CHAPITRE INTERMEDIAIRE
nationalités où se maintenait vivace, et en général prépondérante, la tradition romaine, et que deux dominations rivales des Francs avaient groupées en monarchies distinctes.
A l’époque carolingienne seulement, quand l’autorité du regnum Francorum eut été solidement assise sur l’ensemble de la Gaule, la qualification de Francs put s’étendre jusque-là, jusqu’au delà des limites de la Francie proprement dite. Elle exprimait alors à la fois l’idée de sujétion commune au rex Francorum et l’idée d’unité de la Gaule. La Gaule tout entière put être appelée Francie , tous les Gaulois des Franci. C’est la terminologie dont use au ixe siècle le moine de Saint-Gall, en y insistant1, et, au siècle suivant encore, le chroniqueur allemand Wipon appelle la Gaule « Francie latine »2. L 'Astronome, du reste, oppose nettement les Francs aux Germains3, et, à l’époque carolingienne, les Italiens appellent Franci tous les habitants de la Gaule, sans distinction entre les Francs d’origine et les Gallo-Romains4.
Mais, par la dissolution de l’empire carolingien, ce sont les sujets directs du regnum Francorum , de plus en plus resserré territorialement, qui demeurèrent les Francs par excellence, les « Francs de France ». Les habitants des autres régions de la Gaule, tout en étant compris dans la France majeure, ne furent plus désignés que par leurs qualifications régionales, et leurs chefs ne furent plus rat-
1 « Franciam vero interdam cum nomino, omnes Cisalpinas Provincias signifîco » (De gestis Caroli Magni , I, 10, H. F., V, p. HO). Cf. I, 2 : « Moderni Galli sive Franci » (V, p. 107).
2 Gesta Chuonradi, c. 27, p. 34.
3 Vita Hludovici, cap. 20 (H. F., VI, p. 96) : « Monitus est tara a Francis quam a Germanis ». — Cap. 45 ( ibid ., p. 111) : « Imperator diffidens Francis magisque se credens Germanis ».
4 Voy. les textes groupés par Lapôtre, L'Europe et le Saint-Siège , Paris, 1895, p. 330-333. Cf. Kurth, La France et les Francs dans la langue politique du Moyen âge (Revue des questions historiques , !«*• avr. 1895, p. 342-343, 347-348, etc.).
tachés au rex Francorum que par le lien de la suprématie que je m’efforce de mettre en lumière.
Pour mieux montrer la nature gai lo- franque, et non point germanique, de cette suprématie, observons de plus près la fusion d’où la nation franque est sortie, et qui autorise h l’appeler française dès le ix° siècle.
§ 3. — La fusion gallo-franque .
L’orgueil est comme la moelle épinière du caractère ethnique des Germains. Quand cet orgueil fléchit, il fait place à l’humilité ou à la servilité. C’est ainsi que de nos jours, avant l’ère bismarckienne, l’Allemand se pliait, s’adaptait aux mœurs, se soumettait à la discipline des autres peuples auprès desquels il cherchait asile ou gagne-pain. Au bout d’une ou de deux générations, il se fondait dans le milieu ambiant.
Tout autrement en a-t-il été quand la mégalomanie, née de ses succès, s’est emparée de lui. Il s’est retranché alors dans sa nationalité comme dans un fort inexpugnable. Devînt-il citoyen étranger, il considérait que ce n’était que pour la forme et pour son avantage, qu’au fond, il restait citoyen allemand.
Ces dispositions naturelles nous donnent la clef de la fusion qui s’est opérée à l’époque carolingienne.
Sous la dynastie antérieure, la dynastie de l’invasion de la Gaule, de la prise de possession par groupes de ses cités, les chefs, tout en se faisant gloire de ressembler le plus possible aux anciens dominateurs romains, afin de pouvoir passer pour leurs successeurs, gardèrent leur orgueil et leur férocité de race. Mais dès alors les barbares fixés dans les villes, où ils constituaient une faible minorité, ou sur les domaines des grands propriétaires gallo-romains, dont ils ne pouvaient que dépendre, se plièrent aux mœurs, aux sentiments, aux idées de la société indigène. Les avantages que la clergie offrait