‹ Les Origines de l'ancienne France (volume 3)Chapitre 49 sur 55 · LES ABUS DE LA PROTECTION · texte numérisé non relu

LES ABUS DE LA PROTECTION

C'est par un abus du droit de protection que la justice a pris le caractère et la forme que nous avons décrits. C'est par un abus du droit de protection que nombre de droits seigneuriaux ont pris naissance. Je ne reviens pas sur ces deux points. Je veux seulement analyser de plus près l'essence même de ces abus, montrer à quelles conséquences extrêmes ils aboutissent, montrer surtout quelle influence fatale ils ont exercée sur la condition de l'individu.

La protection, pour avoir le rôle salutaire que nous lui avons assigné, a besoin de contre-poids, sans quoi elle se retourne contre elle-même.

Dans les sociétés primitives, l'autorité protectrice du chef devient despotisme et tyrannie partout où elle n'est pas tempérée par l'affection naturelle ou limitée par le conseil de la famille ou de la tribu.

Sous un régime monarchique comme celui des Francs , le pouvoir tutélaire est contenu dans ses bornes légitimes par le corps des guerriers.

Qu'est enfin dans nos sociétés modernes la pondération des pouvoirs d'où naît la sécurité publique et la sauvegarde de la liberté individuelle, sinon un juste équilibre entre le besoin de protection du sujet et les droits dont l'État est armé? L'un est la mesure des autres.

Toute proportion semblable avait disparu au x" siècle en dehors de l'organisation féodale, qui devint par cette raison môme le noyau d'une société nouvelle. Les grands

s'étaient substitués au roi comme protecteurs de la masse du peuple; mais qui donc les tiendrait à leur tour en échec? Chacun avait besoin d'un protecteur, mais qui le protégerait contre lui?

Qui pouvait protéger les églises contre leurs redoutables défenseurs, les avoués?

Qui protégerait l'habitant du village ou de la bourgade contre le seigneur armé et retranché auprès duquel il avait dû chercher un refuge? Qui retiendrait ce protecteur de se transformer en maître, de s'emparer des biens, "de confisquer la liberté?

Qui protégerait enfin le malheureux contre les convoitises des administrations monacales, quand il se livrerait à elles à merci , pour échapper à la tyrannie d'un maître séculier ou aux étreintes de la faim ?

Si désespérées que fussent ces situations, elles n'étaient pas, il est vrai, sans remède. Mais les remèdes, comme les maux étaient extrêmes : l'interdit, l'asile, l'émigration, la fuite, la conjuration , l'insurrection armée ! Nous les retrouverons sur notre route en exposant dans le livre prochain la réorganisation de la société. Ici, je veux sonder la profondeur du mal.

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