L*ÉPOQUE GALLO-ROMAINE. — LE PATRONAGE
Le patronage englobe des villages entiers {vici) de colons ou de propriétaires libres {agricolœ, rusiici, possesso7'es).
Il se forme ainsi une aristocratie politique et terrienne. Les grands propriétaires acquièrent une sorte de souveraineté {ditio, potestas) sur leurs tenanciers ou clients : Salvien les appelle quasi-nobiles^ , Les grands fonctionnaires acquièrent à la fois des terres et des sujets ^
Les domaines des uns et des autres sont libres d'impôts, soit de droit, soit de fait, et cette immunité légale ou usurpée s'étend à tous les hommes qui les habitent ou qui y sont rattachés 3. Quel agent du fisc oserait tenir tête au
* « Aut idem sunt nobiles, qui et divites, aut si sunt divites praeter nobiles, et ipsi tamen jam quasi nobiles, quia tanta est miseria hujus temporis, ut nullus habeatur magis nobilis quam qui est plurimumdives » (Salvien, op. cit., livre III, chap. 10, § 53, p. 34).
2 Les petits propriétaires ou colons achètent le patronage des grands par des redevances et prestations de toute nature. — « Sunt magni vici, singuli multorum dominorum, hi confugiunt ad milites ibi constitutos,... hu jusque rei merces, ex iis quae terra educit, triticum , hordeum et fructus arborei , vel etiam aurum , aurive pretium » (Libanius, Orat. I, De patrociniis , p. 5, Trad. J. Godefroy).
3 Libanius trace un tableau saisissant de la résistance victorieuse que les paysans opposent aux levées d'impôts , grâce à la protection d'un grand fonctionnaire. Le malheureux curiale chargé de la perception est renvoyé ;tout meurtri, et, comme il est responsable de l'impôt , la ruine s'ajoute aux coups. « Veniunt ad vicos istos qui per duces muniti sunt, tributorum exactores... Igitur petunt quidem primum leniter et submissiore voce; mox contempti irrisique, jam cum indignatione, altumque vociférantes et sicut evenit his qui justo exciderunt : inde magistratibus minantur, frustra quidem , ut qui inferiores sint iis qui ex vicis fructus percipiunt : tandem et prehendunt et corripiunt : isti vero monstrant sibi lapides esse. Exactores igitur pro fructibus vulnera accipientes , revertuntur in urbem vestibus cruentatis, quod passi sunt manifestentes, et post haec qui irascatur neminem habent : potentia quippe ejus qui mercedem accipit id non sinit. Audiunt interea infelices, quod oporteat eos tributum inferre, vel verberatos bonam copiam ejerare... mox... mendicandi nécessitas. Ita decurio curiâ expungitur... hœc minores
petit souverain qui y commande*, pénétrer jusqu'à sa somptueuse^ demeure que ne défendent pas seulement des murs et des enceintes [biirgus, castella^)^ mais dont l'approche est gardée par la foule des clients*?
Les habitants du domaine sont les hommes du propriétaire [homines ejus) : il les juge et les punit, colons aussi bien qu'esclaves et affranchis. Il les assiste et les secourt. Il les enrôle et parfois avec leur aide il repousse les Barbares ^
faciunt curias ex majoribus... >> (Libanius, Orat. I, De patrociniis, Trad. J. Godefroy, p. 8-9). — Gode Théodosien, C. i, De patrociniis vicorum (il, 24} (360) : « Universos quos tantum sibi claruerit temeritatis assumere , ut prapbeant latebram et defensione repromissa aditum implendse devolionis occlaudant, jubemus urgeri », etc. — G. 3, ibid. (395) : « Quoscunque autem vicos aut defensionis potentia aut muUUudine sua fretos publicis muneribus constiterit obviare, ultioni quam ratio ipsa dictabit conveniet subjugari. »
* « Habenda sane ratio est potentium personarum, quanim actores per provincias solutionem fiscalium negligunt, dura pro sui terrore fastidii (emend. : fasligii) minime perurgentur, ac se in prxdiis retinent contumaces y ne ad eos praeceptum judicis possit aut conventio pervenire » (Nov. Majorien, tit. 2, § 4 (4o8), Gode Théod., Suppl. Ed. Haenel, p. 298).
2 « Ut mihi compta domus spatiosis aedibus esset « Et diversa anni per tempora jugiler apta,
« Mensa opulenta, nitens , plures juvenesque ministri « Inque usus varios grata et numerosa supellex, « Argentum que magis pretio quam pondère praestans. » (Paullinus, Ausonii nepos, (Paulin le Pénitent, ou de Pella),
Eucharislicon , v. 205-209. Edit. cura et studio G. Daumii
Lipsiae 1686, p. 158).
3 Sidoine Apollinaire, Lettres, passim et Carmina, 22 (description de la villa {burgus) de Pontius Leontius).
* « Instructa (domus) obsequiis et turbis fulta clientum » (Paulin le Pénitent, Eucharislicon y v. 437, p. 166).
^ Un grand propriétaire gallo-romain, Ecdicius, nourrit quatre mille pauvres durant une famine, et il résiste à une attaque des Wisigoths avec une troupe levée sur ses domaines. Voyez Fustel de Coulanges, Histoire des institutions politiques de la France (Paris, 1874), p. 269.
l'époque gallo-romaine. — LE PATRONAGE. 77
Une partie de la puissance publique passe donc aux mains des particuliers. L'Élat le sent bien. Il est dépouillé de ses impôts *; il est tenu en échec et par ses propres agents et par les grands propriétaires. Que peut-il tenter? Il défend les patronages [patrocinia). Du milieu du iv" siècle à la fin du v®, les prohibitions se succèdent avec une sévérité croissante : confiscations et amendes doivent frapper tout ensemble le patron et le client^ Mais les menaces demeurent stériles, les peines inefficaces : la fréquence des dispositions prohibitives le prouverait à elle seule. C'est que le patronage s'impose comme une nécessité inéluctable. Le besoin de sécurité prime tout.
Est-il rien de plus instructif, pour s'en convaincre, que de voir l'État romain entrer en concurrence avec le patronage privé , le combattre avec ses armes , se faire patron à son tour, protéger le peuple contre les patentes , — c'està-dire contre les abus de pouvoir des fonctionnaires et les violences ou les spoliations des grands? Telle est, en effet,
* Libanius, Orat., De patrociniis, loc. cit., p. 20 : « Tantique ipsis (ducibus) domi montes auri argentique, dum alia aliis cumulantur, assurexerunt , ut ii qui his praepositos audiunt vix credant ipsis tantum quantum est suppetere. In vestris autem thesauris quos oportebat magis abundare, ut qui Imperii sunt, quam eorum qui sub eo agunt, parvus fundus omninô cernitur, quodque in bis reconditum parvum est. »
2 Gode Théodosien, G. 2, Dg patrociniis vicorum (H, 24) (370?) : « Abstineant patrociniis agricolee, subjugandi supplicio, si talia sibimet adjumenta commentis audacibus conquisierint. » — G. 4, ibid. (399). « Omnes ergo sciant, non modo eos raeraorata muleta feriendos, qui clientelam susceperint rusticorum, sed eos quoque, qui fraudandorum tributorum caussa ad patrocinia solita fraude confugerint , duplum definitaî muictae dispendium subituros. » — G. 5, ibid. (399). « Excellentia tua his legibus , quae de prohibendis patrociniis aliorum principum nomine promulgatae sunt, severiorem pœnam nos addidisse cognoscat , scilicet ut , si quis agricolis vel vicanis propria possidentibus patrocinium repertus fuerit ministrare, propriis facultatibus exuatur; his quoque agricolis terrarum suarum dispendio feriendis, qui ad patrocinia quaesita confugerint. »
le but de l'institution des defensores civitatum, que créèrent, en Tan 364, les empereurs Valentinien et Valens*, et qu'ils appelèrent de son vrai nom, patrocinium-,
L'État prononçait ainsi sa propre déchéance, il abdiquait. Sentant son impuissance au regard de ses agents, et voulant y échapper, il revenait, par une sorte de circuit, au rôle de simple particulier, il faisait prédominer la relation personnelle sur la sujétion publique. Étrange interversion des rôles dont le résultat fut ce qu'il devait être. La désorganisation s'accrut. Aux fonctionnaires qui se partageaient les ruines du pouvoir, l'Empire ajoutait une classe nouvelle : les defensores civitatum^.
Dans la Gaule du v" siècle , l'État avait donc perdu ses sujets : le patronage privé s'en était emparé. C'est ce patronage que la royauté franque eut à combattre, bien plus que l'autorité romaine. Celle-ci tomba facilement sous ses coups, l'autre résista avec succès.
* Code Théodosien, C. 1, De defensoribus civitatum (1, 29) (364) : « Admodum utiliter edimus ut plebs omnis Illyrici officiis patronorum contra potentium defendatur injurias. » — G. 3, ibid. (365) : « Gum multa pro plèbe a nobis studiose statuta sint, nihil providisse nos credidimus, nisi defensores idoneos dederimus. » — Cod. Justin., C. 4, De defens. civitatum (1, 55) (385) : « In defensoribus universarum provinciarum erit administrationis haec forma... ut inprimis parentis vicem plebi exhibeas : descriptionibus rusticos urbanosque non patiaris adfligi : of(îcialium insolentiœ ei judicum procacitati (salva reverentia pudoris) occurras. »
2 Code Théodos., C. 5, D^ defens. civit. (370) : « Utili ratione prospectum est , ut innocens et quieta rusticitas peculiaris patrocinii beneficio fruatur... »
3 « Defensores nihil sibi insolenter, nihil in debitum vindicantes , nominis sui tantum fungantur officio. Nullas infligant multas : seeviores non exerceant quaestiones. Plebem vel decuriones ab omni improborum insolentia et temeritate tueantur : ut id tantum quod esse dicuntur, esse non desinant » (C. Just., C. 5, De defens. civit. (1, 55) (392) et Code Théod., C. 7, De def, civit. (1, 29).