TROISIÈME PARTIE
peu fortunés, de vassaux dans la gêne qu'il s'agit uniquement1.
En fait, d'après les chartes comme d'après les chansons de geste, les chevaliers, loin d'être les défenseurs des faibles et des femmes, sont leurs oppresseurs, leurs despotes ou leurs bourreaux. Prenez les types primitifs de Raoul de Cambrai et d'Ogier : types de chevaliers et types de peaux-rouges, lions et tigres. Rien ne les retient dans leurs emportements sauvages ou dans leur froide férocité; ni égard pour la faiblesse, ni crainte religieuse. Ils tuent sans merci l'homme désarmé; ils brûlent les nonnes avec leur couvent. Prenez la grande épopée du xic siècle, notre sublime chanson de Roland. Quels sont les sentiments qu'elle exalte? La fidélité à Dieu, au seigneur, au compagnon, à la patrie commune, la bravoure et l'honneur familial ; rien au delà.
La faiblesse s'efface devant la force. Les femmes sont disputées, enlevées, comme la proie légitime du plus vaillant. Si le chevalier prend leur défense c'est pour les conquérir. Elles le savent et s'y résignent2. S'il protège le marchand ou le pèlerin, le paysan ou le bourgeois, c'est à charge de rançon.
La chevalerie, à cette époque, n'est pas davantage un ordre proprement dit, un corps dont les chevaliers seraient les membres, et qui auraient des règles et des statuts. On n'est pas chevalier dans un sens absolu; on est
1 « Or vous convient des espérons férir,
Et honorer les chevaliers gentis;
Donner aux pauvres et le vair et le gris. »
(Garin, II, p. 148.)
De même, Ogier, v. 7331 siiiv.
2 Une jeune fille délivrée par Ogier des mains des Sarrazins lui dit aussitôt :
« Conquis m'avés, or sui en vo cornant... Si porrés faire de moi tôt vo talant. »
[Ogier, v. 12066, 12091.)
LA CHEVALERIE. 571
le chevalier de quelqu'un1, du seigneur qui vous a adoubé ou à qui Ton engage plus tard ses services.
D'où nous est donc venue la chevalerie des siècles postérieurs? Est-elle une importation étrangère? sarrazine ou Scandinave? est-elle une infiltration des mœurs celtiques ou bretonnes? Je ne le crois pas. Elle s'est développée progressivement sous la double face que je viens de lui attribuer, grâce aux transformations sociales qui s'opéraient autour d'elle.
L'homme de guerre, brutal, violent, sans cesse sous les armes, estima la bravoure dans les autres comme il s'en glorifiait lui-même. De là naquirent certaines lois de la guerre, la générosité, la loyauté entre adversaires2, que vint renforcer ce mysticisme guerrier qui se manifeste par la vertu superstitieuse attachée au premier coup , comme indice du bon droit et de la protection divine, par la personnification de l'épée et du cheval.
1 « La bone espée a çainte Ogier au flanc;
Chevaliers fa Ogiers d'or en avant Du millor roi qui unques fust vivant. »
{Ogier, v. 747-9.)
2 Olivier, en combattant contre Roland, avant qu'ils fussent compagnons, l'avertit de se tenir sur ses gardes :
« Ne dites mie que vos aïe traï Gardés vos bien. »
[Girard de Viane , p. 135.)
A son tour, Roland se refuse à frapper son adversaire désarmé : « A toz jors mais me seroit reprové Qu'occis auroie .1. home desarmé.
Quier une espée tôt à ta volonté. »
[Ibid., p. 142.)
Voyez aussi l'épisode de Brahier et Ogier (Ogier, v. 11570 suiv.) et le passage suivant du même poëme :
« N'est pas droiture a vaillant chevalier Que par lor langues se doient laidoier, Mais par lor armes se doivent desraisnier. »
[Ogier, v. 4572 suiv.)