupent dans la terre une bande de gazon de telle manière que les deux extrémités restent fortement attachées au sol et ils la lèvent sur une lance dont un homme puisse avec la main atteindre le fer. Les quatre hommes se placent sous la bande de gazon, ils font couler simultanément leur sang dans la terre entrouverte et mélangent sang et terre. Après quoi ils tombent à genoux, promettent par serment que chacun vengera l'autre comme son frère, et en prennent tous les dieux à témoin. »

Ces rites se ramènent , comme M. Pappenheim Ta très justement remarqué, à trois actes successifs : 4° le passage sous la voûte de gazon (ganga undir jardarmen) ; 2° le mélange dans la terre du sang répandu en commun ; 3° un serment, sous l'invocation des dieux , de se venger mutuellement en frères. Tous trois concourent à créer une fic^jon de parenté. La terre est la mère commune1; se réunir dans son sein * et y confondre son sang4 c'est devenir

1 Le texte est reproduit par Pappenheim, Die altdânischen Schutt gilden (Breslau, 1885), p. 21-22.

* Tacite , Germania , cap. 40.

3 Remarquez , en effet , que la bande de gazon doit continuer a faire corps avec la terre. Cela est dit tout aussi expressément dans une autre saga. — J'adopte l'interprétation donnée de cet acte par M. Pappenheim. Elle me parait de beaucoup la plus plausible.

* Ce symbole est clair. Nous le retrouvons plus expressif encore

frères, — c'est môme devenir jumeaux, — prendre les dieux à témoin qu'on exercera le premier devoir de la fraternité , la vengeance , c'est mettre le sceau à l'alliance contractée.

La fiction ne se borne pas à imiter la réalité, elle la dépasse. Les devoirs sont plus stricts, l'union est plus intime, en principe elle est indissoluble.

Comme les parents dans les familles primitives, les frères par le sang ont tout en commun. Il s'établit entre eux une communauté universelle de biens présents et futurs, \mfélag\ — Je cite une saga : « Là se rendirent Porir et les neuf frères nourriciers, et tous se jurèrent une fraternité de sang. Chacun devait venger l'autre; ils devaient avoir en commun bien acquis. et bien à acquérir, sitôt qu'ils l'auraient acquis et conquis2. » — Ils se doivent une fidélité, un dévouement qui, en cas de conflit, l'emporte souvent sur l'assistance due aux vrais parents par le sang. Enfin, ils sont associés dans la mort, comme ils le sont dans la vie. Le compagnon-frère ne doit pas survivre à son compagnon, ils doivent mourir ensemble, comme ensemble ils ont vécu3.

Ce n'est qu'avec l'adoucissement des mœurs primitives

chez d'autres peuples. On ne se contente pas de mêler le sang extérieurement, on le boit. Ducange en a réuni de nombreux exemples dans sa XXIe dissertation sur Joinville. Michelet en ajoute d'autres dans ses Origines du droit français, p. 197 et suiv.

1 Pappenheim, op. cit., p. 41, 46, 84. — Le mot fdlag se survit dans le mot anglais fellow. D'après Skeat il est formé de fé, propriété, et de lag = lato, il signifie donc ou propriété légale ou droit dans la propriété. (Voyez W. W. Skeat, An Etymological Dictionary of the English Language (Oxford, 1882), v° Fellow, v° Law). Ainsi le terme qui est devenu technique pour désigner le fief se retrouve dans la qualification primitive de la communauté née du compagnonnage. Cela mérite attention.

• Gull-Poris Saga. Texte dans Pappenheim , p. 46.

3 Saxo Grammaticus , Hist. Dan., p. 243, 244 (éd. M tille r et Welschow, cité par Pappenheim, p. 43, note 1) : « Convictu paulisper

que ce dernier devoir se restreignit. Il en subsiste dans les légendes poétiques l'obligation d'ensevelir le frère mort avec une partie de ses richesses et de rester assis auprès de son corps dans le tombeau, l'espace de trois nuits1.

La fraternité par le sang se juxtapose à la famille naturelle, elle ne la supplante pas.

L'obligation des frères-compagnons de poursuivre la vengeance , leur droit de réclamer la composition légale ne s'exercent qu'à défaut d'un parent plus rapproché, un père ou un Gis2. Communs en biens, ils n'héritent pas nécessairement pour cela les uns des autres3. Quand l'un d'eux vient à mourir, sa part dans la communauté revient à ses héritiers les plus proches , parents réels ou fictifs.

Si je retourne à Tacite, tout me porte à croire que le premier des degrés qu'il mentionne correspondait à la fraternité que je viens de décrire, que le chef avait des compagnons dont il faisait ses pairs, ses égaux, ses frères. Il ne se dessaisissait pas de toute autorité sur eux, mais la subordination était d'autant moins rigoureuse que la fidélité réciproque l'était davantage, les devoirs réciproques plus étendus.

Je résume et je conclus. Le compagnonnage repose tout entier sur la parenté naturelle ou sur une parenté fictive

habitoad confirmandum interse amicitisecultum omnibus conju rare votis, quemcumque eorum vita prolixior excepisset, mortuo contumulandum fore. Tantus enim soc ie ta lis eorum atque ami ci ti se vigor extabat, ut neuter, altero fatis absumpto, lucem prorogare statueret. » — Rapprochez de ce passage Tacite, Germania, cap. 14 : « Jam vero infâme in omnem vitam ac probrosum superstitem principi suo ex acie recessisse... » et César parlant des devoti, soldurii, gaulois : « Quorum haec estcondicio, uti omnibus in vita commodis una cum iis fruantur, quorum se amicitiœ dediderint, si quid his per vim accidat, aut eundem casum una ferant, aut sibi mortem consciscant. » (De bello GalL, III, 22).

1 Cf. Pappenheim, p. 42-43.

2 Voyez le texte cité par Pappenheim , p. 80-87.

3 Cf. Pappenheim , p. 84.

qui a ses degrés comme la première, qui est, comme elle, collatérale ou directe. C'est la famille naturelle qui est le noyau, le centre autour duquel les compagnons se groupent pour participer à ses avantages et à ses charges.

§ III. — Le compagnonnage sons les rois francs.

Le compagnonnage s'est certainement maintenu à l'époque mérovingienne. La recommandation gallo-romaine n'était pas de nature à l'éliminer, elle ne pouvait que s'y fondre en le renforçant. Ne procédait-elle pas en partie ellemême, suivant toute vraisemblance, d'un compagnonnage identique, de la clientèle gauloise1? Sans doute les rois mérovingiens s'évertuèrent à faire tourner à leur profit les forces que le compagnonnage pouvait fournir. Ils n'eurent pas seulement leurs antrustions, qui étaient les véritables compagnons étroitement liés, les frères fictifs, ils voulurent de plus que tous leurs sujets fussent considérés comme des compagnons ordinaires, des fidèles, et astreints au serment. Cette assimilation n'a rien d'anormal : le pouvoir du roi n'était, en effet, qu'une extension, un prolongement du mundinm familial8. Mais le serment de fidélité, ainsi exigé de tous les sujets, ne faisait nul obstacle à ce qu'ils fussent engagés dans des liens plus étroits avec d'autres personnes, placés sous le mundium, dans le compagnonnage d'un autre chef, pas plus qu'il ne faisait disparaître l'autorité du chef de famille sur les siens8. N'est-

1 Voyez sur cette clientèle et ses divers degrés, t. I, p. 55 suiv.

2 Je l'ai montré, t. I, p. 79 suiv.

8 Roth a Tait de vains efforts pour écarter les textes invoqués par Pardessus en faveur de l'existence du compagnonnage à l'époque mérovingienne. Mon savant ami M. Viollet l'estime comme moi (Hist. des institutions politiques ,1, p. 422, note 2). Ecarter ces textes n'aurait pas môme suffi. Il eût fallu prouver que le compagnonnage est inconciliable avec les autres documents de l'époque. Cette preuve n'a pas été tentée, par l'excellente raison qu'elle ne pouvait aboutir.

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