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CHAPITRE PREMIER

LA JUSTICE, UNE FORME DE LA PROTECTION. CE qu'il en subsiste au X'' SIÈCLE.

Nous avons étudié au livre précédent le rôle joué par la protection dans la société germanique, dans le monde gallo-romain, dans la société franque. Nous avons vu comment elle était tombée dès la fin du ix° siècle, par défaillance du pouvoir central, aux mains des particuliers. Cela fait, nous avons à assister aux conséquences innombrables et d'une gravité que l'esprit a peine à mesurer, qui allaient sortir de ce déplacement, — il faut dire plus, — de cette rupture de l'axe social.

Plusieurs fois déjà, à la dissolution de l'empire romain d'Occident, à la chute de la royauté mérovingienne, on avait confiné à l'anarchie. Mais chaque fois, il s'était rencontré une organisation locale assez résistante ou un pouvoir central assez vivace pour coordonner les éléments en lutte, pour rétablir une harmonie relative après les commotions et les bouleversements. Maintenant c'en était fait. L'étendue disproportionnée de l'empire reconstitué par Charlemagne, la discipline qu'il y avait introduite et dont le fonctionnement régulier exigeait la force motrice, partant du centre, que lui seul pouvait donner

OU renouveler, autant de causes d'une anarchie irrémédiable. Le colosse est si gigantesque, les diverses parties en ont été si puissamment agencées que, s'écroulant, il jonchera le sol de débris informes. Nulle main ne saura plus les ajuster. Chacun voudra y ramasser une arme; les mieux partagés s'y façonneront un piédestal à leur taille.

Interrogez les contemporains : ils ont le sentiment poignant d'un immense effondrements Pour les plus exaltés

1 Flori Diaconi Lugdunetisis querela de divisione Imperii post mortem Ludovici Pu (Monum. Germ. Poetœ latiui 8Bvi Garolini, éd. Duemmler, t. II (Berlin, 1884), p. 561-563).

Floruit egregium claro diaderaate regnum : Princeps unus erat, populus quoque subditus unus; Lex simul et judex totas ornaverat urbes , Fax cives tenuit, virtus exterruit hostes.

At nunc tantus apex, tanto de culmine lapsus, Florea seu quoQdam capiti dejecta corona.

Cunctorum teritur pedibus diademate nudus.

Perdidit imperii pariter nomenque decusque Et regnum unitum concidit sorte triformi, Induperator ibi prorsus jam nemo putatur, Pro rege est regulus, pro regno fragmina regni.

Cassatur générale bonum, sua quisqiie tuetur.

Stat paries subitam minitans validaraque ruinam , Jamdudum inclynus, scissuris undique plenus. Inliniturqae luto fluito, citiusque casuro. Mistura hic paleae nuUa est, membra omnia nutant.

Vila Walx, II, 7 {AcLa sanctorum ordinis Benedicti, Saec. IV, I, p. 496) : « 0 dies illa, quae paene eeternas huic orbi tenebras attulit et discrimina, quae pacatum Imperium et unitum conscidit particulatim ac divisit, germanitates violavit, consanguineos dirempsit, inimicitias ubique pocreavit, et concives dispersit, fîdem exterminavit, caritatem delevit, ecclesias quoque violavit, et omnia corrupit ! Unde cottidie civilia surgunt bella, ut lia loquar, et plusquam civilia. Exercitus totius patrise paene hue illucque perimitur : provinciae, pagi et

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OU pour les plus abattus, ce sont les temps annoncés par l'Apocalypse : l'humanité touche à son dernier jour.

Au lieu de localiser la croyance à la fin prochaine du monde aux abords de l'an mille, pourquoi les historiens ne l'ont-ils pas fait remonter, en elTet, au règne de Charles le Chauve*? Mtmdi termina appropinquante , ruinis crebrescentibus , n'est-ce pas un gémissement qui se répercute depuis lors jusqu'au xif siècle^? Formule, je le

urbes passim depopulantur. Si qui residui sunt, sine viribus ubique aut fugiunt, aut cseduntur gladiis. Hinc undique paganorum et hostium incursiones, hinc quod omne vulgus conciditur, villœ, civitates innumeraB cremantur. Heu miseradies, quam infelicior nox sequitur. »

' On a fait récemment justice des terreurs légendaires de l'an mille (Voyez dom Plaine, Revue des questions historiques, janvier 1873, R. Rosières, Revue politique et littéraire, 30 mars 1878, et un livre nouveau , Van mille, par Jules Roy (Paris, 1885); mais il demeure constant qu'à diverses époques du moyen-âge, soit sous l'influence d'idées superstitieuses, soit sous le coup d'effroyables calamités, l'imagination populaire se laissa frapper et convaincre de l'approche du dernier jour.

Quand nous avons vu de notre temps la crédulité publique se préoccuper de je ne sais quelle rencontre de la terre et des astres, faut-il s'étonner qu'en l'an 992, par exemple, on crût à la venue de l'Antéchrist parce que, cette année-là, l'Annonciation tombait un vendredisaint (Voy. Vita Ahhonis auctore Aimono, dom Bouquet, t. X, p. 332). — Quand au xviii« siècle et dans notre siècle encore, à des moments de crise fatale, les superstitions les plus grossières ont eu prise sur les esprits affolés, quels désespoirs, quelles hallucinations ne devaient pas engendrer dans la société disloquée, dépecée, du ix®, du x^ , du xi« siècle , les catastrophes sans nom qui l'assaillirent , guerres, famines et pestes?

2 Voyez par exemple la série suivante des chartes de Beaulieu en Limousin : an. 856 , an. 860 : « Mundi senio sese impellente ad occasum » [Cartulaire,^. 1, 36); an. 866 : « Appropinquante mundi senio atque ruinis crebrescentibus » (p. 10); an. 878 : « Hujus mundi superveniente termino atque crebrescentibus ejus ruinis, impellente senio » (p. 83); an. 882, 885 (3 chartes), 893, 916 : u Appropinquante mundi senio et sese ad occasum impellente » (p. 102, 99, 182, 230. 202); an. 927, circa 930, 967 : u Hujus mundi termino appropinquante atque crebrescentibus ejus ruinis impellente jam senio » (p.

veux bien , mais formule qui ne devint vide de sens et de réalité qu'aux temps plus modernes où le pouvoir croissant de la monarchie capétienne eut redonné des assises à la société vacillante.

Interrogez aussi dans leurs actes les successeurs de Charlemagne; ils ont la conscience très vive que leur fonction primordiale, leur mission essentielle, ils sont impuissants à la remplir. Assurer la protection de tous contre les incursions des pirates du Nord ou de l'Est, assurer spécialement la protection des faibles, défendre l'Église, maintenir leurs propres fidèles dans le devoir et dans la concorde, ils le voudraient, ils le devraient, ils ne le peuvent. La paix! la paix! c'est le cri qui leur échappe', comme il s'échappera de toutes les poitrines au xï" siècle^ Préceptes religieux, objurgations impé-

116, 90, 125); an. 984 : « senescente mundo atque in maligno posito » (p. 207); an. 1062-1072 : « mundi senio sese impellente ad occasum » (p. 32).

L'usage de ce préambule est fréquent dans les diverses parties de la France, aux ix°, x® et xi® siècles. La formule première, Marculfe peut l'avoir fournie (Marculfe, II, 3 : « Mundi terminum, ruinis crebriscentibus adpropinquantem indicia cerLa manifestantur et expérimenta liquida declarare nuscuntur » (Zeumer, p. 74. De Rozière, 275); mais les variantes sont innombrables, et elles se réfèrent parfois à des faits précis. Voyez, par exemple, Carlul. de Saint- Georges de Rennes, MS. f° 7, v° (1040) : « Mundi terminum propinquare prenunciata a Domino signa muUiplici frequentia sui déclarant. Surgit enim gens contra gentem et regnum adversus regnum et terre motus magni fîunt per loca. Unde ego Berta, dono Dei tocius Britannie comitissa et filius meus Conanus, hiis signis territi... »

^ De Louis le Débonnaire à Garloman , les dispositions des capitulaires pour rétablir la concorde entre les sujets deviennent chaque jour plus nombreuses et plus pressantes. Il semble que le souverain soit hanté du désir inassouvi de la paix.

2 Je songe en ce moment à l'explosion des sentiments publics en faveur de la paix de Dieu que Raoul Glaber nous a si vivement décrite (liv. IV, chap. 5; D. Bouquet, X, p. 49-50); je songe aussi à l'éloge enthousiaste de la paix que contiennent tant de documents

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