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CHAPITRE X

LA SOCIETE FEODALE,

Considérez le seigneur enloaré de ses parents, de sa maisnie, de ses compagnons, tel que je l'ai dépeint'. Voyezle réduit à cette clientèle étroite, vous le trouverez néanmoins en état de faire face à tout, au point de vue social. Retranché dans un solide donjon qu'une petite garnison d'hommes d'armes suffit à défendre contre une armée, il bravera le plus puissant. Il pourra y abriter les siens et, à la tête d'hommes résolus, il sera en mesure de les faire respecter ou de les venger. Avec les rançons qu'il arrache aux pèlerins et aux marchands il paie ses mercenaires, ses soudoyers; avec le butin qu'il conquiert dans les petites guerres et les razzias, avec les redevances qu'il perçoit des habitants de ses terres, avec les contributions qu'il lève sur les voisins qui recherchent sa protection et veulent se prémunir contre ses pillages, il pourvoit à l'entretien de sa famille, de sa maisnie. S'il a des domaines assez vastes, il pourra répartir un certain nombre de terres entre ses parents les plus proches ou ses compagnons les plus chers, qui percevront alors pour leur propre compte les produits qu'elles donnent. Mais cette attribution ne modifie pas d'ordinaire la nature du lien qui les unit au chef. Ils ne cessent pas de faire partie de sa maisnie.

Le cercle peut s'élargir à l'infini. C'est sa plus grande ou sa moindre étendue qui fait le haut baron ou le simple chef de clan.

' Suprà, chap. IV et suiv.

F. —Tome 11. 32

§ I. Le petit chef de clan.

Si vous voulez vous représenter par une analogie saisissante l'image du petit seigneur du dixième et du onzième siècle fixez les yeux sur le tableau que Walter Scott a tracé d'un clan écossais \ La plupart des traits concordent.

Quels étaient, en efîet. la composition, le mode de recrutement, le régime du clan écossais? Le clan comprenait : 1° les parents et les serviteurs héréditaires; 2° des aventuriers originaires de la tribu dont le clan s'était détaché, accourus sous la bannière d'un chef plus belliqueux; 3" des étrangers rompus au métier des armes, enrôlés par le chef et qui prenaient son nom.

Le chef tenait table ouverte. Il subvenait aux dépenses de cette large hospitalité avec l'argent de protection [black mail, commande) qu'il levait sur les habitants de la plaine pour les assurer contre tout brigandage. Considéré comme administrateur d'une propriété commune, il exploitait directement une partie des terres et répartissait le surplus entre ses plus proches parents ou les principaux hommes du clan, qui les détenaient à titre précaire (avec terme fixe ou à vie). Les précaristes subdivisaient leurs possessions entre des tenanciers, les tenanciers les mettaient en culture à l'aide d'arrière-tenanciers auxquels ils concédaient une hutte et un champ. Vassaux, tenanciers, sous-tenanciers étaient membres du clan. Ils devaient tous des services personnels (le service militaire et d'autres) aa chef. Ils formaient avec leurs familles et les officiers du chef une hiérarchie qui se manifeste extérieurement par le rang que chacun d'eux occupait à la table seigneuriale.

Le régime du clan n'excluait pas, on le voit, l'existence d'une organisation foncière, d'un lien réel venant se greffer sur le lien personnel, tout en lui restant subordonné-. Il

• Waller Scott, Waverley, trad. Defauco.npret, p. 126-135. 2 Cf. le texte de Raoul Glaber cité plus haut (p. 448-449) et les exemples innombrables de fiefs répartis entre les parents du suzerain.

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en résultait une unité de domaine, de petits groupes territoriaux compacts \

Sans doute, il ne faut pas pousser l'analogie trop loin et ne pas assimiler les landes d'Ecosse aux terres cultivées de France ; mais il ne faut pas non plus s'exagérer le morcellement du sol et l'isolement des groupes familiaux aux degrés inférieurs du régime féodal.

Ne perdons jamais de vue cette considération essentielle que nous ne connaissons directement cette époque que par des documents fragmentaires, par des chartes surtout, documents qui représentent souvent l'exception et ne nous laissent qu'entrevoir la règle. Ils ont trait à des procès, à des conventions spéciales, etc. La succession normale d'un chef à un autre, à la tête d'un petit territoire, le fonctionnement d'un État familial minuscule

' Si nous descendions d'un degré, nous trouverions au-dessous du petit ctief de clan le simple chef de famille qui, aidé des siens et par son énergie, sauvegarde son indépendance. C'est un petit gentilhomme campagnard , un vavasseur, comme la chanson de Gaydon en met un en scène. Celui-ci , chassé d'Angers pour avoir tué un bourgeois , s'est taillé un petit domaine dans les bois où il avait cherché refuge. Quand un jour sa ferme est envahie par des chevaliers, lui et ses sept fils se battent comme des lions pour défendre leur bien :

« Vaches et bues en la cort assez a, C'uns vavassors i ot norri piesa.

VIL fiuls avoit que durement ama.

VII ans toz plains en bois conversé a, Gentiz hom fu ; sa famé i amena.

Cel mes ot fait et en cel bois ouvra, N'avoit de terre fors que ce que sarta , Souventes fois ses anfans en aisa.

Preut sa masue, sor. i. jument monta, Chascuns des fiz une hache prinse a...

Li vavassors les gloutons escria :

« Fil à putain, mes bestes lairez sa; Car je sui cil qui les chalongera. » etc.

{Gaydon, v. 2371 suiv.}

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qui resle uni, ne donnent pas lieu à la rédaction d'une charte et passent dès lors inaperçus pour nous. C'est quand il s'agit de possessions détachées ou lointaines, d'acquisitions nouvelles, de conflits de limites, etc., que le document apparaît; mais alors il nous donne l'illusion d'un état de dispersion qui n'est pas l'état vrai.

Ajoutez que la plupart des chartes concernent soit des moyens et des grands seigneurs, soit des corps religieux. Or, en dehors de leur domaine propre, les premiers étaient ou bien des suzerains ou bien des vassaux intermédiaires dont les mouvances se trouvaient disséminées au loin. Quant aux corps religieux, ils ont acquis leurs biens de toute main, et ils ont contribué précisément par là à la désorganisation du clan féodal. Toutefois leur action dissolvante s'est exercée davantage sur les classes moyennes que sur les moindres domaines. La formation de grandes seigneuries s'en est trouvée facilitée. Tandis que la cohésion des groupes féodaux intermédiaires s'affaiblissait, les hauts barons purent s'attacher directement les vassaux inférieurs, et ceux-ci apportèrent leurs possessions compactes, leurs petits groupes domaniaux tout constitués, à l'Etat féodal naissant.

§ 11. Le haut baron.

Prenons maintenant le haut baron féodal. Les sources de sa prééminence sont multiples.

C'est d'abord l'hérédité — de fait sinon de droit — des dignités et des fonctions, des dignités de comte, de duc', des fonctions d'avoué, de vidame, de châtelain, etc., avec l'autorité et les revenus traditionnels qui s'y attachent, avec les alliances qu'elles procurent, avec les dévouements qu'elles provoquent. Et peu importe au fond que cette hérédité soit lointaine ou ne remonte qu'à quelques géné-

* Les ducs et comtes pourraient, dans une certaine mesure, être considérés, au x^ siècle, comme des chefs de tribus. (Cf. suprà, p. 23, et t. I, p. 167-168).

rations, qu'elle soit le résultat d'une appropriation graduelle ou d'une usurpation de parvenu.

C'est ensuite la richesse foncière ou mobilière. Dès l'époque gallo-romaine, dès le Bas-Empire, le grand propriétaire était, je l'ai montré' , le seigneur d'une vaste clientèle. Le caractère militaire de cette organisation , l'existence d'un corps de troupe permanente autour du grand propriétaire, et même la réunion possible en sa personne de la double qualité de général d'armée et de seigneur foncier, ne sauraient faire doutée La troupe était formée de la familia [p\y,\x^ maisnie), c'est-à-dire d'esclaves, de colons, de clients libres, et s'élevait jusqu'à des milliers d'hommes ^ Les esclaves et les colons, comme la pratique s'en continuera à l'époque féodale, servaient à pied, les clients libres à cheval et armés de lances \ Les premiers étaient obligés en vertu de leur condition même, les autres étaient liés par un serment qui les faisait entrer dans Xd, familia , ils prolégaient leur maître dans les combats, ils devenaient ses amici, ils recevaient l'entretien et une soldée

Une telle organisation s'accordait trop bien avec le compagnonnage germain que j'ai décrit pour qu'elle ne se soit pas fondue avec lui, quand le propriélaire fcanc investi d'une immunité de plein droit", puis le grand alleulier du dixième et du onzième siècle succédèrent au grand pro-

* Voyez t. I, p. 70 suiv.

2 Cette vérité n'avait pas été aperçue par M. Fustel de Coulanges quand il soutenait que « le patronage romain n'était pas un patronage guerrier, » que « le client n'était pas le soldat du patron, » que (c l'autorité impériale avait réservé pour soi toute la force militaire. » {Les origines du système féodal, p. 247). Elle vient d'être mise en parfaite évidence dans un excellent article de M. Charles Lécrivain : Les soldats privés au Bas-Empire. {Mélanges de VÈcole de Rome, t. X, (1890), p. 267 suiv.).

^ Lécrivain, loc. cit., p. 273.

* Ibid., p. 279.

5 Ibid., p. 281-282.

^ T. I, p. 91 suiv.

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priétaire gallo-romain. Mailre chez lui', entendant ne relever que de Dieu" , le grand alleulier profitait de l'étendue de ses domaines pour entretenir en permanence une troupe armée de cavaliers et pour lever parmi ses tenanciers les nombreux gens de pied qu'ils pouvaient fournir.

Toutefois la richesse mobilière joue un grand rôle à côté de la propriété foncière. Dès alors l'argent était le nerf de la guerre :

(( Princes sans deniers n'iert jà bons guerroiera »

dit une chanson de geste '\ Les guerres féodales entraînent de lourdes dépenses pour la solde des soudoyers^ l'équipement, le ravitaillement", la construction de machines de guerre, les rançons "^i elles nécessitent en outre des libéra-

' T. I, p. 187 suiv.

^ Ecoutez la réponse du vieux Girard de Fraite dans la chanson d'Aspremont :

« Dist Tarcevesques : « Girrars , à moi entent :

De cui vuez tu tenir ton chasement ".' »

Et dist Girart : « De Deu omnipotaut!

« A nul autre home ne vueil faire présent. »

{Ch. d'Aspremont, p. 14, v. 64 suiv.)

^ Chanson des Saisnes, I, p. 84.

* « Girart sortit, s'assit sous un laurier et ayant mandé son conseiller Fouque, il se fit apporter de l'or et des deniers, et amener des mulets, des palefrois, des destriers pour payer les soudoyers... Il rassemble des soudoyers, leur faisant savoir qu'ils seraient bien payés en argent et en or... A qui voulut de l'argent Girart en donna. » [Gir. de Roussillon, §§ 470-472, trad. P. Meyer, p. 218).

^ D'après la chanson d'Ogier, l'entretien d'une armée féodale pendant six mois aurait exigé l'argent que pouvaient porter cent mules et trois sommiers (v. 10601-10602, v. 10617).

^ Un comte offre pour sa rançon :

« .1111. sommiers chargié d'or esmeré, Et .0. haubers, et .c. heaumes gemmés, .G. palefrois, .c. destriers séjornés. »

{Girard de Viane, p. 94).

Dans la convention entre Guillaume IV d'Aquitaine et Hugues IV de Lusignan, la rançon de 40 chevaliers est estimée 40,000 sols (vers 1030, D. Bouquet, XI, p. o3o A).

LA SOCIÉTÉ FÉODALE. UO'i

lilés exceptionnelles pour enflammer le zèle et ranimer l'ardeur des vassaux, qu'ils fassent ou non partie de la maisnie'. C'est pour se procurer l'argent comptant dont il a un incessant besoin que tout seigneur féodal se fait détrousseur de marchands, écume les routes et les rivières, rançonne les voyageurs, établit des péages qui sont euxmêmes de véritables rançons'. De là aussi la fréquence extrême des engagements (mort gage et vif gage).

Ces ressources, auxquelles le butin venait s'ajouter, étaient trop aléatoires pour que l'ambition du haut baron ne dût être de se constituer une réserve de richesses mobilières, de capitaux, un trésor, en d'autres termes. Dès la première race, le trésor est un des instruments les plus efficaces de domination; il le reste au x" et au xi® siècle partout où le seigneur féodal a la bonne fortune de se le procurera

* « ... Nos vos aiderons de bones volentés...

— Et Karles respondi : « Dex vos en sache grés. Or et argent et pailes vos donrai je asses. »

{Ren. de Montauban, p. 26, v. 30 suiv.)

2 Dame Ameline le reproche à son mari le vieux Girard de Fraite :

« Bien a .c. anz a moiller m'espousas , Ainz pus ne fus de mal faire toz las, Tu as tozjors robe, tolu et ars. »

{Ch. d'Aspremont , p. 18, v. 7 suiv.)

On fait un grand mérite à un baron de ne s'en prendre qu'à ses égaux : (( Ce n'est pas lui qui ferait tort à aucun voyageur, bourgeois, vilain ou marchand , mais là où il sait qu'il y a un baron cupide ayant quatre ou cinq châteaux, c'est l'avoir dont il se montre large et généreux. » [Girard de Itoussillon, § 127, trad. 1^. Meyer, p. 69).

^ « J'ai pour moi la fleur du conseil de la cour de l'empereur. Je leur ai donné tant de richesses et d'argent, que les meilleurs d'entre eux me sont tous dévoués. » — « La reine faisait envoyer de son argent, de l'or vermeil à tous les vaillants damoiseaux qu'elle connaissait. Donner voilà ses tours et ses créneaux. »{Gir. de Roussillon, §542, p. 249; § 560, p. 260).

Acelin offre à Guillaume, s'il veut le reconnaître roi : « Dis muls chargiez entre or fin et mangons. »

[Couronn. Louis, v. 1824.)

L'histoire en témoigne' et la poésie épique illustre son témoignage, depuis les poèmes légendaires qui roulent sur la recherche ou la conquête d'un trésor^ jusqu'aux chansons de geste qui en racontent la trouvaille merveilleuse ^ et en célèbrent la splendeur ou remploi\ C'est grâce au trésor, c'est grâce aux incessantes largesses pécuniaires qu'il peut distribuer, que le seigneur conserve l'affection et le dévouement de ses vassaux — de ceux qui ont reçu de lui des fiefs comme des autres — et les retient dans sa fidélités

* Voyez, par exemple, Orderic Vital, IV, p. 90 : (( De ingenti œrario, ubi pliires nummorum acervi de laboribus miserorum congesti sunt... »

2 Le poème de Waltharius appartient à ce cycle.

^ « Un des serviteurs de Girart rêva de grandes richesses, mais ce comte se refusa à l'en croire, jusqu'à tant que lui-même eût, en dormant, la même vision, au mois de mai, un jeudi, comme il faisait la sieste de midi ; il y avait quinze cent mille marcs d'or et tant d'argent qu'on n'en savait pas le compte. Tous les chevaliers de Girart en devinrent riches et opulents.

« Le comte Girard trouva cette fortune si merveilleusement grande qu'il n'y eut jamais pareille. Il la tira de la terre en plein jour, non pas au clair de la lune, des vieilles arènes, sous Autun... Il en fit le départ, d'accord avec la commune {sa gen comuna , éd. Fr. Michel, p. 253). C'était un tre'sor amassé par les Sarrasins... Girart distribua les deniers au boisseau. » {Gir. de Roussillon, trad. P. Meyer, p. 287-288).

* « La duçoise lor a ses trésors defrémés,

D'or et d'argent lor mostre mervellose planté. »

(Ren. de Montauban, p. 96, v. 15-16.)

« En la cité d'Orliens ai un trésor emblés; Karles nostre emperere li avoit asamblés. Quatre somiers amaine d'or et d'argent torses. Icil vos seront jà a estrine donés. »

[Ibid., p. 97, V. 10 suiv.)

« Au siège a Monbandel fu Karles li menbrés. Son argent et son or a fait laiens porter : Plus de .XXX. somiers en i a fait mener. »

{Ibid., p. 150, V. 35 suiv.)

•' Orderic Vital, IV, p. 92 : « Optimales benigniter honoravit, opes

Un fadeur non moins essentiel est la force physique et le courage individuel. En un temps où la guerre se déroulait en une série de combats singuliers, dont quelquesuns, tels que le 'premier coitp^ ou la lutte (sorte de duel judiciaire) entre les champions de deux armées en présence, avaient une influence décisive sur l'issue de la bataille, il n'est pas surprenant que la force ait été exaltée jusqu'au prodige, et que les grands coups de Roland ou d'Olivier aient résumé leur gloire. Mais ce n'est là qu'une conception très générale qu'exprimait le dicton familier : « Moult vaut uns hons^. »

Au point de vue qui nous occupe, la force individuelle avait une influence plus directe. Pour qu'il soit digne d'être le chef de nombreux vassaux, pour qu'il en soit capable, il faut que le baron s'affirme personnellement à titre de puissance sociale. De nos jours l'individu est considéré comme élément social par le seul efïet de la protection des lois; au moyen âge il ne l'était que grâce à son énergie propre et à sa vigueur. Cette énergie, cette vigueur deviennent ainsi le centre de gravité de rédifice tout entier. Si aimer et servir est la quintessence des obligations féodales, être redouté est la première condition d'être aimé et servi. — N'est-ce pas le fond éternel de la nature humaine? — Par sa force et sa bravoure le seigneur protège ses vassaux; il se les attache par un mélange d'admiration, de confiance et de crainte révérentielle.

La vigueur athlétique est mise au premier plan dans les

et honores illis auxit, et sic eos leniendo fidos sibl effecit. » — Girard de Boussillon, p. 136 : « Mande tes hommes et tes parents, donne leur des châteaux, des fiefs, des hauberts, des chevaux, des équipements. »

• « Ferez i, Franc. Nostre est li premiers colps.

Nus avum dreit, mais cist glutun unt tort. »

[Ch. de Roland, v. 1211-1212.)

2 « Moult vaut uns bons , maintes fois ra-on dit. »

[Garin le Loherain, II, p. 205.)

porlrails légendaires de Charlemagne, comme dans les figures types des autres suzerains. Charlemagne, au dire de la pseudo-chronique de Turpin, était d'une force herculéenne, fendant, de la tête au pied, d'un seul coup de son épée, un chevalier tout équipé et sa monture, étirant sans effort, d'un même mouvement, quatre fers à cheval, levant de terre jusqu'à la hauteur de son visage un chevalier tout armé debout sur sa paume étendue'.

Dans la chanson des Saisnes quand Baudoin refuse d'obéir à Charlemagne son seigneur, et lui remontre que, seul, abandonné de ses vassaux, il n'est rien et ne peut rien', que fait le preux empereur pour ressaisir son autorité méconnue et menacée? Un acte de bravoure, d'audace et de force. Il s'arme lui-même, il va aux écuries, il y choisit un cheval, il le selle, — il se passe de tout aide, de toute assistance, — et puis, son enseigne déployée, il

1 « Erat rex Carolus ... omnibus arLubus fortissimus, certamine doclissimus, miles acerrimus ... Statim perlerritus erat, quem ipse ira commolus aperlis oculis respiciebat, cingulum namque quo ipse cingebatur octo palmis extensum habebatur, prœter id quod dependebat.

u Tantœ fortitudinis eral, quod militem armatum sedentem super equum, a verlice capilis usque ad bases simul cum equo uno ictu, propria spata secabat, quatuor ferraturas equorum simul facile extendebat, militem armatum rectum stantem super palmam suam a terra usque ad caput suum sua manu velociter elevabat. » [Turpini historia , cap. 20, éd. Schard , Germ. rer. quatuor celebr. vetustioresque chronographi, Francfort, 1366, f" 8 v°). — S'il mangeait peu de pain et buv^ait peu, quel mangeur de viande! « Parum panis comedebat, sed quartam partem arietis, aut gallinas duas, anserem, aut spatulam porcinam, aut pavonem, aut gruem, aut leporem integrum edebat, modicum vinum et aqusc limpham sobriè bibebat. » (Ibid.).

- « Vos n'estes c'uns sox hom à vos armes bailUer,

S'or avenoit que tuit vos vossissiens laissier, Giiiteclins auroit pais à vos, au mien cuidier, Sox hom toz sox chemine, ce dit an recovrier. »

{Ch. des Saisnes, I, p. 251.)

se précipite dans le Rhin, il combat contre tous les rois Sarrasins qu'il rencontre, il tue ou met sept d'entre eux en fuite. Après de tels exploits, accomplis sous les ye'.^x de son armée, il peut parler haut et clair à Baudoin. Il prend sa revanche, il le somme d'accomplir à son tour une action d'éclat sous peine de rupture du lien de vassalité\

Ogier le Danois, trahi par ses vassaux, en tire lui-même une éclatante vengeance. Il en tue trente de sa main, puis dresse sur la maîtresse tour de son donjon un gibet où il les pend"; cela fait, il défend à lui seul contre toute une armée son château de Castelfort. Il suffit à tous les offices^ Bien plus, comme il lui faut des soldats aux créneaux, pour conjurer l'assaut, et que les hommes en chair et en os lui manquent, il les remplace par. des man-

1 « Ainz dist li rois de France par molt grande fierté

Que jmnais an sa vie ne sera ses privez Tant qu'il aura de Rune le regort trespassé , Toz sox , sanz conipaignie... »

{Ibid., I, p. 261.)

Cf. Tacite, Germanie, cap. 14 : « Cum ventum in aciem, turpe principi virtute vinci, turpe comitatui virtutem principis non adœquare. »

2 « Tos les ocist...

Et puis corut unes forques drechier Desus la tor qui sist sort le rochier; Trestos armés , vestus haubers dobliers, Les a pendus les vers elmes laciés.

Issi doit bon traïtors justicier. »

{Ogier, v. 8314 suiv.)

3 IhicL, V. 8351 suiv. :

(i Quant veut de l'eue, du puch le va sacier, Et sa farine va li dux tamisier, Pestrir sa paste...

Li bers l'enforne , n'i a autre fornier, A la foie est li bers quisiniers ,

Sa table met , n'a autre despensier, etc.

nequins qu'il fabrique el qu'il revêt des armures de ses chevaliers morts \

Par contre le môme Ogier est Tégide tutclaire des fidèles qui le servent. Dans une déroute ils se réfugient à couvert de son bras comme les enfants sous l'aile maternelle :

« Droit au Danois se traient à garant Com h la mère font li petit enfant-. »

§ III. Le clan du haut baron.

Le seigneur qui possède tout ou partie des avantages et des qualités que j'ai esquissés, devient le chef d'un lignage, d'un parage, il a une maisnie plus étendue et plus dévouée, il a en outre des vassaux proprement dits et des sujets.

Ses domaines patrimoniaux, et les terres qu'il conquiert les armes à la main , les droits lucratifs qu'il peut devoir à sa dignité héréditaire ou à l'emploi de la force, il en distribue une partie, comme récompense de leurs loyaux services% à des fidèles de sa maisnie. Ceux-là sortent alors de son entourage immédiat, quittent la vie commune de la cour baroniale'', pour devenir à leur tour suzerain, chef de

1 lUd., V. 838.5.

'< II se porpense homes fera de fiist , » etc. Cet artifice donne lieu à une scène fort plaisante : « Dex, dist li rois...

De quelx diables sont or ces gens venus?

Jà disoit hora c'Ogiers est seus lasus,

Et qu'il avoit tos ses homes perdus, » etc.

2 Ihid., V. 7999-8000.

^ Le descendant même qui est investi du fief du père ne l'est, en règle, qu'après avoir servi un temps plus ou moins long dans la maisnie du suzerain.

* Que cette cour est la vraie source toujours renouvelée du vasselage, c'est ce que démontre l'obligation pour le vassal fixé au loin de s'y rendre à intervalles périodiques, de s'y mêler de nouveau, d'y retremper en quelque sorte sa foi. Néglige-l-il de le faire, le seigneur l'y convie par un message e.xprès :

LA SOCIÉTÉ FÉODALE. t)ùd

iiiaisnie, grâce aux compagnons que leur cèJe leur seigneur et aux richesses mobilières qu'ils ont conquises à son service*.

Je définirai tout à Theure la nature des rapports qui désormais les lient à leur baron, mais je remarque dès à présent que les hommes qui composeront leur propre clan ou vasselage ne seront rattachés au haut suzerain que par un lien tout indirect et très lâche, à moins qu'ils ne lui aient engagé expressément leur foi. Les arrière-vassaux ne doivent, à l'origine, de service que s'il plaît à leur chef immédiat de les conduire à l'ost du suzerain. Leur seigneur direct seul a puissance sur eux, aussi s'appellenl-ils son JOoo^V^ Etablir un trait d'imion de l'arrière-vassal au suzerain sera le but des fondateurs d'États féodaux, mais ce but atteint, la terre devenue le lien, le glas de la féodalité anarchique des x*' et xi'' siècles aura sonné,

La puissance dont dispose un baron fait rechercher son alliance, sa protection, par d'autres moins puissants. Ils entrent dans sa foi , ils promettent leur aUiance en échange de la sienne'', souvent ils lui recommandent leurs terres

'( Enfaut, Girars, que te mande Karlou. Bien a. V. ans et plus, si com créon ,

Que te donast Viane et le donjon...

Vien le droit faire et sans arestison...

Et dist Girars : — Par mon chief , nos iron.

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