II. — La patrie bourguignonne
Qu’un sentiment unitaire traditionnel ait persisté après la dissolution de l’empire carolingien et animé les deux Bourgognes , on doit, pour se l’expliquer, chercher des points de comparaison chez les peuples qui, de nos jours, alimentent leur patriotisme à la source des royautés nationales évanouies dans un lointain passé : la nation serbe à la tradition de l’empire de Douchan, les Bulgares aux souvenirs de la Grande-Bulgarie, le peuple irlandais aux fastes royaux de l’Ile d’Érin. On s’étonne moins alors de la survie d’une patrie bourguignonne, à laquelle tant de conditions naturelles et tant de bouleversements historiques semblaient faire obstacle.
La Bourgogne, vue d’ensemble, le pays qui correspond très approximativement aux deux provinces ecclésiastiques de Lyon et de Besançon, n’est pas une unité géograhique et se prête difficilement à être une unité ethnique, solide et durable. Ouverte de toute part, manquant d’un centre de gravité ou d’un foyer de résistance, « manquant, comme M. Vidal de La Blache l’a si bien dit, d’une base territoriale en rapport avec l’étendue des relations qui s’y croisent », elle est un couloir où passent et circulent les flots humains, sans rien qui physiquement leur serve d’écluse ou de digue.
Ces flots ont été disparates et antagonistes. Aux Eduens et aux Séquanes, qui s’opposaient sur les deux rives de la Saône, sont venus se mêler Helvètes et Alamans, se superposer Burgondes et Goths, puis, comme dominateurs, les Francs. Si les Burgondes ont fourni le nom, le cadre et le prestige d’une nationalité, ils ont agi avec moins de vigueur, de personnalité et d’esprit de suite que les Gallo- Francs, et n’ont pas su réaliser pour leur propre compte, sous l’autorité de leur nation légale, une fusion intime des