CHAPITRE II
Flodoard1, soit au nombre des principes Gallorum que Richer, avec une exagération manifeste, met en scène2, qu’il ait prêté ou non soit le serment de fidélité ou d’hommage que Flodoard relate3, soit le serment plus vague encore qu’indique Richer4 *, la question est sans réelle importance, au point de vue des rapports du comte flamand avec la royauté. D’une part, en effet, ni la distinction entre la Francie et la Gaule n’était encore à cette époque politiquement tranchée, ni le détachement de la Flandre d’avec la Francie un fait acquis; d’autre part, le serment de souveraineté, celui que Charlemagne avait modelé sur la recommandation germanique et romaine, l’emportait encore sur l'hommage-lige naturel ou la suzeraineté féodale8, et c’est du serment de souveraineté, du leodesamio royal, qu’il pouvait seul s’agir en une circonstance où l’engagement que prenaient les grands, ecclésiastiques ou laïques, du royaume, consistait essentiellement à reconnaître le carolingien Louis comme souverain légitime et à faire procéder, comme tel, à son couronnement.
Dès son avènement au trône, Louis d’Outremer inaugura une politique qui, poursuivie avec succès, aurait pu arrêter la formation d’un État flamand, d’une nation flamande autonome. Pousser droit au nord vers la mer, enfoncer un coin entre la Normandie et la Flandre, remonter le long des rives septentrionales pour se rendre maître du territoire des Morins6, par une ceinture de for-
1 Flodoard, ad an. 936, éd. Lauer, p. 63; ad an. 848, p. 112 (dis-* cours de Louis au concile d’Ingelheim).
2 Richer, II, 1-4.
3 « Apud Bononiam, sese committunt, ut erat utrinque depactum » (/oc. cit.).
4 « Ludovicus... ducem (Hugues le Grand) cum reliquis occurrentibus excipiens, jure sacramenti si bi adcopulat » (II, 4).
3 Noy. Origines , t. I, p. 120 et suiv. ; t. III, p. 60 et suiv.
6 Au xiie siècle encore, le comte de Flandre Robert II était qua-
LA PREMIÈRE MAISON DE FLANDRE AUX IXe ET Xe SIÈCLES. 43
teresses protéger les côtes contre les invasions Scandinaves et tendre la main par delà le détroit à la dynastie anglo-saxonne, la réussite d’un tel plan eût maintenu dans la sujétion et la Normandie et la Flandre, elle aurait fait obstacle à la conquête de l’Angleterre .
Il est remarquable que, dès 938, Louis d’Outremer s’occupe de relever des fortifications dans le voisinage de la mer, de concert, semble-t-il, avec Arnoul 1 . Si c’était à Wissant ou à Guines, nous assisterions déjà à un effort du roi pour prendre solidement pied à l'extrémité de son royaume, dans le Boulonnais, dont Baudoin 11 s’était mis •en possession et dont Arnoul avait, en 933, hérité de son frère Allou. Mais il est plus vraisemblable, selon l’hypothèse de Longnon, qu’il s’agit de Wicum, à l’embouchure de la Somme 2, et qu’ainsi le souverain a voulu s’assurer au sud du Ponthieu un point d’appui pour dominer le pays, comme Montreuil le dominait au nord1.
La lutte entre la Flandre, la Normandie et la France au sujet de cette dernière forteresse est caractéristique de l’âpreté de leur rivalité dans la région maritime qui fait face à l’ Angleterre. Montreuil resta définitivement à la couronne, mais Hugues Capet échoua dans sa tentative d’encercler le Ponthieu d’une ligne de châteaux forts4, pour en faire une sorte de camp retranché à la
lifîé « Morinorum cornes, qui in successoribus suis vulgaü proverbio Flandrensis dicilur » ( Tractatus de moribus Lamberti (1116- 1118), SS. XV, p. 946).
1 « Ludowicus rex maritima loca petens, castrum quoddam portumque supra mare, quem dicunt Guisum, restaurare nisus est. Uumque cum Arnulfo moratur... » (Flodoard, ad an. 938, éd. Lauer, p. 69).
2 Voy., sur cette controverse, Lauer, Louis d’Outremer, p. 31, note.
3 La prise de Montreuil (939) permit à Arnoul de subjuguer le Ponthieu « captoque monasteriolo, Castro regio, Pontivam provinciam propriæ ditioni subegit » (Hariulf, Chronique, éd. Lot, p. 150).
1 C’est le système des châtelains de Flandre que Hugues Capet