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CHAPITRE XXV

Voici les avoués. Il ont joué un rôle si important dans Thistoire politique que leurs rapports avec les corporations ecclésiastiques dont ils étaient chargés de défendre les immenses domaines appellent un coup d'oeil d'ensemble.

Dans le principe, nous l'avons dit% ils représentaient le roi auprès des Églises placées dans son mundium , ils étaient institués par lui ou choisis d'un commun accord. Une fois disparu le contrôle du roi et des missi qui les tenait en respect , empiétements et exactions commencèrent.— Du reste, en dehors des avoués jadis établis par le roi et qui étaient parvenus de bonne heure à rendre leurs fonctions héréditaires, les corps religieux durent s'en choisir de nouveaux, pour contenir les premiers ou pour les assister, pour exercer une haute tutelle^ ou pour défendre spécialement tel de leurs domaines ^ Ou bien

* V. suprà, p. 113.

2 « Ego Karolus... cornes Flandrie Amandus abbas et monachi

Scte Rictrudis de monasterio Marcianensl nostram benevolentiam humiliter postulaverunt quatenus hospites ejusdem Scte qui manent m regionem que Wepes dicitur contra pravorum hominum incursiones ob araorem Dei tueremur et maxime contra eorum violentiam qui se advocatos et defensores verbis dicunt, factis autem neg-ant... Omnes igitur hospites Marcianensis monasterii qui manent apud Hainas et in omni regioneWeps....in nostrum suscepimus advocationem atque defensionem. » {Cartul. de Marchiennes, MS., f» 148, 1122).

^ « Quaedam nobilis matrona Adeleidis nomine ex Burgundie partibus nostram adiit presentiam et pro remedio animae suœ suoniraque predecessorum quandam sui proprii juris villani ab incolis Venuers

ils durent en subir : l'avouerie étant grande source de profits, les seigneurs puissants d'une région s'imposèrent, bon gré mal gré , comme avoués. Ils s'intitulèrent fièrement « avoués par la grâce de Dieu » providenlia Dei, à l'exemple des comtes ou des vicomtes qui tenaient leur titre de la force.

Le danger augmenta en se multipliant. Les avoués pullulèrent : avoués supérieurs, inférieurs, sous-avoués, etc. Ils enveloppèrent comme d'un réseau les possessions ecclésiastiques. N'en vit-on pas jusqu'à sept pour un seul village ^ ? Chacun d'eux tira à soi au détriment du couvent, au détriment surtout de la population rurale dont ils épuisaient la substance.

vocitatam nostraj ecclesiae in perpetimm possidendam tradidit

Preerat tune Lingonensi ecclesiee Bruno presul egregius Gui quia

propinquitate carnis eadem conjuncta fuerat ipsam villulam suae defensione commisimus. Duam omni vitae suae tempore ab omni direptione et hostium pervasione immunem servavit. Post excursum vera dierum quibus vitae hujus sortitus est terminum preda extitit diripientium et fereredacta ad nichilum. Quocirca communi nostrorum decrevimus consultu fidelium cuidam miiiti Rainaldo inter suos nobilissimo et boni testimonio vivo seculariquepotentia predito, curam hujus defensionis committere » {Cartul. de Montier-en-Der , MS., f°s 39 r°-40). — Adde suprà, p. 403, note 2.

1 Epistola Fulcardi abbaùis (Lobiensis) Henrico imperatori. a Castellanus Tudiniensis quod nobis adjacet castri , totam praefecturam Abbatiae débet tenere in manu suâ, nec aliquos débet sustinere defensores, vel advocatos, nisi qui hereditarii sunt hereditate antecessoria : modo habentur in villas Sancti Pétri multi Advocati, imo raptores, in aliquibus très, in aliquibus etiam septem, qui praeter très principales générales placitos quandocumque volunt, ibi sigillatim placitant : precaturas imo rapinas , quas nullas omnino habere debent de avenâ, de multacibus, de denaris, de omnibus pêne mobihbus contra voluntatem pauperum , non precando , sed tollendo , faciunt sœpius.

« Legitimus Advocatus totam familiam altaris S^ P^ débet tenere in manu sua, nunc bis etillis per partes in beneficium distracta depraedatur et annihilatur, non unius sed multorum violentia » (D'Achery, Spicilegium, II, p. 747, col. 2).

Toutes les chartes retentissent de récriminations amères contre les avoués. — Certes il faut savoir résister à la tentation à laquelle tant de médiévistes ont cédé de prendre au pied de la lettre les accusations dirigées par les chartes contre les seigneurs laïques. Il ne faut jamais oublier que l'immense majorité des actes qui nous sont parvenus émanent de l'une des parties intéressées, du clergé, et que celui-ci, à défaut de la force matérielle propre à faire triompher ses prétentions parfois injustes, recourait aux invectives et aux imprécations. Il se le croyait d'autant mieux permis que sa rapacité de propriétaire foncier ou de seigneur trouvait une excuse plus facile dans la sainteté de sa mission. — Mais ici le grief est trop universel pour n'être pas sincère. Des procès sont engagés, les rois sont saisis d'une infinité de plaintes*, les papes euxmêmes sont obligés d'intervenir-. « L'avouerie terrestre, c'est la ruine des Églises % » dit-on au xi'' siècle; et le comte de Flandre compare les avoués aux loups ravis-

* Voyez dans Luchaire, Hist. des institutions monarchiques, II, p. 91, note 2, une liste de procès soutenus au xi'' siècle par les abbayes contre leurs avoués devant la cour du roi.

2 « ... Sanè advocatum loci nostri, quicumque per Metensem Episcopum constitutus fuerit, ad cujus nimirum Episcopi jurisdictionem locus idem pertinet, delegato advocatis beneficio contemptum (contentum) esse precipimus. Nec ei propter id liceat de monasterii rusticis exactiones extorquere, neque liceat ei invito abbate monasterii ipsum aut mon. rusticos suishospitiis aggravare, nec aliqua in eis judiciorum placita, nisi ab abbate invitatus exerceat, nec de placitorum multis, quas justitias vocant, supra tertiam partera, quae ei ex consuetudine debetur accipiat, illorum tantum videlicet placitorum ad quœ ab abbate invitatus fuerit » (Galixte II, 1123, Cartul. de Senones, f»» 98 v°- 99 ro. — De même Honorius II, 1125, ibid., f" 107 v°).

Voyez plus tard Décret. Greg. IX, liv. V, tit. 37, De pœnis, c. 12.

^ « Plerumque terrena advocatio ecclesiarum magis fuit oppressio » [Cartul. blanc de Corbie, f" 71 r°, 1096). — « Taies quos hodie cernimus deputatos ecclesiœ tutores nou solummodo non sunt, verum etiam sunt pessimi insecutores et rerum ejus intolerabilissirai pervasores » (D. Grenier, n» 233, f« 103 v°, 1045).

seurs qui viennent dans les ténèbres fondre sur les bergeries * .

Condamnations, menaces, interdits ou excommunications, mesures préventives, rien ne sert : les exactions continuent, elles sont inévitables, elles sont indestructibles, elles renaissent à mesure qu'elles s'éteignent. Nulle part on n'aperçoit mieux la nécessité fatale d'une force protectrice. Pillés, battus, dépouillés, presque ruinés par les avoués, les moines reviennent toujours à eux. Ils ne peuvent se passer de protecteurs laïques. Sitôt qu'ils l'essaient, ce sont des dangers plus grands qui les assaillent, c'est l'anarchie qui se déchaîne ^

Il me semble superflu d'entrer dans le détail infini des exactions commises par les avoués. Je me borne à quelques exemples. On verra notamment à quel point les paysans fixés sur les domaines ecclésiastiques souffraient des exigences et de l'oppression des avoués qui avaient mission d'y maintenir Tordre, la sécurité et la paix.

Anselme de Bouchaing, avoué de Saint-Amand, avait causé de graves préjudices à l'abbaye : prise de gîte, levée d'impôts arbitraires, etc. Cité devant la cour du comte de

* « Sunt enim (advocati) oppressores pauperum et sicut lupi vespertini caulis ovium ita substantiolis eorum diripiendis , tam per se quamper officiales suos, cotidie insidiantur » [Gartul. de Marchiennes, MS., f° 148, 1122).

2 « Scabini et prudentiores de Nivella viderunt villam Nivellensem in malo. statu esse propter defectum justitiœ. NuUum enim villicum habebat abbatissa ; malefactores cuUellis quosdam percusserant , furtis, rapinis et aliis excessibus plurimis, prsedictam villam vastaverant, raptus mulierum commiserant. Gum autem propter taies excessus et talem justiciae defectum timerent prudentes oppidi destructionem , dominum ducem summum dominum villas et advocatum vocaverunt et ei miserias et querimonias divitum et pauperum demonstraverunt , intime supplicantes , quod ipsis consuleret : qui ipsorum consilio, quiaquondam itafecerat, pacem ordinavit in eodem oppido... salvo tamen jure dominée abbatissae Nivellensis et ecclesiae ac quorumlibet dominorum... » {Cartul. de Brabant) (de Saint-Génois, Rist. des Avoueries, p. 207).

Flandre, il reconnaît ses torts et promet de les réparer; mais bientôt il recommence de plus belle, et contraint notamment les hommes de Saint-Amand à moudre à ses moulins.

Les moines le frappent d'anathème et, pour lui inspirer une salutaire frayeur, ils déposent à terre les châsses des saints; ils mettent leur plainte écrite dans la main d'un cruciflx, et ils se complaignent de vive voix nuit et jour devant l'hostie consacrée. Cet appareil finit par terrifier Anselme. Il est amené à faire amende honorable, pieds nus, le front prosterné, devant les reliques de saint Amand et dans la main même du crucifix vengeur*.

L'abbaye de Saint-Mihiel adresse une supplique désespérée à l'archevêque de Trêves contre ses avoués. Le comte Raynaud, dit-elle, emprisonnait et torturait nos hommes pour leur extorquer leur avoir. Son fils fait pis encore. Sa tyrannie est arrivée à un tel excès que les pay-

^ « Notum sit omnibus fidelibus christianis praesentibus et futuris Anselmum (de Bouchaing) multas injurias huic ecclesiae S* A^ cui ego H(ugo) abbas deo auctore deservio intulisse, in villis S^ A^ injuste jacuisse, stipendia a rusticis vi accepisse j ah hosjntihus S. A. redemptionem extraxisse , multaque alla mala infleonsse... A quibus injuriis cum sepe precaremur eum tam per nos quam per alios religiosos viros ut se retraheret, de praeteritis penitens de futuris se cessaturum promittens super altare S^ Amandi emendavit sed malum facere non cessavit. Unde gravis merore affecti proclamationem apud comitem R. eo praesente fecimus. Qui secundum curie judicium per justiciam comitis omnia nobis emendavit, ut autem de curia recessit, nobis parcere noluit, immo ad augmentum malitie sue molendina apud Buleinium, ad confusionem molendinorum S^ A' anquitus existentium in nova villa et Lourche, fieri fecit et homines qui in molendinisS' A^ consueverant molere ad sua ire coegit... gladio Anathemalis eum percussimus. Et ut magis magisque terreretur, corpus S^ A"' aliorumque sanctorum corpora insuper et crucifîxum manu proclamationem tenentem ad terraoi exposuimus , nos quoque proclamationem ante corpus et sanguinem Domini cotidie facere non cessavimus... Ante corpus S' A' nudis pedibus se prostravit, emendationem in manu crucifixi faciens , misericordiam et absolutionem laorimabiliter petuL..>^{Cartul. de Saint-Amand, MS., 1. 1, f°» 179-180, comraenc. xii^s.).

sans préfèrent abandonner terres et maisons : ils ne paient plus rien à l'abbaye , ils réservent tout à l'avoué dont ils redoutent la violence. Les moines se sont plaints au Saint- Siège, mais Raynaud n'en est devenu que plus despotique, et si l'archevêque ne les secourt, ils prévoient le moment où, faute de subsistance, ils devront eux aussi quitter les lieux, laisser le couvent vide*.

L'abbaye de Fleury (Saint-Benoît-sur-Loire) possédait un prieuré à Harnicourt. Adelard, l'avoué du lieu, au lieu de protéger les paysans, les dépouillait, les ruinait, les maltraitait.- Un jour il commet une rapine aux dépens d'une pauvre femme , qui court indignée à l'autel de saint Benoît, le frappe à coups redoublés et, pour secouer la torpeur du saint, lui adresse les plus véhémentes apostrophes : (( 0 Benoît, le vieux, le paresseux, le léthargique! que fais-tu donc? dors-tu? peux-tu laisser tes serviteurs en proie à de telles iniquités? )> — Un autre jour, il accoste un paysan qui laboure son champ, lui arrache l'aiguillon des mains, l'accable de coups et le laisse sur place demi-mort. Enfin , saint Benoît se décide à intervenir par

* « Comes Raynaldus... pecuniarum rapinas quas vulgo talliatas vocat per terram nostram primus agere cepit, homines incarcerare vi et suppliciis sua eis extorquere, ad fîrmanda ca(s)tella cum suis sumptibus eos cogère , nimis fréquenter per terram nostram dietare nec suis sed pauperum sumptibus vivere, postremo terra nostra plus quam sua omnibus modis abuti, et hanc tyrannidem filio suo Raynaldo qui nunc est dereliquit, contestatus tamen ei publiée se hec omnia injuste egisse. At ille maliciam patris in tantum supergressus est ut homines nostri oppressionem ejus ferre non valentes villas nobis vacuas relinquant, reliqua nostra nobis solvere vel non possint vel contempnant, illum solum timentes, illi soli servientes. Cumque sedis apostolice justiciam superiore anno adversus eum expetissemus , super hoc ultra modum indignatus et apostolica nichil adhuc nobis proficiente immo efficiente et malicia oppressons cottidie ingravescente, jam pêne pro inopia rei familiaris domum vacuam deserturi hanc unam adhuc spem suscipimus ut quia Deo providente apostoUcas vices suscipere meruistis, apostolice potestatis virga oppressorem nostrum coherceatis » [Cart. de Saint-Mihiel , MS., f*^^ 98-99).

un miracle; Adelard se blesse mortellement, et ainsi, dit en manière de conclusion le chroniqueur, « il ne pourra plus maltraiter les hommes de Saint Benoît », «nulli deinceps'famulorum patris Benedicti verbera irrogaturus*. » A ces maux immédiats , des maux indirects , non moins graves, venaient s'ajouter. L'avoué était-il en guerre avec un voisin, pair ou seigneur, les terres placées sous sa protection étaient ravagées comme les siennes propres ^ Et puis l'avouerie était la source de rivalités incessantes. Singuliers protecteurs qui épuisent des territoires entiers par l'acharnement avec lequel ils se disputent le profit de les défendre ^ !

* « In territorio Portiano est quidem ager, Arvini Gurtis vocabulo, ab hoc monasticee religionis institutore per longa tempora possessus, cujus agri advocatus dicebatur Àdelardus. Hic cum tutari et defendere sibi crédita debuisset , magis ipse pessumdare et deterere institit, quam ab aliorum violentia eripere. Totis siquidem in res ruricolaruœ inhiaas faucibus, per fas et nefas illis sua auferebat et propriis mancipabat usibus ; nec tamen id solum sibi, si eorum res diriperet, sufûciebat, insuper verberibus multis affîciebat. Crebrius vero a fratribus qui eidem prœdio prœfecli fuerant admonitus cessare debere a tanta oialignitate , emendare se noluit; sed potius in majorem saevitiam exarsit.

« Denique cuidam mulierculae aliquid abstulerat, quse currens ad ecclesiam, sublatisque quibus operiebatur lineis, altare diutissime fiagris cecidit, increpans quasi prœsentem patrem Benedictum bis verbis : « Bénédicte vetustissime, piger, lethargice, qiiid agis? ut quid dormitas? quid tuos tantis subjacere serves improperiis sinis? »

« Quemdam etiara, ut plures omittam, rusticum multae simplicitatis virum, nomine Arnaldum, stimulis nequitiae exagitatus, dum quadam die agrum exerceret, improvisus adveniens , arrepto stimule quo ille suos stimulabat juges, tantis alTecit verberibus, ut semivivum relinqueret.., etc. » {Miracles de St. Benoît, VIII, 6, p. 283. — Adde, i&îrfm, m, 13, p. 159).

2 « Non solum ejus regionem , sed etiam agros Sancti Benedicti, eo quodejus essenl delegati tutetse, abhostibus depopulari » {Miracles de St. Benoit, II, 16, p. 119).

^ « Nepotes illius, Hugo videlicet et Gerardus, sua potius quam quœ Dei sunt quœrentes dum intcr se de advocatia conlendunt , mo-

Si l'avouerie des Eglises infligeait de telles calamités à leurs possessions, quel sort la masse du peuple allaitelle donc subir du fait de ses protecteurs personnels? Recherchons-le.

nasterii (le couvent de Sainte-Croix, dans le val d'Orbey, en Alsace) bona diripiunt , et quae ad sustentationem ancillarum Dei constituta sacrilegis invasionibus militibus suis praedam faciunt » (1074, Trouillat, Monuments de l'histoire de l'ancien évêchéde Bâle, I, p. 190).

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