CHAPITRE X
Ils se livraient, ils s'abandonnaient à son cours. Sur leurs âmes frustes et neuves elle seule avait prise, avec la fraîcheur et la véhémence qui se retrouvent chez l'enfant et chez la femme. Ces guerriers, que rien n'arrête dans la frénésie de l'action, ne pleurent-ils pas comme des enfants, ne se pâment-ils pas comme des femmes quand leurs affections sont brisées1? Je pousserai le parallèle plus loin. S'ils ont la vivacité d'impression de l'enfant et de la femme, ils en ont la mobilité. C'est cette mobilité (ce n'est ni la soif du lucre, ni l'abus de la force matérielle, desquels souffrent surtout les classes inférieures), qui constitue la principale cause des divisions, des déchirements, de l'instabilité, en un mot, de la haute société féodale.
§ VII. Le service.
Procédant de la foi, les devoirs et les services du vassal échappent dans le principe à toute limitation2. Ils sont aussi absolus, aussi complets que peut l'être le dévouement d'un homme qui donne son cœur3. Ils comprennent, par suite, l'obligation pour le vassal de mettre aussi bien au service de son seigneur le clan ou la famille sur lesquels il a lui-même autorité que la fortune dont il dispose.
La lettre de Fulbert de Chartres que j'ai analysée met ce double aspect en complète évidence. Elle fait découler tous les devoirs de la foi; elle ne les limite par aucune restriction.
Feuilletez ensuite les chansons de geste; elles en sont
1 C'est le spectacle qu'ils offrent dans tous nos vieux poèmes.
2 M. A. Molinier a été frappé de cette circonstance en étudiant les chartes du Languedoc. {Étude sur l'admin. féodale du Languedoc, p. 32). Elle n'a rien d'exceptionnel.
3 «... A mon signor ai tôt mon cuer torné »
dit le duc Naisme dans la Chanson d'Aspremont. (MS. fr. 2495, fo 100, v>).
LA SOCIÉTÉ FÉODALE. 527
Je vivant commentaire. L'obligation essentielle du vassal c'est à' aimer son seigneur1. De cet amor découle le service, service de toute heure, service que ne rebute ni sacrifice ni péril2. Ceux-là seuls servent bien qui aiment bien3. Aimer et servir forment un tout inséparable4. Chaque vassal est vassal lige5.
i « Serai sis hum par amur et par feid. »
(Ch. de Roland, v. 86.)
« Sur sains jurent au conte...
Que il li aideront en amour et en foi , Et si le garderont en caple et en tornoi. Feauté ont juré à Renaut le courtois. »
(Ren. de Montauban , p. 412-413,)
« Je vos commant, si chier com vos m'avés
Sé j'ai besoing, que vos me secoures. »
(Gir. de Viane , p. 111.)
2 « Pur sun seigneur deit hum suffrir destreiz,
E endurer e granz calz e granz freiz;
Si'n deit hum perdre e de Tquir et de l'peil. »
(Ch. de Roland , v. 1010 suiv.).
(Voyez variante, v. 1117 suiv.)
« Ad fidèles se talem prsebuit Quod nullius amore caruit. »
(Chant sur la mort de Guillaume le Conquérant. Poésies pop. latines, éd. E. du Méril, I, p. 296.)
3 « Li baron qui l'amerent, cil ne sunt demorés. »
(Ren. de Montauban, p. 26, v. 3.)
4 « Jamais le duc Girart ne fut ingrat, jamais il ne laissa homme qui l'aima et le servit sans le récompenser selon son mérite. » (Gir. de Rouss., p. 278).
5 II n'est pas vrai, comme Brussel l'a prétendu (Usage des fiefs , I, p. 109), que Vhommage lige n'apparaît dans les chartes et dans les institutions qu'à partir du xue siècle. Il est vrai seulement que la distinction entre l'hommage lige et l'hommage plain (planus) est rarement faite. Mais pourquoi? Ce n'est pas parce que Vhommage lige était rare, c'est au contraire, parce qu'en règle, tout hommage était lige. Le caractère de la recommandation d'où dérivait l'hommage et de la foi à laquelle il se soudait le voulait ainsi.
On était l'homme et le fidèle d'un seul seigneur, on ne pouvait