LES DESTINÉES PARTICULIÈRES DE L’ALSACE
tenta en vain de la lui reprendre1.. Je considère, en effet, comme une erreur historique certaine, l’assertion germanique, acceptée par trop d’historiens français, que Conrad 1 s’est rendu maître de l’Alsace sur Charles le Simple et que, depuis lors, elle a fait partie de l’Allemagne2.
Sur quoi se fonde cette prétendue annexion par Conrad? Le roi de Germanie aurait dès 916 réuni l’Alsace à la Souabe sous un duc nommé par lui; puis il aurait, en 923, mis en fuite Charles le Simple venu pour s’emparer de l’Alsace. Or, la première de ces affirmations est totalement fausse, et la seconde est basée sur un texte dénué d’autorité suffisante, le continuateur de Réginon, qui a confondu l’expédition de Raoul en 923, dirigée contre Saverne que des Allemands avaient occupé, avec une tentative de Charles le Simple de conquérir Worms, dans la Francie orientale. Si ces arguments sont dénués de toute valeur, nous avons, par contre, la preuve directe que Charles le Simple était maître de Strasbourg en 913 et l’est resté jusqu’à la mort de Conrad, au moins. Le siège épiscopal fut occupé successivement par trois évêques, Odbert, Godefroi et Ricuin, dont les monnaies portent le nom de Charles et aucune le nom de Conrad. L’un de ces prélats était un neveu du roi de France et un autre son partisan avéré.
Ce n’est que sous Henri l’Oiseleur que des monnaies épiscopales de Strasbourg portent le monogramme du souverain allemand, et j’ai montré qu’en effet, il avait usurpé le royaume de Lorraine, après 925. L’Alsace qui y était comprise partagea le même sort.
A partir de 950 environ, elle fut rattachée politiquement
1 Voyez sur ces événements, dans le détail desquels il me paraît superflu d’entrer, Eckel, Charles le Simple (Paris, 1899), p. 100-101, et Parisot, Le royaume de Lorraine (Paris, 1898), p. 585 et suiv.
2 Cette opinion vient d’être brillamment réfutée par M. Parisot, Le royaume de Lorraine , p. 592 et suiv.
au duché de Souabe1 2, mais ethniquement , elle continua à être regardée comme une portion du patrimoine franc qui en avait été indûment détachée par les Teutons. Les rois de France la revendiquèrent au même titre que la Lorraine proprement dite. C’est l’Alsace, du reste, que Louis d’Outremer en 939, Lothaire en 985, envahirent quand ils entendirent faire valoir leurs droits sur l’ancienne France médiane.
Pas plus donc pour l’Alsace que pour la Lorraine, ces droits n’ont jamais été ni oubliés ni abandonnés au xe et au xie siècle. Une revendication continue les empêchera de même de tomber en désuétude dans la longue période qui va du xii® au xvn® siècle ".
1 Voyez Parisot, Haute-Lorraine (1909), p. 121-122; cf. Le royaume de Lorraine , p. 751.
2 Voyez mon livre Les affinités françaises de l’Alsace avant Louis XIV (Paris, 1915), p. 53-78.