CHAPITRE XII
les domestiques et serviteurs (famuli proprii), les artisans, cordonniers et peaussiers, meuniers et jardiniers ; ce sont les préposés ou officiers de tout rang [preepositi eorum et vicarii et qui ballias eorum tenuerint et ministeria eorum habuerint); ce sont les clercs; ce sont enfin des protégés spéciaux, veuves, pauvres et étrangers, justiciables précisément parce qu'ils sont protégés (in custodia abbatis et de defensione ecclesise).
Qu'on le remarque bien , il n'est question en tout cela que de justice personnelle. L'abbé n'a pas juridiction sur tous les hommes qui habitent le bourg , ou sur tous ceux qui y commettent quelque délit. Il n'a juridiction que sur des catégories déterminées de personnes (si aUquis hominum de supradictis hominibus querimoniam fecerit), et à raison des rapports de dépendance et de protection qui les unissent à lui. Dans deux rues seulement, la justice est complète et revêt le caractère de justice territoriale.
Ainsi se résoud, sans effort, la contradiction qu'un auteur récent a cru relever entre diverses dispositions de la charte^ Le bourg jouit de l'immunité, a-t-il dit, pourquoi alors tous les habitants n'en jouissent-ils pas? L'immunité est accordée en bloc, pourquoi l'accorde-t-on encore en détail à deux rues? La réponse est simple. Il y a ici deux espèces d'immunités; l'immunité personnelle qui s'applique aux diverses classes de personnes énumérées par la charte et qui garantit à leur regard la justice personnelle de l'abbaye; — l'immunité territoriale qui s'applique à deux des rues du bourg et sert de fondement à la justice territoriale ^
1 Giry, op. cit., I, p. 292.
^ « Ego Agnes comitissa... cum duobus filiis meis... Burgum S. Joannis cum ecclesiis quse in eo sunt et alaudium quod juxta est et omnia ad ipsum burgum pertinentia... quse olim reges Francorum et duces Aquitanorum S. precursori Christi dederunt... concedimus et confirmamus; curtem S. Joannis et cuncta quee in ea fuerint, et omnes qui ad eam confugerint, cujuscumque criminis rei sint, securos
Sur tous les points donc, — ce sera la conclusion de nos précédents chapitres, — la justice territoriale est entamée par la justice personnelle. Sans doute, elle subsiste encore \ mais rarement elle est complète. Le principe que chaque seigneur doit juger ses hommes, en quelque lieu qu'ils habitent ou s'obligent, s'inflltre, ronge et s'étend. Il s'étend, toutefois, dans des proportions variables. La justice féodale comprend, en règle, la haute justice; la
ab omnibus et tutos esse preecipimus , et nuUus his quicumque intra ambitum ejus fuerint, aliquam violentiam inferre prœsumat.
Concedimus etiam ut omnes praBpositi eorum et vicarii et sutores et pelletarii, et molendinarii , et hortulani et omnes famuli proprii, et qui ballias eorum tenuerint, et ministeria eorum habuerint, et propria eorum opéra egerint; quos vel hereditario jure habuerint, vel ipsi de hominibus burgi, qui omnes fere juris eorum sunt, pro voluntate sua de quolibet gradu elegerint quieti ac liberi sint ad servitium eorum. Nullus que ex his in expeditionem vel in exercitum ea, nisi cornes bellum campestre facere voluerit. Glerici quoque et milites ac mulieres viduae et pauperes omnes et peregrini qui orationis causa transeunt , in custodia abbatis et defensione ecclesiœ perpetuo maneant. Si comes et comitissa vel aliquis hominum de supradictis hominibus querimoniam fecerit, abbas de his omnibus in curia sua justitiam faciat et extra curiam suam nullus eum de hominibus suis facere justitiam compellat. In hâc immunitate et Hbertate sunt sunt etiam illi duo vici intra burgum S. Joannis, quorum unus vocatur Rua Alerici, alter Rua episcopaUs : »
^ Charte de Beaudoin V, comte de Flandre , fait les donations suivantes à l'abbaye de Bergues-Saint-Winoc (dépendance de Saint- Bertin) :
« Submanentibus autem super terram libertatis praed. monast. tantam libertatem concessi, ut solius abbatis justitiae de omnibus forisfactis etemendis subjaceant, et neque in expeditionem, neque in exercitum vadant, nisi ab abbate commoniti, et a talliis ac exactionibus, et edicto et servitio comitis eos absolvo. Statui etiam, ut si quis super terram quam prsedicta libertate donavi , pro aliquo forisfacto , quod ibidem commiserit , fuit comprehensus, solius abbatis justitiee subjaceat. Quod si evaserit, comes vel ejus potestas eum comprehendet, et ad justitiam abbatis reducet. Si autem abbas rigorem justitiœ adimplere non potuerit et comitem vocaverit, majestas comitis eam adimplebit ; emendam tamen abbas habebit » (1 067, Miraeus, l, p. 512-513).
justice domestique se réduit souvent à la justice basse*. Ici, la juridiction sur les hommes propres est bornée à la justice civile^, tandis qu'ailleurs la juridiction sur la familia et sur les clercs comporte un champ plus vaste que la justice territoriale dont le même seigneur est investie
Nous n'avons parlé que de la justice personnelle. Son action dissolvante a été, en effet, la plus énergique; mais elle n'a pas été la seule.
* Cartul. de Saint- Aubin d'Angers , chap. 19, ch. 2 [Chroniques des Églises d'Anjou, p. 72-73) : « Ego Rainaldus, Sancti Martini Turonensis thesaurarius , et Berlaius nepos meus, pro animabus nostris ac parentum nostrorum , relaxamus Sancto Albino et ejus monachio omnes malarum immissiones consuetudinum ortarumperimprobitatem vicariorum nostrorum in curte de Mairono, partim scientibus nobis, partira nescientibus; constringentes nos ad antiquam sex for^factorum consueludinem que sunt : raptum et incendium, sanguis ac furtum, lepus ac pedagium : ita ut de nuUo alio, nisi de quo monachi justitiam facere noiuerint, forsfacto, vicarius de Mosteriolo distringat hominem de Mairono... «
2 « Ugo Escafredi et fratres ejus quaerebantur de domino Raymundo Trencavello, quia aufferebat eis fîdancias et justitias habitantium hominum in prœdicta villa. Super hoc itaque capitulo talis processit decisio, ut si homines qui sunt proprii juris eorum eandem villam habitantes vel eorum militum qui in eadem habent homines » habuerint aliquas lites vel causas de terris vel de vineis vel de debitis aut etiam de aliis rébus propter quas non desideratur corporalis vindicta, tune dominus Raymundus Trencavelkis non exigat ab eis fidanciam neque justitiam. Si autem homines habuerint conflictum de aliis rébus veluti de furto vel de homicidio seu de sacrilegio vel de perjurio, vel de sanguinis effusione aut de fascinatione , seu de adulterio et de fractione viarum publicarum et omnino de qualibet re in qua est desideranda corporalis pœna, in his supradictis casibus et in aliis consimilibus accipiat dominus R. Trencavellus fîdancias et justitiam tam ab hominibus eorum quam ab aliis omnibus hominibus qui habitant in eadem villa cujuscumque sint » (1153, Hist. génér. du Languedoc, N, col. 4134-1135).
3 Voyez par exemple l'accord entre Richard, archevêque, et Aymeric, vicomte de Narbonne (26 novembre 1112, Hist. génér. du Languedoc, V, col. 832).
Dès Tépoque franque, l'Église avait fait de grands efforts pour réserver à sa juridiction (quels qu'en fussent les auteurs, clercs ou laïques), un certain nombre de délits qui violaient plus ouvertement la loi religieuse que la loi civile : tels l'inceste et l'adultère. Elle persévéra dans ses prétentions, les élargit encore, et, durant le x° et le XI*" siècle, réussit à les faire triompher en tout ou en partie à rencontre de nombre de justiciers*. — C'était là une justice spéciale, ni personnelle, ni territoriale.
Justice spéciale aussi, mais se rattachant par certains points à la justice censuelle, que la justice des foires et marchés. Le seigneur qui tient d'une concession ancienne ou d'une usurpation récente la propriété d'une foire ou d'un marché y joint, en règle, la juridiction sur les trafiquants. Il connaît des délits qu'ils commettent, des contestations qui prennent naissance entre eux, le tout à l'exclusion de la justice territoriale et de la justice personnelle ^
Autre justice concurrente. De même que la protection accordée à la personne emportait juridiction sur elle (jus-
* « Facta est compositio inter Fulconem comitera juniorem et Gosfridum episcopum super querelam quam diu contra comités habuerant episcopi, videlicet de adulteris et usurariis quos antiquitus ad solius episcopi justitiam pertinuisse constabat; sed postea ministrorum ecclesiae negligentiâ et incuriâ saeculares judices usurpaverant , non
absque episcoporum contradictione et justâ quserimoniâ talis con-
cordia facta est ut praepositus comitis et archidiaconi episcopi
communiter adultéras et usurarios laicos distringant et totam multam emendationis inter comitem et episcopum per médium partiantur. De quâ justâ divisione facienda archidiaconus et praepositus mutuo sibi fiducias faciant. Quod si quid de summâ mulctae remittere voluerint reo, archidiaconus vel praepositus commun! assensu hoc facient, salvo comiti et episcopo privilegio suo, quibus licebit si praesentes fuerint, vel uterque vel aller secundum suum libitum vel remittere
vel non » {Cart. noir de Saint-Maur. d'Angers,ïo\. 37, 1082; Dom
Rousseau, III, n° 844).
2 Cf. charte de l'an 1065 sur la justice de la foire de la Chapelle- Aude [Cartul. de la Chapelle-Aude , ch. 16, p. 32 suiv.).
tice personnelle) , de même aussi la sauvegarde , la défense, sous laquelle un bien était placé attribuait compétence spéciale au protecteur *.
Enfin, nous pouvons placer ici le droit qui appartient au suzerain de juger les procès nés au sujet des terres qui relèvent de lui, qui sont comprises dans sa mouvance % juridiction qu'il ne faut pas confondre avec la justice personnelle sur les vassaux. Celle-ci n'est qu'un
* « Dominus Breis Radulfas nomine adepto paterne hereditatis regimine cepit nobis calumpniari in foresta de Ghedonio hoc quod parentes sui in ea habuerant. Quod solum fuit ferarum venatio. Hoc autem jus sive consuetudinem pater ejus Herchenbaudus Urgerii omni remota consuetudine et violentia nobis jam pridem concesserat a semita Luchuensi usque ad domuni monachorum qui ibi consistunt, concedens ipsum nemus extirpandum sive excolendum. Verum tamen prefatus miles ignorans seu dissimulans hoc patris sui donum graviter nos inquietabat. Nos vero justiciam eidemexibereparati, curiam comiiis Andegavensis appellavimus , ex cujus dono jamdiclam consuetudinem m predicta nemoris parte tenebamus et tenemus. Statuta igitur die placiti in curiam convenimus precipiente autem Gosleno tune Andegavis senescaldo litteras nostras in curiam protulimus quas venerandi comitis Gaufredi sigillé de perdonatione predicte consuetudinis
sigiliatas habebamus. Quibus expositis facta igitur concordia »
{Cart. de Saint-Julien de Tours, MS. latin no 5443, Moreau, XVI, fo 101 (997).
— (( In tempore Willelmi abbatis , Giraudus Ademari de Casa res quas cum ecclesia de Insula S . Cruci contulerat invadere tentavit ; in terra namque in exitu burgerie fabas seminavit et de vineis vinum collegit. Unde Willeimus abbas adiit Germundum de Casa, cujus pater et ipse res illas S. Cruci concesserant , et defensiones earum contra omnes susceperant , eique clamorem de Giraudo Ademari fecit. Qui collecta multorum ante se procerum curia , presentibus tam abbate quam Giraudo Ademari, judicio èorum fabas et vinum restitui fecit , et se defensurum res illas in eternum , sicut pater suus fecerat recognovit » [CartuL de Talmond (1092-U28), p. H2).
^ « ... Rainaldus maritus cujusdam fîliee Gaulterii Hildemari cepit
praedam nostram propter terram de Martin iaco... quod cum au-
dissent fratres nostri, acceperunt ab eo terminum placitandi apud Malliacum in curiâ Harduini domini illius castri, de cujus bénéficia illa terra erat » (Archives de Marmoutier, 1092. D. Housseau, III, n° 929).
des éléments simples qui composent la première; l'autre élément est la justice inhérente au droit de propriété.
On voit donc qu'à côté de la justice personnelle il faut distinguer une justice que nous pouvons appeler spéciale, une justice ratione materias. Si la justice personnelle s'est formée aux dépens de la justice territoriale, la justice spéciale les a, quoique dans une plus faible proportion, amoindries toutes deux.
Tant il est vrai que les institutions humaines obéissent à des lois analogues aux grandes lois du monde physique. A la cohésion rompue la répulsion succède. L'assise que des siècles ont posée et solidifiée craque, se disloque, s'émiette, et cet émiettement va se multipliant jusqu'aux extrémités de l'ordre social. Plus d'harmonie , Tantagonisme des forces.