CHAPITRE XII
LA TRANSFORMATION DE LA FÉODALITÉ PRIMITIVE ET L'AVÈNEMENT DE LA FÉODALITÉ CLASSIQUE.
Le développement du droit successoral entraînait, on vient de le voir, par une progression parallèle, la prédominance du lien réel sur le lien personnel.
D'autres causes concoururent au même résultat. Parmi elles je placerai en première ligne l'influence de l'Église comme possesseur foncier. Les corps religieux, abbayes et chapitres, étendaient journellement leur fortune territoriale. Ils s'infiltraient, s'intercalaient, se faufilaient, si je puis dire, dans toutes les seigneuries féodales. Pour défendre leurs biens, ils avaient besoin du bras séculier, de vassaux militaires; pour les administrer, d'officiers de tout rang. Et puis, ils n'acquéraient pas seulement des alleux. Ils acquéraient aussi des fiefs; ils s'en faisaient céder par des vassaux, du consentement de leur suzerain. Qu'advenait-il ici de la foi? Comment une corporation avait-elle chance de s'attacher par des liens d'affection , par l'amour féodal , un vassal militaire? Comment pouvait-elle, de son côté, remplir la condition préalable de la possession du fief, l'entrée dans la foi vassalique?
La voie pour sortir de la difficulté était toute tracée. L'Église avait pratiqué de tout temps et avec un plein succès le système du précaire romain : elle était habituée aux contrats écrits , aux stipulations précises et rigoureuses. Elle n'attribua donc de terre ou d'office, sur une ou plusieurs vies, qu'en échange d'un engagement for-
mel de service et avec des clauses résolutoires expresses1. D'autre part, quand elle recevait un fief, il était convenu qu'un cens, une redevance, des services définis ren-
1 « Hujus igitur terra indulto servitio militari, nichil aliud a me exigitur,Jnisi continua defensio contra praedatores et fraudatores ejusdem Ecclesiœ. Sed ne in hoc videret gravari, non contra potentiores, sed contra œquales michi génère, et potestate, et contra inferiores mihi in utroque; in qua defensione si negligens comprobatur, iterum perdendi terram conditione constringor. » Dans cette charte, le bénéficier exclut le droit de succession de ses descendants : « Omnes posteros meos alieno, et in omnibus bonis, quae ex parte S. P. pro beneficio tenui, ne jus hereditarium requirant, exheredo. » (1017. Cartul. de Bèze, Dachery, II, p. 417, Analecta Div., p. 306-307).
« Quidam miles, G. cum fratre suo H., nos adîerit deprecans ut eis aliquid daremus de terra S1 Pétri in beneficio, promittentes se omnimodis in servitio S1 Pl et nostro fideiiterpermansuros. Quodoum diu peterent, victi eorum precibus dedimus eis... indicenles eis annuatim in festivitate S. P. censum duorum solidorum : eo scilicet tenore ut tempore vit© suas idipsum, quod dedimus tenerent, post decessum vero eorum, ad jus S. P... rediret; ita ut nullus posterum eorum ullo modo ex eo se intermitteret, ni spontanea voluntate, vel amicabili abbatis aut monachorum concessione. Si autem unus ex eis prior mortuus fuerit, ejus pars statimad nos revertatur; nisi forte nostra spontanea voluntate iterum ei (alteri) concessum fuerit. (Voyez de même, dans Cartul. de Saint-Jean d'Angely, MS. f° 19 v<>, un fief concédé sur trois vies, mari, femme, fils aîné, avec retour successif du tiers à chaque décès). Ut autem hœ convenientiac firmiores permanerent , hanc kartam manu sua firmaverunt... » (Cartul. de Bèze, Dachery, II, p. 427, col. 1. Analecta, p. 348).
« Non solum prrcdia et possessiones concesserant ssecularibus... sed etiam de oblatione ecclesiœ vel ai taris quosdam sibi nobiles conciliaverant ut sui forent. Unde quidam nobilis vir de vïcino castro quod dicitur Bolziol, nominc Guigo, qui habebat omni anno de monasterio solidos L, tali tenore ut pro hoc fidelitatem tenere abbatipro hoc juraret... cujusdam militis sui subita morte compunctus, cui quamdam partem illius muneri dederat et divino timoré pneventus, reliquit quod accipere solebat, ita tamen ut similiter abbati monasterii eamdem fidelitatem jurando faceret etfilii ejus post illum, sicut patres sui antea faciebant. » (25 avril 1076. Cartul. de Saint-Chaffre du Monestier en Velay, M S. f° 68-69, éd. U. Chevalier, p. 85). Le corps religieux arrivait indirectement ainsi au même résultat que le seigneur laïque di-
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dus par ses hommes, tiendraient lieu, comme pour les précaristes roturiers, des obligations positives de la foi1. L'Église, en d'autres termes, transposa dans les sphères
rectement : il s'assurait une fidélité et un service indépendant de toute concession de fief.
Fief de deux arpents de vigne augmenté de six arpents de pré : « Homo ipsius (abbatis) devenit ei que et nobis (îdelitatem juravit et propter reliqua cujuscunque modi si opus fuerit quo tidiana, hicc nominatim sese spopondit annis singulis redditurum esse servitia. Equum videlicet ejus habebit ter in anno domnus abbas noster, in longinquiora itinera, ut pu ta Normanniam, vel in Britanniam, sive in Franciam aut Burgundiam. Porro usque ad propinquiora loca ipse etiam G. si ab eo summonitus fuerit, ire cum ipso non denegabit. » (Cartul. deMarmoutier en Touraine, MS. 1067, D. Housseau, II bis, n. 704).
« Coram gênerai i conventu donum de ipsa terra ab abbate A. et cœteris omnibus fratribus accepit devenit que homo ejus et in ejus persona omnium monachorum, juravit que fldelitatem tam ipsis quam posteris eorum denique prœter alia servitia quœ reddet S0 M0 hœc nominatim persolvet, duo itinera majora scilicet vel in Franciam vel in Britanniam..., unoquoque anno aut de se aut de suo homine aut de suo equo solvet ei. Et si de uno itinere seu etiam ambobus summo. nitus infra annum minime reddiderit, altero anno ipsa itinera duplicabit... De mediocribus vero itineribus videlicet vel usque in pagum Pictavinum , aut in Andecavinum , seu Carnotinum tôt exsolvet quod expostulatus fuerit. » (Vers 1060. Cartul. de Marmoutier, MS. D. Housseau, II bis, n. 607).
1 « Quando Arnulfus de Montebarbato ad ordinem monachicum venit dédit S° V»... quicquid in terris et in silvis et pratis possidebat. Jam namque W. de T. nobis annuerat terram et silvam quam de ipso predictus A. tenebat. Pro qua re sibi dedimus ut nobis fevum mutaret in censivam 40 sol. tali tenore ut omni tempore ipse et heredes sui deserviant contra dominum suum de Miletia et contra omnes homines, quietos inde nos et securos reddant. Pro servicio autem reddimus sibi in crastina die Festiv. S1 V1 unoquoque anno V. solidos. Nullum vero aliud servicium vel auxilium omnino faciemus... » (Cartul. Saint-Vincent du Mans, î° 326).
« Joh Blodus dicebat quod monachi S1 V1 debebant ei cibi procurations unoquoque anno quas cantates nominabat. Dicebat etiam quod auferebant ei 8 den. censuales de quibusdam decimis quas habebant de fevo suo... tandem omnes querelas dimisit hoc pacto sci-
supérieures ce contrat de fief roturier qui pour elle — le plus grand propriétaire foncier et le meilleur économe du moyen âge — était d'un usage quotidien.
Les seigneurs laïques, comme suzerains ou comme vassaux des corps religieux, se trouvèrent engagés delà sorte dans des relations d'une nature différente, plus régulières, que celles qui les liaient entre eux. Ils en comprirent mieux la nécessité et les avantages à mesure que la foi féodale, dégénérant de caractère, se montrait insuffisante.
Les rapports, en effet, se multipliaient, se compliquaient par le seul jeu des institutions. Le vassal fréquemment avait plusieurs seigneurs. Sa foi en devenait moins sûre, moins complète, moins étendue. Dû à plusieurs f son service personnel se réduisait pour chacun. Puis, comment faire fond désormais sur sa bonne volonté d'amener avec lui le plus grand nombre possible de ses hommes, de contribuer, dans la mesure de ses ressources, aux charges exceptionnelles de multiples seigneurs, de leur offrir une généreuse hospitalité? Et pourtant ce concours était plus nécessaire que jamais. Les guerres, en devenant régionales, les expéditions, en devenant lointaines, exigeaient une plus forte levée de combattants et de deniers; le luxe, en s'étendant, transformait en faste ruineux les mariages , les tournois, la chevalerie. C'était donc le service d'un nombre d'hommes et la contribution de sommes d'argent en rapport avec le fief qu'il importait au seigneur de s'assurer1.
licet quod monachi redderentei unoq. anno 4 den. m die Pentec. Iste den. non sunt censuales sed pro omni scrvicio redderentur... » (Ibid., f° 288, xi° s.).
« Wauterius Hait concessit nobis mon. S1 V1 quicquid in elemosina de fevo ejus habebamus et nominatim hoc quod de Wauterio filio Marie habemus qui de eo tenet, tali tenore ut si idem Wauterius fil. M0 Gauterio Hait servitium debitum veluti de eo tenens non reddiderit nos omnino immunes simus ob omni servitio excepta ccnsu. Ob hanc concessionem dedimus \V° Hai V solidos. » (Ibid., f* 288).
1 « Charles tint le conseil de Fouques pour bon : « Je vous le dis à
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Vamor du vassal diminuant, Yamor du seigneur qui se manifestait par des largesses faiblissait à proportion. Ce n'était plus l'usufruit pur et simple, gratuit, qu'il pouvait abandonner; c'était un usufruit avec charges, comme celui du précariste ou du tenancier. Le rôle d'administrateur du seigneur prenait le dessus. Il réclamait, comme prix de l'investiture, un cens féodal1, un droit de relief ou de lods et ventes, des aides aux divers cas, véritable taille ou impôt foncier*, des droits de gîte et de procura-
tous, riches barons, préférez les chevaliers à For et à l'argent et tenez en chacun selon le chasement que vous aurez de moi : qui vingt, qui cent, qui plus, qui moins selon que vous tiendrez... Et amenezles tous à la montre, chacun ayant cheval et équipement, afin que les païens ne nous trouvent pas au dépourvu , car un royaume qui ne sait se défendre est perdu. Et qui se montrera négligent je lui enlèverai son fief par jugement , et le donnerai , d'accord avec mes fidèles , à un plus vaillant. » (Gir. de Roussillon, trad. P. Meyer, p. 302).
1 Ce cens s'appelle souvent sporla et dans le sud-ouest de la France ce nom est synonyme de fief, circonstance qui vient à l'appui de ce que je dis plus haut du caractère primitif (roturier) du fief, surtout si l'on ajoute que le mot sporles apparaît déjà dans le Polyptyque d'Irminon, et qu'il y désigne un service de vilains ou paysans (villani) (éd. Guérard, p. 130, éd. Longnon, p. 174).
2 Les aides féodales ne sont autre chose qu'une forme de la taille qui pesait sur les censitaires ou même sur les serfs. Elle en porte du reste le nom dans les textes du xi° siècle : « Rectam talleiam ad filiam maritandum, aut filium militem faciendum. » (Cart. de Saint-Serge , f* 89) (Cf. infrà, equam talliam). La seule différence est que cette taille était arbitraire pour les serfs, tandis que pour les censitaires et les vassaux elle fut fixée à des cas plus ou moins nombreux, deux, trois, quatre jusqu'à six ou davantage. — Comme pour les autres services du vassal, c'est l'Église qui nous offre les premières conventions formelles et précisément pour tenir lieu d'une fidélité générale et absolue. L'une des chartes dont j'ai reproduit plus haut le début continue ainsi : « Nullum vero aliud servicium vel auxilium omnino faciemus nisi si aut dominus Miletiaj de cujus casamento predicta est terra captus fuerit et se redemerit, tune sibi dupplicabimus censum, aut si isdem W. aut se aut filium suum primogenitum redemerit aut filiam suam primogenitam marito dederit, tune similiter censum dup-
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tion , toutes charges réelles qui finirent, en dehors môme de la stipulation expresse, par constituer, avec l'obligation de fournir un chiffre déterminé de soldats, le service type ou coutumier du fief1.
De son côté, le vassal s'isolant davantage, cherchant davantage à être maître de sa personne et des siens, préférait s'acquitter de devoirs assis sur le bien que d'être tenu à des services personnels illimités, substituer, en d'autres termes, à une sujétion d'un caractère vague et arbitraire des obligations fixes et connues.
Suzerain et vassal étaient ainsi poussés insensiblement à remplacer l'ancien pacte de compagnonnage par un contrat formel, dont l'Église donnait l'exemple, qui leur était familier sous la figure de fief roturier, et qu'enfin les conversions de plus en plus nombreuses des alleux en fiefs rendaient indispensable. Ce contrat se greffa tout naturellement sur Y hommage. Toutes les charges imposées à la terre étaient, en effet, très indirectement dépendantes de la foi. Elles se rattachaient, au contraire, directement à
plicabimus. » (Cnrt. Saint-Vincent du Mans, MS. xie siècle, f° 326Î.
Autre exemple : «T. T. concessitR. abbati...totum fevum et dominicum quod tenebat G. M... Iterum firmata est hec pactio inter eos quod si forte T. captus fuerit aut filium primogenitum militem fecerit, sive filiam primogenitam marito dederit, inde monachi equam talliam ei fecerint. » (lb id., f° 302).
1 Ce service-type est stipulé par les corps religieux dès le xie siècle : « ... Hœcomnia... abbas reddidit ei (Rannulfoprœposito de Curcellis) et filio ejus Girberto in fœdio ita ut libère possideant et nullam diffinitam consuetudinem pro his omnibus reddant excepto illo commun i et assueto servitio quod semper débet serviens hujusmodi seniori suo. Verum tamcn hoc perpetrato ipsi ambo pater et filius promiserunt propria fide data in manu Rodberti Garnae sese fi déliter et util i ter acturos erga ipsum abbatem et fratres et omnia sua ita uti nunquam scienter res ecclesiœ lardant usque ad pretium duorum solidorum. Postea vero in eodem loco Girebertus filius ejus factus est ex more homo abbatis et capitulum egredientes fidelitatem juravit ei et omni congregationi super altare et reliquias S. Johannis. » [Cartul. de Saint-Jean d'Angély, MS. f° 36 v°).
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l'hommage puisque le seigneur en les stipulant, agissait en qualité d'administrateur, de chef, exactement comme il traitait avec le tenancier.
Seul le service personnel du vassal continuait à dériver de la foi; mais restreint d'ordinaire à quarante jours, il apparut à son tour comme une charge du fief concédé, il alla rejoindre les autres obligations foncières. L'hommage par suite devint l'engagement principal , la foi se trouva réduite à une promesse vague de fidélité.
Au cours de l'onzième siècle, cette transformation ne se montrerait encore qu'à l'état embryonnaire et naissant si l'on pouvait faire abstraction de l'Église comme possesseur foncier. Mais ses possessions, je l'ai dit, enveloppaient dans leur réseau le territoire entier. Chacun sait aussi que la grande majorité des chartes qui nous initient aux institutions du moyen âge émanent d'elle, se rapportent à la gestion de ses intérêts temporels. Les historiens, pour ce double motif, n'ont vu partout que contrat de fief, services calqués surlaconcession foncière, clauses résolutoires, etc., et cette vue de surface lésa empêchés de pousser jusqu'au cœur même de la féodalité laïque. Je ne doute pas, en effet, que l'essence de celle-ci résidait encore dans les rapports personnels, familiaux, établis entre le seigneur et le vassal, dans ces rapports que la foi résume d'un mot, qui sont indépendants, en principe, de la concession du fief, et qui peuvent survivre au retrait d'une pareille concession.
Sans doute, il y a là, aussi, des degrés. De très bonne heure certains services spéciaux, tels que les services de garde de châteaux (estage, guet), d'escorte (conduclus) et d'autres analogues, de même que l'exercice d'offices militaires ou civils, avaient été attachés à la possession d'une terre ou d'un droit lucratif. C'était là le côté administratif de la féodalité, très distinct de l'organisation militaire et politique qui sera basée sur le fief foncier. Grâce à lui, les ministérielles, qui représentent le fonctionnarisme féodal, ont fourni le trait d'union (dans les provinces de l'Est sur-
tout) entre le fief roturier et le flef militaire, comme ils ont servi d'intermédiaires dans les villes entre la noblesse militaire et la bourgeoisie1.
En second lieu, la transformation est plus avancée dans certaines régions, au nord, en Flandre, dans la Normandie et dans ses dépendances, où les deux systèmes sont déjà en présence1; au midi, dans la région pyrénéenne, dans le comté de Barcelone, par exemple, où la féodalité hiérarchisée a été sous des influences étrangères, singulièrement précoce. J'aurai à déterminer plus tard la portée exacte de cette avance. Je signalerai , dès à présent, une de ses principales causes, l'existence dès le xi° siècle, dans ces régions, d'un État organisé.
La substitution du lien réel au lien personnel , la prédominance de l'hommage sur la foi, ne pouvait s'accomplir, en effet, qu'à la condition qu'une autorité supérieure fût créée, que la suzeraineté devînt effective et assurât au contrat de fief une sanction au moins égale à celle que l'Église avait trouvée jusque-là dans les peines canoniques.
1 Suprà, p. 371.
a Dans le Maine notamment, la féodalité est toute constituée dès le xie siècle; c'est pourquoi la censive s'y oppose déjà nettement au fief. Néanmoins , on v rencontre encore la distinction entre la tenure qui ne suppose que Yamor et celle qui exige une promesse de services définis , Yhominium des temps nouveaux :
c< ... Dicebat... Hugo quod Hamelinus debebat in hominium tenere de eofevum et terram de A... Unde venerunt ad placitum in domum Fulberti de Rivellione qui erat avunculus Hugonis. In quo placito prolocutus est concordiam eorum F. de R. et facta est talis concordia inter eos ut Hamelinus in amore teneret de Hugone et omnes heredes ejus. Quod si Hamelinus moreretur sine herede, Guinebaudus et heredes ejus similiter de Hugone in amore tenerent. Si autem hereditas verteretur ad filias Benedicti, ex tune viri earum in hominium tenerent de Hugone. De hac concordia in perpetuum tenenda Hugo dédit /idem suam Hamelino et sub fi de promisit quod nunquam amplius hominium ab eo requireret vel ab heredibus suis aut a Guinebaudo fratre ejus sive ab heredibus suis... » (Cartul. de Saint-Vincent du Mans, MS. f° 294, xies.).
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Suzeraineté, après laquelle soupirait la foule, la sentant nécessaire pour mettre fin aux rivalités de clans, et restaurer, en rétablissant la sécurité et la paix, un véritable ordre social.
Pour la constituer, l'organisation familiale du groupe vassalique servit encore l'ambition des maisons seigneuriales ou souveraines.
La cour du seigneur supérieur attire de plus en plus nombreux les nourris et les aspirants chevaliers1. L'armée féodale du haut baron se recrute ainsi, par dessus la tête des vassaux intermédiaires y dans les rangs des arrièrevassaux.
Les petits clans sont restés compacts. Ils ont résisté à la désagrégation opérée sur les fortunes moyennes par l'Église2. Leurs chefs recherchent la soumission à un prince régional de préférence à la dépendance plus étroite du suzerain plus proche, et loin de contrarier ce rapprochement, l'Église , favorable à la création d'États féodaux, y travaille de son mieux.
A un point de vue voisin , le serment de fidélité que doivent tous les habitants d'un territoire, et qui fait, à certains égards, du chef régional un chef de tribu, servit de même au grand suzerain à absorber les moindres seigneuries.
Enfin, le régime communal, en créant des groupes ana-
1 Les usages de Barcelone relatent l'institution d'une cour princière et décrivent son organisation : « Alium namque supradicti principes nobilem et honestum et utilem miserunt usaticum quem illi tenuerunt et successoribus suis tenere in perpetuuna mandaverunt; scilicet ut tenerent curiam et magnum familiam ... et quando vellent edere, facerent cornare ut mobiles et innobiles venirent prandere, et ibi distribuèrent pallas quas haberent in magnatibus et in eorum familia, et ibi mandarent hostes (ost) cum quibus irent ad destruendam yspaniam et facerent novellos milites. » (Usatici Barchin., art. 124, éd. Giraud, II, p. 491).
a Suprà , p. 449-500.
logues aux petits clans féodaux, proûta aux princes, rois, ducs ou comtes, à rencontre des seigneurs locaux.
A part les saillantes exceptions qu'offraient la Normandie, la Flandre ou les régions pyrénéennes, les États féodaux s'ébauchent à peine au xi° siècle. De même que l'autorité du roi de France est presque nominale et que sa véritable puissance, il la tire de son domaine, de même les seigneurs régionaux tirent leur puissance de leurs possessions immédiates et de leur mouvance directe, non de leur suzeraineté. L'axiome : Vassallus vassalli met non est meus vassallus est une réalité. Il Test si bien, que le haut suzerain prendra le titre de son principal comté ou domaine, de préférence à celui de sa province ou de sa région.
Ce n'est qu'à partir du xne siècle que , parallèlement et chacun pour son compte, le roi et les grands vassaux poursuivent avec un succès rapide le travail d'uniGcation politique.
Au xiii0 siècle, l'œuvre sera accomplie, de grandes seigneuries seront créées partout, sauf en Bretagne où le clan celtique résistera victorieusement bien plus longtemps. Le terrain de la lutte alors se déplacera; il ne sera plus entre les seigneurs intermédiaires et les grands vassaux, il sera entre les grands vassaux et le roi. Mais en même temps, la féodalité primitive que je viens de décrire aura cessé d'exister. L'historien assistera au triomphe de la féodalité classique.
Nous avons reconnu trois vivantes assises à la seigneurie féodale : la parenté, la maisnie, la vassalité proprement dite. Rappelons-nous les éléments qui sont entrés dans la formation de chacune d'elles et nous les verrons converger vers un centre de gravité. Ce centre de gravité est la chevalerie.
Les parents, les hommes de la maisnie, les vassaux servent les uns à cheval, les autres à pied. Les uns, les fervestus, sont couverts de la lourde armure de guerre {garnement) : la brogne ou le haubert sur le corps , le haume en tête, les jambes protégées par des heuses et des hauts-de-chausses de fer, au bras gauche l'écu obkmg à grosse boucle de métal , dans la main droite la longue lance de frêne ornée du gon fanon ou répieu carré, plus redoutable, et quand a été brisée la lance, jeté répieu, le glaive large et court à deux tranchants, le branc. Ils montent pour la bataille de grands chevaux de main , des destriers. Les autres sont armés, à la légère, du petit bouclier rond ou ovale (large), de Tépée longue et étroite, de piques et de haches, d'arcs et de frondes. De simples plastrons de cuir protègent leur poitrine, des bonnets leur tête. S'ils ont des montures, ce sont des chevaux de moindre taille ou même des mules.
A la grosse cavalerie appartenait sans conteste le premier rang. Ceux qui la composaient s'appelaient par ex-
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cellence soldats, milites, plus tard cavaliers ou chevaliers, pour les distinguer soit des fantassins (pedites)\ soit des écuyers et des damoiseaux, soit des cavaliers ordinaires (équités)*. Tour à tour rempart d'airain ou bélier irrésistible, ils constituaient le noyau de Tannée féodale. Pour être miles, chevalier, de nombreuses qualités étaient requises. Il fallait être Fort, robuste, athlétique, pour supporter le poids de l'armure, il fallait être rompu à l'équitation et au maniement de la lance et de Tépieu, il fallait de plus appartenir à une famille riche, ou avoir, dans les rangs inférieurs de Tarmée, soit conquis cheval et armes sur le champ de bataille, soit obtenu d'un seigneur, par d'éclatants services, d'en être pourvu et équipe- Le chevalier faisait donc partie d'une élite; il était un guerrier de choix et, par suite, un homme d'une condition supérieure. Ayant le pas sur les autres membres de la parenté, de la maisnie, du vasselage, il était investi d'une sorte de suprématie sociale. Dans tous les pays où le militarisme occupe une place prépondérante, les chefs de Tarmée sont hors de pair. Mesurez la distance qu'il pouvait y avoir entre le vassal roturier et le vassal chevalier à la distance qui sépare de nos jours encore, chez certains peuples, un officier noble d'un paysan ou d'un bourgeois. La chevalerie tendait ainsi à devenir, comme chez les Ro-
1 « Illic fuit mortua maxima pars nostrorum equitum, propter quod multi ex nostris militibus remanserint pedites. » (Tudebod, De Hierosolym. iiinere, IV, i, liée, des hist. des croisades, Au t. Occid., III, p. 29). — « Constituerunt autera de bello sic... ut pedites praeirent militibus... et milites sequerentur eos atque a tergo custodirent. » (Raymond d'Agiles, Historia Francorum, XII, R. des hist. des croisades, III, p. 259). — a Omnes hommes, tam milites quam pedites qui habeant etatem et posse pugnaadi. » (Usages de Barcelone, art. 68. Giraud, II, p. 478).
3 « Milites nos tri erant quingenti, exceptis illis qui militari nomioe non censebantur, tamen equitantes. » (Foucher de Chartres, Histor. Hier osol., Mb. 2, cap. 32, ibid., p. 413).
mains et chez les Gaulois , une caste militaire. C'est dans ce sens que Richer parle de Yordo militaris, equestris*. De même que les diverses catégories de personnes composant le clan féodal se distinguaient au point de vue du service militaire, elles se différenciaient par les degrés plus ou moins proches où elles se trouvaient placées par rapport au chef. Les plus considérés, comme aussi les plus fidèles, étaient naturellement les descendants directs et les parents fictifs qui leur étaient assimilés. Or, la véritable adoption filii loco s'opérait précisément d'après les usages germaniques par la remise d'un armement complet8. Cette remise étant faite, en règle, parle père, quand le fils arrive à l'âge de porter les armes, l'étranger qui l'accomplit prend la place du père3. L'homme ainsi armé
1 « Hic patrem habuit ex equestri ordine. » (Richer, I, 5, t. I, p. 17). — « Qui in militari ordine potentiores erant. » (IV, 28, t. II, p. 180). — Ajoutez liv. IV, il : « Uxorem de militari ordine. » (II, p. 156).
* « Per arma fieri posse filium , grande in ter gentes constat esse prœconium... Et ideo more gentium et conditione virili, filium te prœsenti munere procreamus : ut competenter per arma nascaris, qui bellicosus esse dignosceris.Damus quidem tibi equos, enses, clypeos, et reliqua instrumenta bellorum. » (Adoption du roi des Hérules par Théodoric. — Cassiodore, Variar., lib. IV, ep. 2. Opéra omnia (Paris, 1600), ï, p. 97). — Suprà, p. 435 suiv.
3 L'adoption par les armes produit même une parenté fictive entre l'adoptant et les descendants de l'adopté , entre l'adopté et les héritiers de l'adoptant. Sur le premier point voyez la lettre d'Alaric à Justinien : « Faclus est (genitor meus) per arma filius... Io parentelae locum noster jam transire débet aiïectus. Nam ex filio vestro genitus, naturœ legibus vobis non habetur extraneus... mihi dedistis gratiam nepotis,quando meo parenti adoptionis gaudiaprœslitistis. » (Cassiodore, Variar., VIII, 1, t. I, p. 203). — Sur le second point voir le passage suivant, relatif à Gensimund, qui, adopté par un membre de la famille des Amales, fit passer dans celte famille le droit de régner sur les Ostrogotbs: « Solum armis filius factus, tanta se Amalis devotione conjunxit, ut heredibus eorum curiosum exhibuerit famulatum, quamvis ipse peteretur ad regnum. » (Cassiodore, Variar., VIII, 9, 1. 1, p. 209 vo).
de la main d'un seigneur a ses armes communes avec lui, tous deux ne forment qu'une seule épée, qu'un seul bouclier '. Il est assimilé au fils par le sang et placé par là dans une relation plus étroite, — en fait et en droit, — que l'affinité qui résulte de la vie commune des nourris et de la simple remise d'un symbole au vassal proprement dit.
Le chevalier nous apparaît de la sorte sous un double aspect ; à la fois comme le meilleur soldat et comme le meilleur vassal. La chevalerie est l'élite de l'armée et l'élite de la féodalité.
Ce double aspect se révèle dans tous nos vieux poëmes. La chevalerie y représente l'art militaire, avec son instruction professionnelle8, ses ruses de guerre*, sa discipline,
1 Gontran , pour faire de Childebert son successeur au trône , lui met sa lance dans la main : « Rex Gunthramnus, data in manu régis Childeberlhi hasta, ait : « Hoc est indicium, quod tibi omne regnum meum tradedi. » (Grégoire de Tours, Histor. Franc., VII, 33; Mon. Germ.t 1885, p. 313). — Quelle est la portée, quel est le sens de cet acte? Grégoire de Tours l'indique : « Cohortabatur G. rex omnem exercitum, dicens: Videte, o viri, quia filius meus Childeberthus jam vir magnus effectus est. » (Ibid.t p. 3I3-3I4). « Cunctum ei regnum tradedit, dicens : « Una nos parma protegat , unaque asla defendat. Quod si filios habuero, te nihilhominus tanquam unum ex his reputabo. » (Liv. V, 1 7, p. 208). — Le roi des Hérules dit de même à Théodoric: « Sume itaque arma, mihi tibique profutura. » (Cassiodore, Variar., IV, 2, t. I, p. 97). — De nos jours encore, on trouve un usage semblable chez les Arabes du désert. Le général Daumas raconte que les membres d'une caravane s'associent comme frères par ce serment solennel : « Chacun est le frère de tous; tous nous ne faisons qu'un seul et même fusil, si nous mourons, nous mourrons tous du même sabre. » (Daumas, Le grand désert, 1857, p. 72).
2 « Les guierunt tut par chevalerie. »
(Ch. de Roland, v. 3074.)
3 Quand Ganelon propose au roi Marsile de surprendre Roland en traître dans les défilés de Roncevaux et de l'écraser sous le nombre, il appelle ce bel exploit un acte de gente chevalerie :
« Dune avrez faite gente chevalerie , N'avrez mais guère en tutc vostre vie. »
(Ch. de Roland, v. 594-5.)
son équipement perfectionné1, puis la bravoure8, la résistance à la fatigue, la force physique qu'il exige3. Le vrai chevalier est le guerrier modèle. Etre brave c'est défendre ses armes*.
En même temps la chevalerie est la parfaite fidélité5, le dévouement, jusqu'à la mort, au chef qui vous a initié au métier des armes, revêtu de l'armure , ceint de l'épée, monté d'un destrier, au chef qui a droit à une reconnais-
1 « Pois , sunt muntet sur leur curanz destriers ;
Adubet sunt à lei de chevaliers , E de bataille sunt tuit apareilliet. »
(Ibid., v. 1142 suiv.)
* « De vasselage fut asez chevaliers. »
(Ibid., v. 25.) Cf. flen. de Montauban, p. 21 i, v. 20 suiv.
3 « Li Arcevesques est mult bons chevaliers :
N'en a meillur eu tere desuz ciel , Bien set ferir et de lance e d'espiet. »
(Ch. de Roland, v. 1673 suiv.)
« Itel valur deit aveir chevaliers Ki armes portet e en bon cheval siet ; Deit en bataille tels estre forz e fiers , 0 altrement ne valt quatre deniers. »
(Ibid., v. 1877 suiv.)
Faire du butin est la grande vertu du chevalier :
« Bien doit on chevalier et loer et prisier, De quel part que il voise , qu'il sache gaaigner. »
(Ren. de Montauban, p. 56, v. 25-26.)
'» « Vassals est bons pur ses armes défendre. »
(Ch. de Roland, v. 3785.)
Le chevalier abattu était dépouillé de ses armes et de son cheval, pratique qui s'est conservée dans le combat judiciaire. Du reste, le seigneur sous les ordres duquel il combattait devait l'équiper à nouveau. (Voy. Ren. de Montauban, p. 141).
5 « Li quens Rollanz unkes n'amat cuard ,
Ne orguoillus n'hume de maie part, Ne chevalier, s'il ne fust bons vassals. »
{Ch. de Roi., v. 2134 suiv.)
sance éternelle pour les armes qu'il adonnées, pour les cadeaux qui s'y joignent, pour la dot souvent qu'il constitue au nouvel adoubé *.
La cérémonie de l'adoubement met en scène tout aussi clairement le caractère biparti de la chevalerie primitive.
L'éphèbe qu'on arme chevalier doit être solide, habile aux armes, excellent cavalier : il doit en faire ses preuves publiques, en lançant. son cheval au galop et frappant la quintaine2. Voilà le premier aspect. Voici le second. L'adoubé devient le filleul, le fils adoptif du seigneur qui
1 Un adoubement fait par le comte d'Anjou Geoffroi Martel nous en présente un frappant exemple. Le fils puîné du seigneur de Ghâteau-Gontier sert le comte puis, armé chevalier par lui, obtient un don de terre, à titre de fils adoptif : « Comiti serviens, cupidus gloriœ, aggressus est consulem, precibus suorum, ut eum militera constituerez et causa filiolationis modicum terras ei largiretur quo posset eum gratiosius et aculantius servire... » (Chronique des comtes d 'Anjou, p. 124).
Bernier, dès qu'il a été armé par Raoul de Cambrai, se reconnaît son homme lige :
« Devant Raoul s'asiet a genoilloas.
« Sire, dit- il, biax est li gueredons; Vostre hom sui liges, si m'ait S. Symon. »
(R. ds Cambrai, v. 627 suiv.)
8 « Fait .1. eslais a loi dôme saichant. »
(Ibid., v. 512.)
« — Sire B, dist R. li senez En la quintaine por moie amor ferrez , Si qe le voie Loeys l'adurez. »
(Ibid., v. 600 suiv.)
Je juge inutile de multiplier les citations. M. Léon Gautier, dans son beau livre La chevalerie (Paris, 1884), basé sur les chansons de geste, a très bien reconnu que l'adoubement au xi° siècle était une cérémonie purement militaire sans intervention d'aucun symbole religieux (p. 269-271). On peut voir les dix-huit exemples d'adoubement qu'il a réunis (p. 285, note 3) et y ajouter notamment celui du Couronnement Louis, v. 1651 suiv.
Tadoube. C'est donc ce seigneur lui-même qui, comme un père, présidera à son armement et attachera tout au moins à son flanc la pièce capitale, l'épée * ; c'est lui qui le fera revêtir d'habits seyant à sa qualité nouvelle, du bliaud de soie , du manteau garni de fourrures, de vair et de gris ou de peaux de martre *. Par les armes qu'il reçoit le nouveau chevalier est associé à la fortune militaire de son père adoptif ; par les étoffes précieuses et les pelleteries dont on le couvre il prend son rang à la cour féodale. Tels sont vêtus ceux qui courtoient et siègent au conseil3.
Les exhortations faites à l'adoubé ont de même un dou-
1 Le ceinturon était chez les Romains l'insigne militaire par excellence. Prendre le ceinturon (sumere cingulum, cingulo insigniri), quitter le ceinturon (deponere cingulum), était synonyme de devenir soldat et cesser de l'être. (Voy. Daremberg et Saglio , Dictionn, des Antiquités, v° Cingulum, II, p. 1178, col. 2). Sous le Bas-Empire, il fut, en outre, le signe distinctif du fonctionnaire civil, (lbid., p. 1181, col. 2). Les expressions romaines s'adaptaient donc parfaitement à l'adoubement du chevalier et devinrent typiques. Elles purent contribuer ainsi à mettre au premier plan l'acte de ceindre l'épée; mais, au xie siècle, le rôle de l'adoubant ne s'y borne pas. Il pose le heaume sur la tête, comme il ceint l'épée au flanc :
« L'erme li done...
Desor la coife de l'auber doublentin Li a assis. .. »
(R. de Cambrai, v. 472 suiv.)
2 (( Vous me déistes, plus l'oirent de mil,
Que je seroie chevaliers, sans respit. » — « Vous le serez, li Loherens a dit, Or vous alez baigner un seul petit, Et cous ares et le vair et le gris. »
(Garin le Loherain, II, p. 179.)
3 Dans le conseil tenu par Charlemagne, Ganeion qui y siège :
« De sun col getet, ses grandes pels de martre E est remés en un sun blialt de pâlie. »
(Ch. de Roland, v. 281-2.)
ble objet. Etre brave, est Tune1, être Adèle est l'autre*. « Sois preux* » les résume toutes \
Ainsi encore de la colée ou paumée , du coup donné dans la nuque avec la paume de la main. Elle doit, selon un vieil usage germain qui se laisse suivre jusque dans la loi des Ripuaires8, graver dans la mémoire d'une
i « Chevaliers soies , dist li pères , biaus fix ,
Et corageus envers tes anemis. »
[Ogier, v. 7315-6.)
« Que damedieus qui en la crois fu mis Te doiust pooir contre tes anemis. »
(Auberi, éd. Keller. Romvart, p. 223.)
* « Garde envers ton seignor, ne weilles meserrer. »
(Ren. de Mont., p. 48, v. 34.)
* « Soies proudom. »
(Qir, de Viane, p. 21.)
« Soies preus. »
(Ibid., p. 65; cf. Garin le Loherain, II, p. 182.)
* J'ai dit plus haut la double signification du mot preux.
5 « Lex Ribuaria, cap. 60 : « Cum testibus (2, 6 ou 12)... ad locum tradicionis cum totidem numéro pueros accédât et sic eis praesentibus praetium tradat et possessionem accipiat, et unicuique de parvolis alapes donet et torquat auriculas, ut ei in postmodum testimonium pree béant. »
Le soufflet seul paraît s'être conservé après l'époque carolingienne, comme moyen mnémotechnique. Il se retrouve dans la charte suivante :
a Illo anno quo perrexit Robertus cornes Jérusalem , dédit S. Petro ad Pralellum, ex suo dominio, unam villam quae vulgo Turstinivilla vocatur, pro qua structor ejusdem ecclesise Hunfridus XII libras auri et duo pallia et duos maximi pretii caballos dédit... Huic rei interfuerunt vetulus N. T. qui unum de suprad. caballis a comité Roberto dono suscepit... Hunfridus constructor ejusdem loci cum filiis suis Rogerio , Roberto , Willelmo , qui etiam a paire ob causant mémorise colaphum suscepit. Suscepit etiam aliud colaphum R. de L. qui hosam vini comitis Roberti ferebat ; qui cum requireret cur sibi Hunfridus permaximum colaphum dedisset, respondit, quia tu junior me es, et forte multo vives tempore erisque testis bujus rationis cum res poposcerit. Suscepit etiam tertium colaphum H. filius W. comitis. » (Vers 1034. Gallia Christ., XI, Instr., col. 201 A).
manière ineffaçable le souvenir de la cérémonie d'adoubement et du seigneur qui Ta accomplie1. Elle a besoin d'être énergique pour remplir cet objet : son énergie témoigne en même temps et de l'endurance morale du nouvel adoubé et de sa force de résistance corporelle *.
Telle est la chevalerie des x° et xi° siècles. Elle n'est pas encore une institution distincte, et elle n'a rien à faire avec les sentiments généreux qu'on lui prête si libéralement ou qu'elle a pratiqués plus tard. Les devoirs du chevalier sont tout relatifs. Ce sont les devoirs du soldat, du vassal et, par une réciprocité légale, ceux du suzerain. S'il est question de l'assistance des pauvres, c'est de chevaliers
1 Dans Girard de Viane l'adoubant le dit expressément :
« Et de sa palme .1. grant cop li feri :
— De moi te mambre ! soies preus, Aymeri. »
« El col li fiert .i. molt grant cop plainier :
— De moi te membre : soyez boins chevalier. >»
Malgré sa rédaction tardive (xin° siècle) et son inspiration si manifestement religieuse et symbolique, YOrdene de chevalerie donne encore à la colée sa signification originaire :
« Ghest li colée...
Et dite la senefianche?
Sire, chou est li remembranche De celui qui Ta adoubé A chevalier et ordené. »
(L'Ordene de chevalerie, Paris, 1759, pp 124-125.)
2 « Une paumée ens el col li assist ,
Por un petit que il ne l'abatist.
Voit le R. à pou n'enrage vis . »
(Qarin le Loherain, II, p. 181.)
« Il a hauciet le paume , se li done .i. cop tel Por .i. poi ne l'abat et nel fist en verser. Et quant le voit li enfes, le sens quida derver ; Il dist entre ses dens coiement a chelé : . . . Se l'cust fait, .i. autre , ja l'eust compéré. »»
(Élie de Saint-Gille, v. 105 suiv.)
peu fortunés, de vassaux dans la gène qu'il s'agit uniquement1.
En fait, d'après les chartes comme d'après les chansons de geste, les chevaliers, loin d'être les défenseurs des faibles et des femmes, sont leurs oppresseurs, leurs despotes ou leurs bourreaux. Prenez les types primitifs de Raoul de Cambrai et d'Ogier : types de chevaliers et types de peaux-rouges, lions et tigres. Rien ne les retient dans leurs emportements sauvages ou dans leur froide férocité; ni égard pour la faiblesse , ni crainte religieuse. Ils tuent sans merci l'homme désarmé; ils brûlent les nonnes avec leur couvent. Prenez la grande épopée du xi° siècle, notre sublime chanson de Roland. Quels sont les sentiments qu'elle exalte? La fidélité à Dieu , au seigneur, au compagnon, à la patrie commune, la bravoure et l'honneur familial ; rien au delà.
La faiblesse s'efface devant la force. Les femmes sont disputées, enlevées, comme la proie légitime du plus vaillant. Si le chevalier prend leur défense c'est pour les conquérir. Elles le savent et s'y résignent2. S'il protège le marchand ou le pèlerin, le paysan ou le bourgeois, c'est à charge de rançon.
La chevalerie, à cette époque, n'est pas davantage un ordre proprement dit, un corps dont les chevaliers seraient les membres, et qui auraient des règles et des statuts. On n'est pas chevalier dans un sens absolu; on est
i « Or vous convient des espérons férir,
Et honorer les chevaliers gentis;
Donner aux pauvres et le vair et le gris. »
(Garin, II, p. 148.) De môme, Ogier, v. 7331 suiv.
2 Une jeune fille délivrée par Ogier des mains des Sarrazins lui dit aussitôt :
« Conquis m'avés, or sui en vo cornant... Si porrés faire de moi tôt vo talant. »
(Ogier, v. 12066, 12091.)
le chevalier de quelqu'un1, du seigneur qui vous a adoubé ou à qui Ton engage plus tard ses services.
D'où nous est donc venue la chevalerie des siècles postérieurs? Est-elle une importation étrangère? sarrazine ou Scandinave? est-elle une infiltration des mœurs celtiques ou bretonnes? Je ne le crois pas. Elle s'est développée progressivement sous la double face que je viens de lui attribuer, grâce aux transformations sociales qui s'opéraient autour d'elle.
L'homme de guerre, brutal, violent, sans cesse sous les armes, estima la bravoure dans les autres comme il s'en glorifiait lui-même. De là naquirent certaines lois de la guerre, la générosité, la loyauté entre adversaires*, que vint renforcer ce mysticisme guerrier qui se manifeste par la vertu superstitieuse attachée au premier coup , comme indice du bon droit et de la protection divine, par la personnification de Tépée et du cheval.
1 « La bone espée a çainte Ogier au flanc;
Chevaliers fu Ogiers d'or en avant Du millor roi qui unques fust vivant. »
{Ogier, v. 747-9.)
2 Olivier, en combattant contre Roland, avant qu'ils fussent compagnons, l'avertit de se tenir sur ses gardes :
« Ne dites mie que vos aie traï Gardés vos bien. »
(Girard de Viane, p. 135.)
A son tour, Roland se refuse à frapper son adversaire désarmé :
« A toz jors mais me seroit reprové Qu'occis auroie .1. home desarmé.
Quier une espée tôt à ta volonté. >»
(Ibid., p. 142.)
Voyez aussi l'épisode de Brahier et Ogier (Ogier, v. 11570 suiv.) et le passage suivant du même poëme :
« N'est pas droiture a vaillant chevalier Que par lor langues se doient laidoier, Mais par lor armes se doivent desraisnier. »
(Ogier, v. 4572 suiv.)
Si le chevalier est en même temps seigneur, s'il a des compagnons de tout rang sous ses ordres, il doit, sous peine d'être abandonné par eux et honni de ses pairs comme lâche, les protéger et les défendre. Son devoir est un point d'honneur1. A son tour, ce point d'honneur s'étend par la grosse jactance qu'à l'égal des guerriers d'Homère les héros de nos chansons de geste étalent en rodomontades et en coups d'audace et de témérité. Faire tort à un protégé c'est faire outrage au protecteur. Se faire le champion de tous les faibles, c'est donc donner la preuve la plus éclatante qu'on ne craint nul rival, puisqu'il faudra lutter à chaque instant contre tout venant. La magnanimité put sortir ainsi d'un enivrement d'orgueil, d'une exubérance de force et de personnalité*.
Mais ce fut surtout la fidélité due au seigneur et les devoirs à remplir auprès de sa personne qui aidèrent à la naissance d'un idéal chevaleresque. Le dévouement, l'abnégation, la loyauté sortirent par un élargissement graduel de la vassalité; une certaine sociabilité, une certaine délicatesse de sentiments, la courtoisie en un mot, du séjour périodique à la cour du seigneur. Mériter l'approbation
1 Le même fait se retrouve chez les Arabes, Chez eux aussi la protection des faibles repose sur la foi jurée, sur une sorte d'adoption (Quatremère, Mémoire sur les asiles chez les Arabes, Mémoires de VAcad. des inscriptions, t. XV, 2* partie (4845), p. 326, 328) et constitue un point d'honneur fondamental. « Tout homme , dit M. Quatremère, qui, par lâcheté ou par tout autre motif, aurait abandonné son client et ne l'aurait pas défendu , se serait couvert de honte aux yeux des Arabes. » (Ibid., p. 329). Pour se placer sous la protection d'un Arabe, pour devenir son client, il suffisait d'attacher ses habits à la corde qui retenait sa tente. (Ibid., p. 319, 335). — « Un guerrier arabe tenait à grand honneur de se voir entouré de nombreux clients. Lorsqu'un homme quelconque implorait à haute voix son appui , il se hâtait de monter à cheval et de prendre l'inconnu sous sa protection, sans lui demander ni son nom, ni le motif qui l'amenait. » (Ibid., p. 321).
* N'a-t-on pas vu, par bravade, des chefs arabes se faire protecteurs des oiseaux et des sauterelles? (Quatremère, loc. cit., p. 339).
des femmes qui faisaient le charme de cette cour devint une ambition du plus rude guerrier1 ; mériter les éloges des trouvères, hôtes familiers du festin, échapper du moins aux traits mordants de leur satire était une autre.
Les cantilènes et les chants guerriers récités aux repas remontent à une époque immémoriale, les chansons de geste au moins au ix° siècle, et leur succès alla grandissant aux trois siècles suivants. Les trouvères furent les vrais dispensateurs de la gloire. Le nom qu'ils célébraient vivait dans la mémoire des hommes, le nom qu'ils flétrissaient était voué à un indélébile opprobre*.
Un idéal poétique se créa, et de la poésie descendit dans la réalité journalière. Idéal en rapport sans doute avec des mœurs farouches, mais en progrès aussi sur eux, assignant à la lutte de plus nobles mobiles que l'intérêt, le butin, l'assouvissement dépassions sensuelles et sanguinaires. Le culte de l'honneur, la fidélité inviolable à la famille et au
* « Ne à muillier n'a dame qu'as veut
N'en vanteras el' règne dunt tu fus Qu'à Carlun aies un sul denier toi ut, Ne fait damage ne de mei ne d'altrui. »
(Ch. de Roland, v. 1960 suiv.)
A la bataille de Bouvines, Buridan de Furnes s'écriera : « Que chacun se souvienne de sa dame. »
Clamabat : « Nunc quisque sue memor csto puclle. »
(Guillaume le Breton, Philippide, XI, v. 143, éd. Delaborde (1885), p. 323)
* « mult estpruz.
En plusurs gestes de lui suntgranz honurs. »
(Ch. de Roland, v. 3180-1.)
«Et desfendons nos cors à nostre brans, Que nus prodom vilainement n'en cant. »
(Ogier, v. 7949-50.)
« Or guart cascuns que granz colps i empleit, Maie cançun ja cantée n'en seit. »
(Ch. de Roland, v. 1013-4.) (Ibid.,v. 1465.)
compagnon, au seigneur et au roi, à la patrie et à Dieu, la protection de la femme, du petit et de l'humble, la libéralité, l'exacte justice, devinrent, célébrés par les trouvères , le point de mire de tous ceux qui ambitionnaient la louange publique.
C'est par cette voie qu'a dû s'exercer l'action profonde des traditions germaniques ou normandes, celtiques même peut-être, incrustées en d'anciens chants que chaque génération adaptait à son milieu; c'est par elle aussi que les Arabes ont pu influer sur le développement de la chevalerie dès avant les croisades. Les rapports entre Francs et Sarrazins étaient trop fréquents, les invasions sarrazines trop étendues et dans le midi trop prolongées, trop grand le nombre des hommes retenus prisonniers en Espagne pendant d'interminables années1, pour que les vieux chants arabes qui, glorifiant l'indépendance et le courage individuels, le respect de la foi jurée, le cavalier et le cheval, la lance et l'épée, correspondaient si bien aux côtés saillants de la société féodale* ne fussent pas mis à contribution,
1 Aux nombreux témoignages des chansons de geste et des chroniques, on peut joindre cet émouvant récit d'une charte du x° siècle : « Habuimus olim unum hœredem masculini generis nomine Sisinnium. Ipsum per manus paganorum perdidimus qui ductus est ad Ispanias, ibidem commoratus est per VII annorum tempora. Nos vero ejus genitores intérim non cessavimus orare in jejumis et elemosinis pro filio nostro et omni ebdomada revoluta in sabbalo vigilantes ante altare S. Mariœ et S. Castoris eramus. Apparuit autem Domini virtus et misericordia quia post finem annorum prœd. eramus vigilantes...., et
ecce de repente in prima noctis vigilia venit filius ferens qua vincu-
latus fuerat tôt annorum tempora, dicens, recognosce pater filium tuum quem genuisti et tu mater quem triennio ablactasti, ecce adsum cum sanitate mentis et corporis. Quo viso fit gaudium magnum genitoribus et omni populo et civibus et omnes unanimes eflecti Deo reddebantgratias. » (925-9G5, Cart. d'Apt, MS. f°* 4 v°-5 r°.)
2 Dans le grand roman arabe d'Antar, dont l'action se passe au vi° siècle de notre ère , et dont les principaux matériaux sont au moins contemporains de Charlemagne, la concordance que je signale est frappante. Voyez par exemple cet adoubement de cavalier : « De
pour qu'il ne passât pas dans l'idéal poétique de nos trouvères un souffle de la générosité des libres enfants du désert arabique.
L'élévation, l'épuration des mœurs et des sentiments par la poésie héroïque n'était toutefois qu'une ébauche. Elle ne pouvait faire de la chevalerie une institution. Il fallut plus, il fallut la grande poussée religieuse qui fit des guerriers français des chevaliers de Dieu1, qui amena ou accomplit, suivant l'heureuse expression d'un brillant érudit, la formation du mode chrétien de la chevalerie2. Il fallut surtout aussi que la chevalerie se détachât de la féodalité. Cette séparation s'effectua le jour où l'organisation du clan eut fait place à 'l'organisation foncière. Alors l'adoubement ne fut plus une adoption , une entrée dans les liens les plus étroits de la vassalité. Il se réduisit à un parrainage honorifique. Il continua seulement à produire cet esprit de corps, cet esprit de fraternité qui résultait jadis, à la fois, de l'exercice d'une même profession, la plus haute de toutes, et du lien de compagnonnage unissant tous les vassaux d'un même seigneur. Cet esprit de corps et de
retour aux tentes, le roi revêtit Antar d'un khila (tunique ou pelisse} brodé d'or, le ceignit d'un sabre à lame rayée et lui fit amener un de ses plus nobles coursiers. — « Dorénavant, dit-il, qu'il suive nos guerriers dans les rhazzias. » (Les aventures a" Antar, trad. par Marcel Devic. Paris, 1878, p. 42). Voyez aussi cette entrée dans le compagnonnage : « A compter de ce jour, je te reconnais pour mon cousin et tu fais partie de ma famille. Vous tous qui connaissez ma noblesse, sachez qu'.sntar la partage avec mes fils; il est mon compagnon, mon ami, mon cousin. » (lbvl.t p. 429). — L'armure de fer et la cotte de mailles (p. 2, 33, 121, 300), la lance et le gonfanon (p. 2, 3, 241), la personnification du cheval (p. 59) et de l'épée (p. 99-101) s'offrent à nous comme dans les chansons de geste.
1 Suprà, p. 323, note 1. — Dans la chanson d'Antioche les croisés sont appelés « li Jhesu-chevalier. »
« Cil qui Dame Dieu servent de loial cuer entier. »
(Ch. d'Antioche, ch. 7, v. 294, v. 311, II, p. 153.)
2 Léon Gautier, La chevalerie, p. 273.
solidarité, les ordres militaires ne le créèrent pas; ils se bornèrent à le fortifier. On était chevalier avant que d'y entrer. Comme les fraternités d'armes, ils solidifièrent Tune des bases historiques de la chevalerie , ils infusèrent un sang nouveau au compagnonnage antique.