CHAPITRE INTERMÉDIAIRE
leur énergie barbare1, et par des victoires et des conquêtes communes, les rendre participantes de leur orgueil de race ou de peuplade2. Leur habileté fut de s’en
1 C’est le plus qu’on puisse dire au point de vue de la prétendue régénération par les Germains, et il faut rappeler ici le jugement si perspicace et si vrai de Guérard que toute l’œuvre de Fustel de Coulanges a confirmé :
« Ce serait en vain, dit Guérard, que la poésie et l 'esprit de système prendraient à tâche d’exalter les Germains, de grandir et d’ennoblir leur caractère, et de les peindre comme ayant, par leur mélange avec les Romains, retrempé l’état social. Lorsqu’on recherche avec soin ce que la civilisation doit aux conquérants de l’empire d’Occident, on est fort en peine de trouver quelque bien dont on puisse leur faire honneur — L’esprit d’indépendance qui les animait n’était autre qu’un penchant irrésistible de se livrer sans règle et sans frein à leurs passions farouches et leurs appétits brutaux. La liberté qu’ils connaissaient, la liberté qui leur était chère, et pour laquelle ils bravaient les dangers, était la liberté de faire le mal. Avides de posséder quelque chose, ils s’efforçaient à tout prix d’acquérir davantage, et, lorsqu'ils affrontaient la mort, c’était moins par dédain pour la vie que par amour pour le butin » ( Prolégomènes du Polyptyque d'Inninon, I, p. 200).
Pas plus que d’une régénération morale, il ne saurait être question d’une régénération physique, du renouvellement d’un sang épuisé. Littré est allé jusqu’à dire : « physiologiquement , cë ne furent pas les barbares qui améliorèrent la population romane, ce fut la population romane qui améliora les barbares » {Études sur les barbares et le Moyen âge, 1867, p. 207).
Fustel de Coulanges lui-même avait écrit, en 1872, quand il traçait comme le programme de son œuvre future : « L’établissement des Germains en Gaule n’a pas pu produire les grands effets qu’on lui attribue ordinairement. Le sang n’a pas été notablement altéré, car ces Germains étaient peu nombreux. Tout ce qui est vivace dans une nation et tout ce qui y est signe de vie a subsisté en Gaule après
eux (langue, religion, mœurs, caractère) A regarder enfin à quel
niveau tombèrent le sens moral et l’intelligence dans les siècles qui suivirent l’invasion, on ne saurait prétendre que ces Germains aient épuré la conscience humaine ou ravivé l’esprit » ( Revue des Deux Mondes, 1er mai 1872, p. 241).
9 II suffit de lire, sans parti pris, le célèbre prologue de la loi Salique pour se convaincre qu’il a été rédigé par un Gallo -Franc chrétien.
remettre à l’Église chrétienne pour parer à l’anarchie qu’ils avaient déchaînée et d’où allait sortir une société nouvelle, comme aussi d’utiliser, pour leur gloire et leur profit, les services d’intelligence, de savoir et d’expérience de leurs sujets gallo-romains, qui furent les véritables artisans de cette rénovation.
Telle fut la double source du triomphe des rois mérovingiens sur les nationalités barbares rivales, de leur victoire sur les Alamans, de leur conquête des royaumes visigoths et burgondes. Telle fut la double assise sur laquelle se fonda la suprématie franque et se créa la nation française. C’est par l’Église que l’État franc s’organise ; c’est dans la population gallo-romaine que Clovis et ses successeurs recrutèrent en majeure partie Y exercilus Francorum, soldats et généraux1; c’est de la population galloromaine que sortent fonctionnaires et magistrats, clercs et colons; c’est elle que nous retrouvons dans le palatium, Francorum et parmi les proceres Franci. De sorte que, dès le vne siècle, le nom de Francs désigne 1a. nation légale gallo-franque de la Francie, nation dont la constitution avait été favorisée par l’existence d’une cohésion ethnique gauloise en face de l’élément franc2.
Dans le Midi, au contraire, ce dernier élément était beaucoup trop clairsemé pour pouvoir présider à la fusion de nationalités multiples et diverses : Celtes et Latins, Aquitains et Gascons, Ligures et Allobroges, Goths et Burgondes,
1 Un chef gallo-romain, Aurelianus, combat à Tolbiac, et s’empare plus tard de Melun, dont il devient duc. Quand Chilpéric et Gontran se disputent l’Aquitaine, deux gaulois, Mummolus et Desiderius, commandent leurs armées.
2 On pourrait presque dire que la nation gallo-franque est issue de la combinaison de deux éléments simples (gaulois et franc) par l’intermédiaire d’un troisième (romain), et cela dans une proportion dont la langue romane serait le meilleur symptôme si nous étions en mesure de faire la part exacte des dialectes populaires gaulois qui ont agi sur le latin, concurremment avec l’idiome franc.