CHAPITRE VII
nière extrémité et il ne tarda pas à le renouer. Quand les deux champions eurent mesuré leur valeur dans un combat sans issue où l'un perdit cette dextre prodigieuse (dextera fortis) qui avait jeté tant d'effroi dans le monde et accompli tant d'exploits fameux1, l'autre un œil, ils renouvelèrent leur fraternité dans le sang :
ce Pactum rénovant iterato cruentum 2. »
Un tel rite, toutefois, n'était plus que l'exception. Avec la douceur plus grande des mœurs et sous l'influence du Christianisme, le serment s'était presque seul conservé.
La description la plus complète de la cérémonie nous est fournie, je crois, par la chanson de Girard de Viane. Il s'agit du compagnonnage fameux de Roland et d'Olivier, lesquels se trouvaient, au moment où ils le contractèrent, dans deux camps ennemis. Ils parlent à tour de rôle. Chacun énumère les engagements qu'il prend, en les plaçant sous l'invocation divine :
Rollant parlât au corage aduré : <( — Sire Olivier, ja ne vos iert celé , « Je vos plevis la moie loialté
Que plus vos aim que home qui soit né,
Fors Karlemain li fort Roi coroné.
Puisque Deus veut que soions acordé ,
Jamais n'arai ne chastel , ne cité ,
Ne bosc , ne ville , ne tor, ne fermeté ,
Que ni partiez, foi que je doi à Dé !
Aude panrai , sé il vos vient en gré ;
Et sé je puis, ains ML jors passé,
Aurez au Roi et pais et amisté.
Et s'il ne l'f ait tôt à ma volanté ,
Qu'il ne le voille otroier ne graer,
0 vos irai léans en la cité ,
Ne li faut guerre en trestot son aé. »
Olivier l'ot ; si l'en a mercié.
Andous ses mains en tent vers Dame Dé ,
1 Ibid., v. 1383 suiv.
2 Ibid., v. 1443.
LA FRATERNITÉ FICTIVE
« — Glorlous Sire, vos soiès aoréf
Que vers cest home m'avès hué acorcîé. » — Sire Kollant , ne vos soit pas celé , Je vos aim plus que home qui soit né. Ma suer vos doing volantiers et de gré Par tel covant , com je vos ai conté Que vers Karlon soiens bien acordé1. »
Ces engagements, principaux et accessoires, sont ratifiés solennellement par une accolade et un serment :
<( Tôt maintenant ont lor chief désarmé ; Si s'entrebaisent par bone volenté ; Puis sont assis sur la verde erbe ou pré2. Lors fois plevissent en bone volenté , Et compaignie en trestot lor aé3. »
Si Roland et Olivier n'eussent été en rase campagne, ils auraient prêté leur serment sur des reliques ou sur les livres saints. Dans Aiol, le roi Louis propose au héros de la chanson deux compagnons4 :
« Or serés compaignon, vous et Jobert, Ylaires ert li tiers , de saint Lambert : L'autre jor m'enproierent a Saint-Marcel5. »
Et voici comment le pacte est conclu :
1 Girard de Viane, éd. Tarbé, p. 155.
2 Même attitude d'Ami et d'Amile :
« Or sont li conte andui assiz sor Ferbe Ils s'entrafient compaingnie nouvelle. »
(Amis et Amiles , éd. Hoffmann, v. 199-200.)
N'y aurait-il pas quelque vague et lointaine réminiscence de la bande de gazon soulevée du sol? Je n'ose insister.
3 Ibid., p. 155-156.
* Les récents éditeurs de Aiolles ont pris à tort pour des écuyers (Introd., p. vu). Chacun des compagnons avait son écuyer. (Aiol, v. 4685-4686).
3 Aiol, v. 4512 suiv.
« Si se sont compaignié devant le roi ; Sor sainzse sont juré, plevi par foi, Que l'uns ne faura l'autre por riens qui soit1. »
Dans la chanson de Daurel et Béton , le serment est prêté sur l'Évangile :
« So respont lo duc Boves : ce Lo sagrament f arom » Fai aportar .j. libre on Ihi evangeli son, Juran si companhia , lhi bauzo sus el mento2. »
§ II. — Effets quant à la personne.
D'une façon générale , les effets du pacte de compagnonnage , conclu comme nous venons de le voir, sont les mêmes que produisait la fraternité Scandinave. En premier lieu, une affection, une assistance, un dévouement jusqu'à la mort.
Ce sont deux compagnons que Berron et Ogier. La conséquence en est clairement déduite :
« Conpains estoit Ogier le conbatant , Par foi plévie, par itel convenant Ne sefalront dusqu'as menbres perdant*. »
Berron dit à Ogier :
ce Ne vus faurrai por morir à viltage4. »
Le dévouement, l'affection, peuvent s'accroître encore; le compagnon peut devenir plus complètement un frère*. Au fort de l'effroyable mêlée de Roncevaux, Roland voit son compagnon Olivier frapper de si merveilleux
1 Ibid.,v. 4519 suiv.
2 Daurel et Béton, éd. P. Meyer, v. 26 suiv.
3 Ogier, v. 5422 suiv.
4 Ibid., v. 4990.
5 « Simus patres adoptivi, » disent le roi anglo-saxon Edmond et le roi danois Knut, en concluant une alliance. (Voyez les textes cités par Augustin Thierry, Conquêtede l'Angleterre, I, p. 147, note).
LA FRATERNITÉ FICTIVE. 475
coups qu'il resserre les liens qui les attachent, qu'il l'adopte en frère :
« Ço dist Rollanz : ce Or vus receifjo frère1. »
Dorénavant c'est le nom qu'il lui donne ou qu'il ajoute à son titre de compagnon :
« Oliviers frère. »
« Olivier, cumpainz, frère. »
Dorénavant si étroite est la solidarité entre eux que l'un ne pourra plus survivre à l'autre :
(( Ensemble od vus ci murrai, cumpainz frère. »
(laisse clxiii.) « Quant tu ies morz, dulur est que jo vif. »
La foi des compagnons est naturellement exclusive : « Je vos aim plus que home qui soit né2. »
répètent Olivier et Roland. Roland excepte, il est vrai, son seigneur Charlemagne, mais il ajoute qu'il l'abandonnera pour suivre Olivier s'il ne consent pas à faire la paix.
Cette foi ne l'emporte pas seulement sur la fidélité due au seigneur, elle fait même échec à la parenté naturelle.
Haganon assiste en spectateur impassible au combat où son neveu périt de la main de Gauthier. Et quand son seigneur le roi Gunther, après que ses onze compagnons ont été successivement tués par leur formidable adversaire, implore en grâce Haganon de combattre à son tour, il hésite encore en se rappelant la foi qu'il a engagée à
1 Ch.de Roland, v. 1376.
2 Girard de Viane , p. 155.
476 livre iir. — chapitre vu.
Gauthier1. Il déclare au roi que la fidélité qu'il lui doit et le devoir même de venger son neveu ne lui feraient pas violer sa fidélité envers son compagnon2. S'il s'y décide finalement, c'est que son honneur personnel est en cause, c'est qu'il redoute la flétrissure qui l'atteindrait s'il ne cherchait pas à venger la honte infligée à tout un pays3. Il est vrai qu'il allègue ensuite la mort de son neveu comme ayant rompu le pacte de compagnonnage4. Mais ce n'est là qu'une excuse que Gauthier repousse.
En tout cas la foi jurée au frère fictif et la foi due au parent par le sang, étant de même nature, devaient se contrebalancer.
Aucun des compagnons ne devait s'engager dans le lien d'un compagnonnage nouveau, sans le consentement de l'autre. Dans la Chanson d'Amis et Amiles, le traître Hardré propose sa compagnie à Amile :
(( Compaing serons , sire , se l'otroiez. »
1 «... pectore sponsam Walthario plerumque fidem volvebat... »
2 « Nam propter carum, fateor tibi, Domne, nepotem
Promissam fidei normam corrumpere nollem. »
3 « Dedecus at tantum superabit Fraucia nunquam. »
« replicavit honorem Virtutis proprise, qui fors vîlesceret inde, Si quocunque modo in rébus sibi parceret istis. »
(v. 1094 suiv.)
4 « Caetera fors tulerim, si vel dolor unus abesset ;
Unice enim carum, rutilum, blandum, pretiosum,
Carpsisti florem mucronis falce tenellum.
Hsec res est, pactum quse destruxit prior almum;
Deque tuis manibus csedem perquiro nepotis. »
(v. 1272 suiv.)
LA FRATERNITÉ FICTIVE. 477
I Amile répond :
« ... de folie plaidiez.
Mon compaingnon le plevi je Fautrier Qu'a compaingnie n'aurai home soz ciel. »
(v. 597 suiv.)
En réalité, Ami lui avait seulement fait promettre de ne I pas prendre Hardré pour compagnon :
« Mais une chose voz voil je bien monstrer, Que ne preingniez compaingnie a Hardre »
Une règle analogue s'appliquait au mariage. Je montrerai plus tard les rapports de terminologie et de forme juridique qui existent entre le compagnonnage et l'union conjugale. Je dois me borner à remarquer ici que le lien créé par l'un était de nature à nuire à l'autre. Le compagnon avait donc besoin du consentement de son compagnon pour se marier. Quand le pseudo-Amile doit épouser Bellissant, la fille de Charlemagne, un chevalier énonce ainsi les termes du serment de fiançailles de Bellissant :
ce Vos jurrerez...
Que vos panrez Amile le baron Au loement d'Ami son conpaignon Ne antr'euls douz ne meterez tanson. »
(v. 1831 suiv.)
Par contre, le compagnon assure à son compagnon le concours, l'assistance de ses parents. Berron dit à Ogier qu'il lui amènera de ce chef vingt mille hommes :
ce Conpains , ne vos cremés :
Od vos irai et mes grans parentés, A vingt milliers seromes bien nonbrês ; Ne vos falroie, que je sui vos jurés1. »
1 Ogier, v. 4931 suiv.
Le frère de Berron doit, à ses côtés, soutenir Ogier1., Et, en effet, ils meurent tous deux en le défendant2. C'est; un acte de loyauté*.
Un pacte entre deux personnes devient ainsi le point de départ d'une vaste association.
Du reste , le devoir d'assistance mutuelle entraînait l'obligation de ne pas s'exposera la légère et sans un accord préalable. Ainsi le compagnon ne pouvait accepter un combat singulier sans l'autorisation de son compagnon. Celuici avait le droit, s'il lui plaisait, de prendre sa place. Renaud de Montauban ayant provoqué Roland, reçoit de lui cette réponse :
ce G'irai à Olivier le congié demander, Car il est mes eompains plevis et afiés. Ne puis prendre bataille vers home qui soit nés , Que M quens ne la face, se il li vient à grèk. y>
Et Roland lui-même interpelle Olivier :
ce Dites, sire Oliviers, se por nos la feres , U mon cors u le vostre i covendra aler3? »
§ III. — Violation de la foi.
En règle, la compagnie était nouée pour l'existence entière :
ce Lors fois plevissent...
Et compaignie en trestot lor aé 6. »
Pour la faire cesser plus tôt, une rupture de foi, un défi, était nécessaire. Nos chansons nous en présentent divers exemples.
1 Voyez Ogier, v. 5460 suiv.
2 Ibid., v. 5650 suiv.
3 Ibid , v. 5711-5712.
4 Ben. de Montauban, p. 237, v. 4 suiv. s Ibid., v. 22-23.
6 Girard de Viane, p. 155-156.
LA FRATERNITÉ FICTIVE
Garnier, fils de Doon, et le duc Bérenger sont devenus compagnons à la cour de Charlemagne :
« Et furent compaignon entre lui et Garnier1. »
Leur compagnie avait duré quatre ans sans trouble' Mais Charlemagne donne à Garnier la main d'Aye d'Avignon déjà promise à Bérenger. Aussitôt Bérenger met son compagnon en demeure de renoncer à ce mariage sous peine de rupture de leur association et sous menace de mort :
ce Nel pensés, fet il, ja, sire compains Garniers, Que vous prenez la famé ne la terre bailliez, Car hui départiront les nostres amistiez. Ja ne vivrez o li demi an ne entier Que je ne vos en fiere de m'espée ens el chief 2. y>
C'est un défi conditionnel, dans le sens primitif du mot3, Garnier répond par une mise en demeure contradictoire :
« Vos estez mes compains passé IIII ans entier ; Je vous semons as noces qu'o moi venez mengier4. »
La foi est rompue , la compagnie a pris fin.
Dans Garin le Loherain, les deux fils d'Hervis, Garin et Bègue de Belin, sont présentés à la cour de Pépin par leur oncle et tuteur Henri, évêque de Châlons, lequel demande à Pépin de les retenir auprès de lui. Pépin prend le conseil d'Hardré, et Hardré , en même temps qu'il approuve, décide que les deux jeunes gens deviendront compagnons de ses deux fils, Fromont et Guillaume de Monclin.
« Compains seront à ambedeux mes fils »
1 Aye d'Avignon, e'd. Guessard et P. Meyer, v. 24.
2 Aye, v. 112 suiv.
3 Cf. Renaus de Montauban, p. 264, v. 33 :
« Mais ki Richard pandra de m'amor le desfi. »
4 Aye, v. 125-126.
Le poète ajoute :
ce Compains Guillaume fu Begons li petis, Fromons ses frères refu compains Garin *. »
Les mêmes jeunes hommes sont appelés plus loin compagnons jurés :
« Li dux Garins est el palais montés : Joste-lui Bègues, de qui il fut amés , Fromons, Guillaumes, leur compaignon juré2. »
Voici en quelles circonstances cette compagnie fut rompue. La conduite d'une expédition contre les Sarrazins avait été confiée par Pépin à Garin le Loherain , et l'enseigne de Saint-Denis remise à la garde des quatre compagnons. Une fois en présence de l'ennemi, Fromont et son frère Guillaume sont détournés par leur oncle Bernard de Naisil de prendre part à l'attaque. Garin le leur reproche comme une violation du pacte de compagnonnage :
ce Mes compains estes et pleivis et jurés. Vos sairement, vos fiance acquitez , Et el non Dieu avec moi en venez 3. »
Et comme ils persistent dans leur défection, Garin dénonce à son tour le pacte en déclarant à Fromont qu'il ne lui donnera pas sa part du butin qu'il conquerra :
« Se je conquiers avoir, jà ni penrez4. »
part qui sans cela, nous le verrons, eût été de moitié.
Il semble résulter de là que l'inexécution des clauses du contrat en entraîne de plein droit la résolution. L'un des compagnons a rompu la foi, l'autre est dégagé5. C'est ce
1 Garin le Loherain, éd. P. Paris, I, p. 63.
2 Ibid., I, p. 80.
3 Ibid., I, p. 102.
4 Ibid.,I, p. 103.
5 Gauthier voyant venir sur lui son ancien compagnon Haganon, s'écrie :
LA FRATERNITÉ FICTIVE
que dit clairement aussi Garin en s'adressant plus tard à Fromont :
ce Sire Fromons de Bordelle la grant, Compaignons d'armes avons esté Ions tens, Amé vous ai de fin cuer léaument ; Bien me montrastes a rencommencement :
Puis en l'estour ou j'entrai fièrement Vous me guerpites et li votre parant y>
D'ordinaire pourtant le défi était exprès. Qui ne se souvient de cette sublime scène où Olivier frappe Roland sans le reconnaître , et où le héros blessé regarde son compagnon puis, doucement, tendrement, lui demande : « Sire compagnon , le fîtes-vous exprès? Je suis Roland, qui tant vous aime. Vous ne m'aviez point défié que je sache2? »
§ IV. — Effets quant aux biens.
Les effets du compagnonnage quant aux biens ne se sont pas conservés moins intacts que ses effets sur la personne. Comme chez les Scandinaves , une communauté universelle naît entre les compagnons. Le pacte conclu entre Roland et Olivier le stipule expressément3, mais
« Quid, rogo, tam fidum subito mutavit amicum, Ut...
Nullis nempe malis lsesus, nos appetat armis? »
(Waltharius, vs 1240 suiv.)
Haganon invoque la rupture du pacte :
« Hsec res est, pactum quse destruxit prior almum. »
* Ibid., 1, p. 124.
2 « Sire cumpainz, faites le vus de gret ?
Ja est c' Rollanz, ki tant vus soelt amer ; Par nule guise ne m'avez desfiet. »
(Chanson de Roland, v. 2003 suiv.)
3 Voyez suprà, p. 472.
F. —Tome II. 31
c'est surtout dans la chanson de Daurel et Béton que ce point est mis en pleine lumière.
Le duc Beuve d'Antone est un puissant et riche seigneur, « un riche duc de Fransa ; » son vassal le comte Gui ne possède pour tout bien qu'un castel , le casiel d'Aspremont.
(( Cel que non na vila ne valor Mas que sol hun castel c'um apela Asp remont 1. y>
Malgré cette inégalité de fortune et de condition, le duc Beuve propose à Gui de former un pacte de compagnonnage, et voici sur quelles bases :
(( Lo meu alue vos solvi, e aujo lolh baro, Et seret vos en gaun segner de ma mayzo. Jurât mi companhia a totz jorns que vivo ab nos. Mas s'ieu prengui molher e nom venh enfanto , S'ieu mori denan vos , companh, ieu la vos do , Mos castels e mas vilas, ma tera e maio Vos solvi, bels companh, eus meti a bando2. »
Le comte Gui accepte; il stipule à son tour :
« Et jeu pren lo, si vos plas, ab aital gaserdo Guidaray vostras ostz em metray a bando Pertot on vos volres e lai on vos er bo. »
(v. 23 suiv.)
La conjuration est faite ensuite dans le palais, devant une nombreuse assistance de barons :
« Ad Antona el palais si c'o viro. vc. »
1 Daurel et Béton, éd. P. Meyer, v. 9-10.
2 Ibid., v. 15 suiv. — Je traduis : « Je vous cède mon alleu , que les barons l'entendent — Et vous serez seigneur de ma maison — Jurez-moi compagnie pour tous les jours de notre vie. — Si je prends femme dont je n'aie pas d'enfant — Et que je meure avant vous, compagnon, ma femme je vous la donne — Mes castels, mes villas, ma terre et ma maison — Je vous les cède , je vous les abandonne, beau compagnon. »
LA FRATERNITÉ FICTIVE
Il ressort des clauses de ce pacte que, du vivant des deux compagnons, leurs droits sont égaux sur les biens IFun de l'autre, quoique les apports soient inégaux. Le duc jBeuve déclare que Gui sera le seigneur de sa maison \{ chef de mez, caput mansi, comme le disent de Y aîné pacager anciennes coutumes et cartulaires), le seigneur de ison alleu. Le comte Gui, à défaut d'autres biens que le jcastel d'Aspremont, promet des services exceptionnels; il i se chargera de la direction del'ost. Cette ost devient com- \mune comme les biens. L'accord, dit le poète, dura dix jans pendant lesquels ils mêlèrent, ils confondirent leurs terres et leurs ost.
« E mesclero lor teras e lor ost assimeni. »
Que deviendra cette communauté à la mort de l'un des compagnons? Sera-t-elle partagée également entre le survivant et les héritiers du mort, ou bien reprendra-t-on de part et d'autre la propriété des biens mis en commun? En d'autres termes, est-ce la pleine propriété ou le simple usufruit qui sont entrés dans la communauté? Celle-ci estelle vraiment une communauté de tous biens, ou seulement une communauté d'acquêts?
Remarquez d'abord le règlement fait par le duc Beuve Dour le cas où il viendrait à se marier et à mourir sans enfants. Son compagnon doit avoir et la veuve et les biens. Test l'application de la règle ancienne2 que le compagnon l'exclut pas un parent plus proche , mais qu'il succède à son rang comme frère. Il peut avoir ainsi l'intégralité de a fortune et alors la question soulevée ne se pose pas. jîlle se pose au contraire quand il y a un héritier plus proche. Or il ne semble pas douteux qu'en pareil cas la
1 On retrouve la même expression dans Beaumanoir : « puisque li nueble de l'un et de l'autre sont mellé ensanlle. » Coutumes de Beauwisis, éd. Beugnot, I, p. 305.
2 Voyez suprà, p. 441 .
communauté se partage également entre l'héritier et le compagnon. Cela résulte déjà de l'identité des termes dont se sert le duc Beuve pour la mise en communauté et pour le règlement de sa succession :
« Lo meu alue vos solvi S'ieu mori denan vos...
Mos castels et mas vilas , ma tera e maio Vos solvi... »
Cela ressort surtout des événements postérieurs. Le duc Beuve se marie : il a un fils. Puis il est indignement trahi par son compagnon, il est assassiné par lui. Celui-ci convoitait la femme de Beuve et ses grandes richesses. Frappé à mort, le duc Beuve le supplie de ne pas faire de mal à son fils, de ne le tuer ni le déposséder, et de se contenter de la moitié de ses biens :
« De tôt cant a la meitat vulh aiatz. y>
Comme cet entretien se passait sans témoins, il est impossible d'y chercher un acte de dernière disposition. Il faut donc admettre que la moitié était acquise de droit au compagnon : c'était le résultat du partage égal de la communauté.