CHAPITRE X
Considérez le seigneur entouré de ses parents, de sa maisnie, de ses compagnons, tel que je l'ai dépeint1. Voyezle réduit à cette clientèle étroite, vous le trouverez néanmoins en état de faire face à tout, au point de vue social. Retranché dans un solide donjon qu'une petite garnison d'hommes d'armes suffit à défendre contre une armée, il bravera le- plus puissant. Il pourra y abriter les siens et, à la tête d'hommes résolus, il sera en mesure de les faire respecter ou de les venger. Avec les rançons qu'il arrache aux pèlerins et aux marchands il paie ses mercenaires, ses soudoyers; avec le butin qu'il conquiert dans les petites guerres et les razzias, avec les redevances qu'il perçoit des habitants de ses terres, avec les contributions qu'il lève sur les voisins qui recherchent sa protection et veulent se prémunir contre ses pillages, il pourvoit à l'entretien de sa famille, de sa maisnie. S'il a des domaines assez vastes, il pourra répartir un certain nombre de terres entre ses parents les plus proches ou ses compagnons les plus chers , qui percevront alors pour leur propre compte les produits qu'elles donnent. Mais cette attribution ne modifie pas d'ordinaire la nature du lien qui les unit au chef. Ils ne cessent pas de faire partie de sa maisnie.
Le cercle peut s'élargir à l'infini. C'est sa plus grande ou sa moindre étendue qui fait le haut baron ou le simple chef de clan.
1 Suprà, chap. IV et suiv.
F. -Tome 11. 32
§ I. Le petit chef de clan.
Si vous voulez vous représenter par une analogie saisissante l'image du petit seigneur du dixième et du onzième siècle fixez les yeux sur le tableau que Walter Scott a tracé d'un clan écossais '. La plupart des traits concordent.
Quels étaient, en effet, la composition, le mode de recrutement, le régime du clan écossais? Le clan comprenait : 1° les parents et les serviteurs héréditaires; 2* des aventuriers originaires de la tribu dont le clan s'était détaché, accourus sous la bannière d'un chef plus belliqueux; 3° des étrangers rompus au métier des armes, enrôlés par le chef et qui prenaient son nom.
Le chef tenait table ouverte. Il subvenait aux dépenses de cette large hospitalité avec l'argent de protection (black mail, commande) qu'il levait sur les habitants de la plaine pour les assurer contre tout brigandage. Considéré comme administrateur d'une propriété commune, il exploitait directement une partie des terres et ré parti ssait le surplus entre ses plus proches parents ou les principaux hommes du clan, qui les détenaient à titre précaire (avec terme fixe ou à vie). Les précaristes subdivisaient leurs possessions entre des tenanciers, les tenanciers les mettaient en culture à l'aide d'arrière-tenanciers auxquels ils concédaient une hutte et un champ. Vassaux, tenanciers, sous-tenanciers étaient membres du clan. Ils devaient tous des services personnels (le service militaire et d'autres) au chef. Ils formaient avec leurs familles et les officiers du chef une hiérarchie qui se manifeste extérieurement par le rang que chacun d'eux occupait à la table seigneuriale.
Le régime du clan n'excluait pas, on le voit, l'existence d'une organisation foncière, d'un lien réel venant se grefTer sur le lien personnel, tout en lui restant subordonné*. Il
1 Walter Scott, Waverley, trad. Defaucoapret, p. 126-135.
2 Cf. le texte de Raoul Glaber cité plus haut (p. 448-449) et les exemples innombrables de fiefs répartis entre les parents du suzerain.
en résultait une unité de domaine, de petits groupes territoriaux compacts1.
Sans doute, il ne faut pas pousser l'analogie trop loin et ne pas assimiler les landes d'Ecosse aux terres cultivées de France ; mais il ne faut pas non plus s'exagérer le morcellement du sol et l'isolement des groupes familiaux aux degrés inférieurs du régime féodal.
Ne perdons jamais de vue cette considération essentielle que nous ne connaissons directement cette époque que par des documents fragmentaires, par des chartes surtout, documents qui représentent souvent l'exception et ne nous laissent qu'entrevoir la règle. Ils ont trait à des procès, à des conventions spéciales, etc. La succession normale d'un chef à un autre, à la tête d'un petit territoire, le fonctionnement d'un État familial minuscule
' Si nous descendions d'un degré, nous trouverions au-dessous du petit chef de clan le simple chef de famille qui , aidé des siens et par son énergie, sauvegarde son indépendance. C'est un petit gentilhomme campagnard, un vavasseur, comme la chanson de Gaydon en met un en scène. Celui-ci , chassé d'Angers pour avoir tué un bourgeois , s'est taillé un petit domaine dans les bois où il avait cherché refuge. Quand un jour sa ferme est envahie par des chevaliers, lui et ses sept (ils se battent comme des lions pour défendre leur bien :
« Vaches et bues en la cort assez a, C'uns vavassors i ot norri piesa.