CHAPITRE V
Les parents groupés autour de leur chef forment le noyau d'un compagnonnage bien plus étendu, dont l'importance ne me semble pas avoir été mise en suffisant relief par les historiens, la maisnie1, la maison du seigneur, son corps d'élite, le centre de résistance de son
1 C'est la familia, la cliente la, le comUatus des textes latins. Elle est nettement distinguée de la grande parenté, du compagnonnage proprement dit et de la vassalité féodale dans ce vivant passage des miracles de saint Benoît :
« Quidam nobilium, G. nomine, praepotens vir, dominus castri quod Sinemurus vocatur, nimia capitis infîrmitate oppressus... totam funditus perdidit memoriam. Unde omnis ejus cliente la, quae in obsequio illius non pauca deserviebat, mente consternata super suo domi nio , questibus et lamentis , expers consilii, omnem suam impendebat operam. Quique etiam viri illustres, qui seu afflnitate seu amicitia, seu beneficio sibi adjuncti videbantur, super hoc ipsius infort u nio valde afflicti, non minima detinebantur cordis angustia. Communi igitur consilio inito, statuerunt debere eum invisere prœcipuorum me m or i as sanctorum. » [Miracles de saint Benoit, livre VIII, par Raoul Tortaire, fin xie siècle, p. 346-347). — Dans les textes méridionaux la maisnie est aussi appelée companka : Voyez le For d'Oloron, art. 1 : « Et si augun de sacompanba aurafeytad'augun tort. » (Fors de Béarn, p. 213). Cf. art. 21 : « Si augun recep segrament de tôt son paa et de sa companbe que aya ab augun » (p. 217). Le texte roman de Tan 1080 publié par l'abbé Bidache [La poblation tfOloron, Pau, 1881) porte : « Si augu de tôt son pa arceb segrament, o de companbie que aia ab augu. » (f° 18 v°).
armée, son meilleur conseil, son entourage de chaque jour.
La maisnic se complète , en dehors de la famille naturelle , par les fils et les proches des vassaux ou des alliés les plus Gdèlesetmèmepar des étrangers. Ils sont nourris, élevés, instruits au mélier des armes, avec les descendants, les neveux, les autres parents. Arrivés à l'âge d'homme ils sont, comme eux, armés chevaliers par le seigneur.
Le comte Bouchard, rejeton d'une noble souche, est envoyé tout enfant — suivant l'usage des barons français — à la cour du roi Hugues Capet, où il est formé à toutes bonnes sciences divines et guerrières; plus tard, il sera comblé de biens et de dignités1.
Dans le poème, beaucoup trop négligé jusqu'ici, de Gauthier d'Aquitaine (Waltharins manu fortis), — une des plus vieilles chansons de geste, puisque, sous sa forme latine même, elle nous transporte au x° siècle2, — le franc Haganon et l'aquitain Gauthier donnés en otage à Attila sont nourris avec sa maisnie et, sous sa propre direction,
1 « Inclytus Burchardusnobili stirpeprogenitus...pum7/a?tempora dura transigeret, curiae regali, more Francorum pmcerum , a parentibus traditus est... In aula... cunctis tam cœlestibus quam militaribus imbuebatur institutis. Dum vero adolescentiœ atque juventutis appulit annos, Domini providente gratia, qui fidelem militem sibi eum providebat futurum, magno dilectionis amore a rege amplectitur... Honoratur quoque ab inclyto rege auroque et argento, castris quoque ac possessionibus multis ditatur, ipsiusque consiliarius fidelissimus effîcitur. » (Vita Burchardi, D. Bouquet, X, p. 350 G-D.)
2 Ecrite originairement en langage tudesque, cette chanson a été traduite en hexamètres latins par un moine de Saint-Gall, Eckehard I, de 958 à 972, puis remaniée en cette forme par un de ses successeurs, Eckehard IV (1021-1031). (Voyez Casus Sancti Galli, cap. 9. Pertz, Scriptores, II, p. 118). Sur le fond primitif, qui retrace des scènes de l'époque franque , se trouvent ainsi brochés les mœurs, les sentiments, les institutions du Xe et du commencement du xie siècle. — Je cite l'édition publiée par Edélestand du Méril dans le premier volume de ses Poésies populaires latines antérieures au xne siècle. Paris, 1843, p. 313-377.
exercés aux jeux de la guerre1. Ils deviendront ainsi les amis, amici, du roi*.
Raoul de Cambrai, bien que privé encore de l'héritage paternel, attire autour de lui une maisnie nombreuse, au grand dépit de ses ennemis3. Les jeunes gens qui la composent sont nourris et équipés par lui4, ils lui servent de varlets5, jusqu'à ce qu'ils les arment chevaliers.
a Tant Tas norri qe Tas fait chevalier •. »
Comment ne pas reconnaître l'ancienne adoption germanique, l'entrée dans la famille, l'entrée dans le compagnonnage? Il naît, en effet, une sorte de parenté entre le nourri et le seigneur qui Ta élevé, entre Y adoubé et le seigneur qui lui a donné les armes7. Elever un enfant c'est
1 « Exulibus pueris magnam exhibait pietatem
Ac veluti proprios nutrire jubebat alumnos
Ast adolescentes propriis conspectibus ambos Semper adesse jubet; sed et artibus imbuit illos Prœsertimque jocis belli sub tempore habendis. »
(Waltharius, v. 97 suiv., p. 321-322.)
a Ibid., v. 127, 134, etc.
3 « Or n'a baron de ci qe en Ponti
Ne li envoit son filou son nourri, On son neveu ou son germain cousin...
Dolant en furent trestuit si anemi. »
(Raoul de Cambrai , v. 525 suiv.)
* « Il f u preudon : ces ama et goi ,
Bien les retint et bien les revesti ; Si lor donna maint destrier arabi. »
{Ibid., v. 527 suiv.)
» « Avoit l'enfant nourri de jone aé
Il l'en mena a Paris la cité
R. servi del vin et del claré. »
(Ibid., v. 385 suiv.)
6 Ibid., v. 1078, p. 35.
7 Ceci n'a pas échappé à Lacurne de Sainte- Palaye. « Je crois avoir entrevu, dit-il, que ceux qui avoient conféré la chevalerie
prendre la place du père1, l'armer chevalier c'est se porter garant, pour la vie, de sa bravoure et de son aptitude à manier la lance et à diriger un cheval.
Il n'est plus d'autorité publique pour juger de cette aptitude : le seigneur nourricier d'ordinaire en décide. Au nouvel adoubé de se montrer digne de la confiance mise en lui , capable de se servir de l'armement qu'il a reçu : il lance son cheval au galop, il frappe la quintaine, ou, si l'on est devant l'ennemi, il provoque un adversaire. L'approbation publique suit, elle ne précède plus :
Dist l'ims à l'autre : « Ci a boin chevalier ! * »
Nourriture et adoubement engendrent ainsi une affection et une fidélité toutes familiales :
« Si seront à ma cort ses II enfans nourri ; Chevaliers les ferai, si seront mi ami3. »
« Chevalier les fera , seront de sa maisnie *. »
Parents adoptifs comme parents naturels d'un même
étoient regardés comme autant As pères de famille; les conseillers ou assistants comme les parrains des nouveaux chevaliers et ceux-ci comme les enfants d'un même père. » (Mémoires sur V ancienne chevalerie, 3e partie, p. 226, Paris, 1759). — C'est là, à mes yeux, un point de vue capital pour ^intelligence de la chevalerie. Voyez infrà, 3e partie du présent livre.
1 M. Sumner Maine a fort bien montré comment le fosterage produisait en Irlande une parenté fictive entre l'enfant et le père nourricier (Institutions primitives, p. 298). — Dans les Saga, les frères nourriciers furent assimilés aux frères jurés par le sang (svarabrôdir)9 et finirent môme par leur donner leur nom (fôstbrôdir). Cf. Pappenheim , op. cit., p. 36, note 3.
* Girard de Viane, p. 22. De môme Raoul de Cambrai :
Dient François : « Ci a molt bel enfant ! »
Dist l'uns a l'autre : « Cis est molt bel armez ; »
* Renaus de Montauban, p. 383, v. 43-14. 4 Ibid., p. 384, v. 7.
LA MAISN1E. 459
chef ont une même enseigne; ils portent fixés à la lance le même gonfanon1, ils poussent le même cri de guerre 9; ils ont aussi un même nom 3; ils s'appellent la maisnie un tel.
Les nourris reviennent sans cesse dans nos chansons. Ce sont les fidèles sur qui le seigneur compte avant tout et toujours :
« Sa mesnie apela où mielz se pot fier *. »
« 0 lui troi cent de chevaliers hardis Nés de sa terre que il avoit norris 6 »
« En courant vienent cil que il ot norris, Lor droit seignor ne volent pas guerpir6. »
« C'est du côté de Girartquese trouvaient les.plus hardis : C'était sa mesnie, ceux qu'il avait nourris7. »
1 Avant qu'il y eût des armoiries proprement dites, les gonfanons des diverses maisnies se distinguaient par leur couleur et par leur forme.
Une allusion plaisante à cet usage se trouve dans Aiol où la femme d'un boucher enrichi d'Orléans dit au héros du poème, pour le gaber :
« Soéis de ma maisnie d'ore en avant , Donrai vous une offrande molt avenant : Ch'ert une longe andoile grose et pendant , Fermée erl en vo lanche al fer trenchant ; A donc saront trestout petit et grant Qu'estrés de ma maisnie d'ore en avant. »
[Aiol, v. 2691 suiv.)
* Chaque chef de maisnie, comme il avait son gonfanon, avait son cri de guerre. Les deux se disaient enseigne.
3 Cf. Renaus de Montauban, p. 264, v. 36-38 :
« Li nons le ducRollant sera mis en obli; S'aurai a nom Richars et lor charnex amis ; Mult lor aiderai bien lor guerre à maintenir. »
* Ren. de Montauban, p. 356, v. 30.
5 Garin le Loherain, éd. Paulin Paris, I, p. 38.
* Ibid., p. 39.
7 Girard de Roussillon, tr. Paul Meyer, § 320, p. 159.
« Quel deuil pour les mesnies de Charles et de Girart, qui s'étaient engagées par serment i combattre jusqu'à la mort1. »
L'affection, ici aussi, est réciproque. Si la dernière pensée de Roland est pour son seigneur qui l'a nourri :
« De plu8urs choses à remembrer li prist : De dulce France, des humes de sua lign, De Carie magne, sun seignur, ki Pnnnit*. »
Charlemagne, à son tour, voudrait ne pas survivre à sa maisnie :
<c Si grant doel ai que ne vuldreie vivre, De ma maisniée ki pur mei est ocise3. »
Des libéralités incessantes entretiennent, avivent le dévouement de la maisnie. Être libéral est, en effet, la maîtresse vertu du seigneur féodal4.
Le seigneur nourrit sa maisnie, il l'équipe, lui distribue armes, vêtements et fourrures, palefrois et destriers, or et
iftid., § 390, p. 191. — Ajoutez :
a Ve daaziaus a a lui apelé , Qui tuit estaient si dru et si privé , Et si ami et de son parante ,
Et cil responent : « A vostre volentô Ne vos faudrons por estre desmcnbrô »
(Aymeri de Narbonne, v. 842-844, 855-856.)
« ... se conbat à petit de maisnie, N'a voit od lui que cinq cens chevaliers; Cil sont si home , ne l'osèrent laissier. »
(Chevalier Ogier, v. 5375 suiv.)
a Chanson de Roland, éd. Gauthier, v. 2377 suiv.
3 lbid., v. 2936-2937.
4 « Donez l'or et l'argent et le vair et le gris,
Qar doner est la rien qi plus monte à haut pris. »
(Ch. des Saisnes, éd. Fr. Michel, I, p. 86.)
argent1. Ce n'est souvent qu'après de très longs services que le fidèle de la maisnie est pourvu d'un fief. Tels, d'après Dudon , les vassaux de I^ouis d'Outremer qui l'avaient accompagné en Normandie. Ils n'étaient qu'entretenus par le roi, ils ne tenaient de lui aucune terre en bénéfice ou en fief; aussi réclament-ils à leur seigneur les terres des Normands et leurs femmes2.
Guillaume d'Orange a vieilli au service de l'empereur Louis, comme son compagnon le plus dévoué :
« Tant t'ai servi que j'ai chenu le chief 8, » lui dit-il, et Louis le reconnaît :
€ Gardé m'avez et servi par amor Plus que nus home qui soit dedenz ma cort *. »
Pourtant il n'a obtenu encore nulle concession de terre. 11 s'en plaint :
c De cel servise ne vos membre-il prou , Quant vos sanz moi des terres fêtes don 5. »
L'empereur lui répond qu'il est loin d'être le seul :
« Encore ai-ge LX de vos père A qui ge n'ai né promis né doné6. »
Pour prendre part aux largesses en servant un seigneur
1 Voyez, par exemple, Ch. des Saisnes , II, p. 37. Ogier, v. 10601 suiv., v. 10615. Aiol, p. 108. Couronn: Louis, p. 103 et le passage d'Aspremont cité infrà, p. 469.
' « Venerunt ad regem dicentes : « Domine rex , tibi incessanter semper servimus , et nullius rei sufficientia nisi cibi potusque ditamur. Hos advenas Northmannos expelle abbinc et extermina, precamur, et largire nobis illorum bénéficia, concessis uxoribus. » (Dudon, De moribus et actis Norm. ducum, éd. Lair, p. 238.)
3 Charroi de Nimes, éd. Jonckblœt, v. 254.
* Ibid., v. 307-308.
8I6id., v. 202-203.
• Ibid., v. 281-282.
généreux et puissant, pour obtenir, en guise de récompense finale, des terres , se présentent sans cesse des recrues nouvelles Le seigneur lui-môme en sollicite et en attire quand il a besoin d'hommes; il leur offre deniers et chevaux :
« Tuit cil qui servent as povres seignorez Viegnent a mei : ge lor dorrai assez, Or et argent et deniers moneez , Destriers d'Espaigne et granz muls se j ornez*. »
Il leur offre surtout de les armer chevaliers*, et défend même à ses vassaux de lui faire concurrence en cela8.
Les nouveaux venus commencent par faire hommage. C'est l'ancien mundium qui sous la forme affaiblie de Yobsequium* vit toujours, c'est la primitive recommandation qui les fait entrer dans la famille, dans la maison du seigneur, en fait des famuli, familiares, domestici, obsequentes, etc. Ils doivent désormais fidélité et services en échange de leur participation à la vie commune. Remarquez, en effet, qu'il n'y a pas ombre de concession de fief.
Gauthier d'Aquitaine est le compagnon le plus fidèle et
i Cour. Louis, éd. Langlois, p. 103.
* « Et ki armes vora, je l'en donrai asses. »
(Ren. de Montauban , p. 138, v. 25.)
« S'o moi s'en vienent...
... si seront adoubé. »
(Charroi de Nîmes , v. 652, 657.)
« Ne se penst jà nus hons itel pensée Que chevalier i face en sa contrée; Veigne à la cort quant ele iert asenblée Chascuns aura et cheval et espée Et bon haubert et ventaille fermée Et bonne robe de soie giron née; Se il tant fait qu'il viengne à l'asenblée Chevaliers iert tantost, se lui agrée. »
(Aspremont, éd. Gauthier et Guessard, p. 13, v. 19 suiv.)
4 Voyez t. I, p. 67-68, avec les correctifs que j'ai apportés plus haut à cet exposé (p. 435 suiv.).
LA MAISNIB. 463
le plus cher du roi, bien qu'il n'ait encore reçu de lui aucune libéralité en terre1. Il refuse même d'accepter de sa main ni terre ni femme, pour pouvoir mieux le servir, pour rester plus parfaitement dans son obsequium, pour être prêt nuit et jour à accourir à son appel*.
Girard de Viane et son frère Renier arrivent à la cour de Charlemagne. Ils veulent s'engager à son service :
« Vos servirons volentiers bonemant , I an ou II. ferons vostre commant , Et s'il vous plaît III. ou IIII. en avant , For conquester onor et garnemant 3. »
Charlemagne, sur le conseil de Gautier l'Alemant, consent à les retenir auprès de lui, et aussitôt ils lui font hommage :
« Et dÎ8t li Rois : — « Or viegnent donc avant , Et deviegnent mi home! »
Li damoisel firent molt à prisier :
Devant le Roi se vont enjenoilier Font li homaige voiant maint chevalier4. >
1 « ... gratia nostra
Prae cunctis terne t nimium dilexit amicis , Quod volo plus factis te quara cognoscere dictis.
Amplificabo quidem pariter te rure domique. »
(Waltharius, v. 133 suiv.)
s « Sed precor ut servi capiatis verba fidelis
Si nuptam accipiam domini prœcepta secundum ,
Vinciar in primis curis et amore puellœ ,
Atque a servitio régis plerumque retardor.
Aedificare domos, cultumque intendere ruris
Cogar...
Nil tam dulce mihi quam semper inesse fidelis
Obsequio domini...
Si sero aut medio noctis mihi tempore mandas,
Ad quœcunque jubés securus et ibo paratus,
In bellis nullse persuadent cedere curse »
(Ibid., v. 149 suiv.) * Girard de Viane, p. 19.
4 lbid., p. 20.
L'adoubement suit pour l'un, est ajourné pour l'autre :
<r Premièrement adouberai Rainier :
Et de Girars ferai mon escuier, Armes aura, s'il me sert volontiers. x> Chemise et braies on aporte à Rainier, etc. f. >
Quelquefois l'inverse se produit. Un fils de roi, au moment où il a été adoubé, demande à un vassal éprouvé de son père d'entrer dans sa maisnie. Tel Louis s 'adressant au duc Naismes :
« De ma maisnie soies, je vous em pri*. »
11 y a donc dans la maisnie des classes, des catégories nombreuses de personnes. Il y a des degrés comme dans le comitat ancien. Au premier rang les parents les plus proches et les compagnons les plus fidèles, puis les nourris, les adoubés, les serviteurs qui attendent l'adoubement. Suivant leur importance sociale, ils sont hommes de haut parage, chevaliers, bacheliers, damoiseaux, écuyers. La rémunération varie à proportion du rang3 :
« Les dras de soie de paile Alexandrin , Les bons henas et les copes d'or fin , Les biax ostors, les faucons montardin, Tel avoir done Karles li fix Pépin Asgentis homes qui sunt de riche Un. Les palefroiz, les chevax, les deniers, Ce done Karle &b poures chevaliers;
Ibid., p. 21.
* Ogier, v. 7325.
3 Comme cbez les Germains , c'est souvent le partage du butin : « Girart et les siens prennent le butin. Il en donna à ses hommes autant qu'il le devait, de telle sorte que depuis lors aucun d'eux ne lui manqua au moment critique. » (Gir. de Roussillon, § 91, p. 44). « Seigneurs je vous ai toujours nourris. Je vous ai enrichis de tout mon bien. Vous avez pris pour moi maint palais dont je vous ai distribué les richesses. » (Ibid., p. 159-160).
Le vair, le gris et les corans destriers , Les sors faucons , les muez esperviere , Ce done Karle as bacheliers legiers , As damoisiaus, as vilains sodoiers*. »
La maisnie s'étend même, on le voit, jusqu'aux soudoyers, jusqu'aux mercenaires, troupes souvent nombreuses que les seigneurs féodaux entretenaient et qu'ils faisaient venir de pays étrangers2 :
« Si mandes par la vile les vallans chevaliers Et des estranges tieres mandes les sodoiers 3. d
Cette circonstance ne doit pas trop surprendre, car chevaliers et damoiseaux s'engageaient, eux aussi, comme soudoyers :
« Fouque s'est renforcé de mille chevaliers, et Fouchier de quatre cents damoiseaux légers, pris les uns et les autres comme soudoyers4. »
Et , de plus , les soudoyers étaient liés par le serment de fidélité et par l'hommage :
« Li saudoier Aiol l'ont esgardé
Cuî il avoit l'avoir abandoné ,
Et dist li uns à l'autre : ...
<l Et ja li Bornes nous sor sains juré
Que ja ne li faurons en notre aé 5. j>
Quand Aubri le Bourgoing s'offre comme soudoyer au comte de Flandre Baudoin, il se déclare prêt à devenir son homme, à se recommandera lui :
1 Ch. d'Aspremont, p. 2, v. 71 suiv.
3 « Girart a une mesnie bonne et nombreuse de soudoyers bavarois et allemands. » (Girard de Rous sillon , trad. P. Meyer, § 470, p. 219-220).
3 Ren. de M ont au ban, p. 141, v. 6-7.
4 Gir. de Roussillon, § 127, p. 69.
5 Aiol,éà. Normand et Raynaud, p. 129-130.
F. — Tome II. 30
« Or buî venus ci a vos por garant Je et mes nies serons en vo cornant1. »
A vrai dire , la solde, plus ou moins déguisée, se retrouve i chaque pas. Elle est plus fréquente que la concession de terre, elle la remplace ou s'y joint; parfois elle lui est préférée.
Telle que je l'ai décrite, et même abstraction faite des mercenaires proprement dits, la maisnie pouvait comprendre des milliers d'hommes2.
C'étaient des combattants toujours prêts à marcher, qu'il n'était pas besoin de semondre au loin par brefs et messagers1, dont le service en campagne pouvait se prolonger, sans récrimination, durant des saisons et des mois, alors que les vassaux pourvus de fiefs réclamaient, à grands cris, un prompt retour dans leur château et leurs domaines. Ils formaient l'armée permanente du baron féodal.
C'étaient, en outre, des conseillers toujours présents. Le seigneur tenait avec les plus importants d'entre eux, « les meilleurs de ses hommes 4, » son conseil et ses plaids ordinaires. Dans les affaires seulement d'une gravité extrême ou à certaines époques déterminées de Tan-
i Auberi, éd. Tobler, p. 23, v. 31-32.
2 « Je verrai la mesnie qu'aura Fouchier : il peut, dit-il, mener contre moi mille chevaliers, et sa terre n'a pas mille pas. »
(Girard de Roussillon, trad. P. Meyer, § 127, p. 68.)
« Vous me devez servir en France a. UN. rois, Chascun doit de mainie. M. chevaliers avoir. »
(Ren. de Montauban , p. 262.)
3 « Ne la grant guerre ne m'estoit or mandée ;
Ne n'ai o moi fors mesnie privée I »
(Auberi le Bourgoing , éd. Tarbé, p. 9.)
« Charles se rendait à Roussillon avec sa mesnie privée. Il n'avait pas convoqué son ost , et pourtant sa chevauchée n'était pas si petite. » (Gir. de Roussillon , § 448, p. 210).
* Girard de Roussillon, §§ 259, 261, 265, etc.
LÀ MAISN1E. 467
née, à Pâques ou à la Pentecôte !, ce conseil s'accroissait, en cour plénière ou proclamée, des vassaux résidant sur les fiefs.
C'étaient des servants de tout ordre, sénéchaux, échan sons, porte-mets : Rainier, quoique chevalier et conseiller de la chambre de Charlemagne, et son frère Girard de Viane s'acquittent de pareils offices2.
Ils maintenaient l'ordre dans le palais. Charlemagne s'adresse en ces termes à sa maisnie :
« Prenés le moi (un délinquant), ma mainie privée. Se vos ne l'f aites , vos fois avés faussée ! Mar s'en ira par nule trestornée , Qui ma cort a hernie3! »
Ils publiaient les ordres du seigneur :
g Par sa maisnie a fait un ban huckier *. »
Us étaient enGn ses compagnons de chasse, de chevauchée, de plaisir :
« Girart gorge son faucon; autour de lui un millier d'hommes de sa mesnie, vêtus de hoquetons bordés d'orfroie et de jupons de soie vermeille8. »
Entre eux , ils se devaient une assistance et une affection fraternelles :
€ Damoiseaux de ma mesnie, aimez-vous mutuellement6. t>
Le terme ancien de compagnon7 s'est conservé.
1 Ibid., S 35, 231.
* Girard de Viane , p. 25.
2 Girard de Viane, p. 63.
4 Cour. Louis, p. 70, v. 1503.
6 Girard dé Rouss., § 48. — Adde, ibid., § 268, etc.
6 Girard de Rouss., § 307.
7 Cf. Lex Salica, LXIII (Cod. 6 et 5, édit. Hessels) : « Si quis in boste in conpanio de conpagenses suos hominem occident... in tri.
« Bien sont d'une maisnie jusqu'à, M. compaignon '. » « Ses veront mes maisnies et mes compainges *. »
II a seulement, par l'usage, perd a de sa rigueur. Il est remplacé souvent par les mots équivalents ou plus vagues de pair3, privé, dru4, ami juré et plevi, accidentellement5 par un terme déformé (abbaich) paraissant venir du mot ambactus dont César se sert pour désigner les clients et les compagnons gaulois.
La maisnie est loin d'être la seule forme de compagnonnage qui subsiste vivace à côté du fief. Il en est de pins larges, il en est de plus étroites, de plus éphémères et de plus durables.
plo conponat. » God. 10 : « Siquis ho mine m ingenuum qui lege salicavivit in hoste, in companio, decompaniei suorum occident... in triplo conponat. »
1 Ch. des Saunes, I, p. 141.
* Aiol, p. 189, v. 6504.
3 D'où l'expression fréquente : « pair et compagnon. »
4 A rapprocher de trustis.
5 Girard de Roussillon, p. 138.