‹ Les Origines de l'ancienne France (volume 3)Chapitre 21 sur 55 · LA JUSTICE, UNE FORME DE LA PROTECTION · texte numérisé non relu

LA JUSTICE, UNE FORME DE LA PROTECTION

riales, tout demeure infructueux. La paix ne se rétablit nulle part, le désordre, le pillage, le vol à main armée (rapina), deviennent (singulière contradiction et des mots et des faits!) un ordre régulier des choses. Quelle lutte désespérée s'engage entre le chef d'un empire qui s'écroule et l'anarchie envahissante! L'ennemi que la monarchie combat, ce ne sont pas quelques grands vassaux affamés d'indépendance, c'est tout le monde; ce n'est pas la défection de quelques chefs, c'est la désagrégation universelle.

Lisez, par exemple, lisez d'une haleine ce capitulaire si navrant que Carloman date, en 884, de son palais de

du moyen âge, préambule en la forme, base au fond, des premières associations communales. Qu'on lise seulement la glorification de la paix inscrite en tête de la charte dont Beaudoin III, comte de Flandre, dota en Fan 1114 la ville de Valenciennes. Je l'emprunte à une traduction faite en 1275 par un chanoine de Saint-Jean, Robert de Villers, et publiée en 1873 dans les Mémoires historiques de Valenciennes (t. 111, p. 294 et suiv.). Elle joint au charme naïf du langage l'avantage d'avoir été faite sur un texte plus complet que celui des Annales de Hainaut de Jacques de Guyse (Ed. Fortia d'Urban, t. XI, p. 265 et suiv.] :

(( El non de le sainte et indivisible Trinitet, dou père, dou fil et dou saint esperit, pais à Diu plaisans, pais à tous boens amie et anémie à tous les mauvais , est establie par le grasse dou saint esprit en Valenchienes et en le pourchainte de che mesme castiel par le conte Baudewin et Yolent se feme, conteesse et ses barons et ses chevaliers et ses bourgois et par l'assens des clercs tout avant.

« Ore donques, pour che que nous avons faitmencion de pais, disons aucune chose de li , mi treschier frère , pour vostre pourfit. Pais fait à désirer, pais doit on querre, pais est à tous à garder, car quel cose est plus douche ne plus glorieuse de pais? Pais enrichit les povres et met les riches en honneur ; pais oste toutte paour et aporte santé et seurtet, et qui est chil qui porroit tous les biens que pais fait raconter? La divine escripture dist ensi en son loenge : « Hé! Diex, comme sont ore biel li piet de chiaux qui annonchent pais et apportent

boin message » Et puisque pais fait tant à loer et elle abonde de

tant de biens, amés le, mi treschier frère, de tout vo cuer, tenés le en toute vos pensée, wardés le de toute vo force, par quoij vous puissiés vivre à onneur et parvenir à le pais qui tousjours durra, de

Verneuil. La déprédation, voilà l'adversaire; elle est devenue une institution, elle tient tête à la royauté et à l'Église. Les décisions des saints canons , les capitulaires des empereurs, restent lettre morte contre elle*. C'est un poison qui a tout envahi et tout corrompu^. On en use librement, on ne le considère plus comme un maP. Du petit au grand, du colon et du serf* jusqu'au vassus

laquelle nostre Sires dist : « Je vous doins me pais, je vous relainques pais... ))

« Ensi que deseure est dit pais est formée par l'ottroy de nostre Seigneur, et pour ce que elle soit fermement tenue et gardée sans violense, elle est prononchée et criée par conseil et par decré, par foi fîanchée et par scirement confermée. Cascuns donques ki voelt savoir comment ceste pais est establie, oie et entenge en quelles lois elle gist. ))

La sécurité, la paix, que les derniers Carlovingiens poursuivent de leurs stériles efforts, les bourgeois du xii« siècle la célèbrent comme un bien longtemps perdu et enfin reconquis. Nul trait ne saurait marquer d'une façon plus précise le début et la fin de cette période de dissolution sociale que nous nous sommes donné la tâche d'analyser.

* « Placuit ut qusedam statuta sacrorum canonum necnon quaedam capitula antecessorum nostrorum renovarentur, quia graviter et moleste ferimus, quod peccatis impedientibus et malitiis perversorum hominum exuberantibus, ultra modum vilescunt atque pêne adnuUata existunt, prœcipue illa quae contra inalum rapinœ et depraedatlonis a sanctis patribus sunt promulgata et a chrisLianissimis regibus auctoritateregia confîrmata. » Capitula apud Vernis Palatium (884). (Pertz, Leges, I, p. 551).

2 u Ita passim longe lateque hoc venenum diffusum et dispersum est, ut quasi libère jam maie abutantur omnes infecti et corrupti corpore et anima hoc tam sceleratissimo atque mortifero morbo » [Ibid.].

^ (( Malum rapinae pro nihilo ducunt. » Gapit. apud Vernis Palatium (Pertz, Leges, I, p. 551). — Voyez déjà Gonv. apud Marsnam. (847), cap. 6 (Pertz, Leges, I, p. 393) : « Ut rapinae et depredationes, quae quasi jure legitimo hactenus factx sunt penitus interdicantur, et nemo se impune post haec eas praesumere posse confîdat. »

* « Quicumque infra regnum nostrum aliquid rapuerit aut deprae-

datus fuerit, omnia in triplum componat Si autem colonus aut

servus fuerit similiter, omnia in triplum componat aut dominus pro eo sexaginta ictus bene pressos accipiat. » Capitula ap. Vernis Palat., cap. 4, (p. 552). — « De nostris dominicis vassallis jubemus ut si ali-

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