LIVRE IV
« dans le double sens de particularisme et de nation légale, beaucoup plus que dans le sens de communauté de race »
L’importance du groupement, familial et ses rapports avec le groupement ethnique sont manifestes en Bourgogne, dans l’œuvre constitutive du duché. Faut-il rappeler ce que j’écrivais, d’un point de vue général, dans le précédent volume : « De même que la famille carolingienne s’était arrogé le monopole du pouvoir monarchique, de même certaines grandes familles franques ou pouvant se donner pour telles, acquirent, grâce à leurs alliances avec la famille royale ou entre elles, le monopole du pouvoir ducal, comtal ou épiscopal »1 2. Et je citai cet exemple : « La maison des Welfs à laquelle appartient Hugues l’abbé, exerce son influence et sa puissance en Bourgogne ».
Richard, lui aussi, appartenait à un de ces grands lignages qui s’offrirent aux populations pour remplacer le roi franc, quand l’unité de l’Empire fut brisée 3, et devinrent les chefs de nationalités régionales. Grâce à cette circonstance, c’est entre lui et son frère Boson que la domination sur l’ancien royaume des Burgondes fut partagée. lJar l’une et l’autre ascendance, la famille était prépotente, et l’origine gallo-franque ou lorraine n’en est pas douteuse. Le père, le comte Buvin 4 ou Buevon, fut abbé de la grande abbaye de Gorze ; l’oncle de qui Richard prit le nom était un personnage considérable, ostiaire de la cour de Louis le Débonnaire. La mère était la sœur du célèbre et séditieux Hubert, duc de Transjurane, abbé de Saint-Maurice, sœur aussi de Theutberge qu’épousa
1 Ibid., p. 132.
2 Ibid., p. 134-135.
3 Ibid., p. 136.
4 « Buvini, quondam comitis 869, p. 200).
(. Annales de Saint-Berlin, ad an.
Lothaire II. Ajoutez que Charles le Chauve épousa Richilde la sœur de Richard.
Il est vrai que la branche maternelle du lignage fut en lutte avec les Welfs, que Conrad le Welf vainquit Hubert et le déposséda du duché de Transjurane. Mais Richard n’y perdit rien. En épousant Adélaïde, la hile de Conrad, la nièce de Hugues l’abbé, il s’assura l’alliance de ce grand lignage, auquel Charles le Chauve lui-même se rattachait par sa mère Judith, et d’où ses fils Raoul et Hugues prirent leurs noms.
Appuyé sur sa « Geste », Richard put fonder une dynastie princière, base essentielle de cohésion et de coordination nationale1.
Au groupement lignager s’unit étroitement, nous le savons, le groupement domanial. Ce serait un relevé précieux à dresser, mais qui est du ressort de la géographie historique, que celui des vastes possessions familiales qui servirent de noyau de domination à Richard. Et cette fortune foncière est loin d’être tout.
A côté d’elle se placent la richesse mobilière et les droits lucratifs, le trésor , en un mot, oui s’alimentent les largesses aux vassaux et les soudées des gens de guerre2. Nous pouvons juger de la puissance financière de Richard, non seulement par son opulence et son luxe3, mais par 1a. richesse de ses principaux fidèles, tel surtout que le lignage de Manassès, comte de Dijon4.
1 T. III, p. 137.
2 T. III, p. 137-138.
3 La Vie de Saint Géran L’appelle florentissimus pvinceps. - — Quand il assista à Reims, avec le roi Charles le Simple, à la cérémonie de translation des reliques de saint Rémi (décembre 900), son costume d’apparat devait être particulièrement somptueux, puisqu'il attira les voleurs. L’un d’eux se glissa près de lui dans la foule et coupa le fourreau de son épée, paré d’or et de pierres précieuses (Flodoard, Hist. eccles. Rem., IV, 12, Migne, 135 c. 292).
4 Dans le portrait qu’il trace du vicomte d’Auxerre Rainard et de son frère Manassès, comte de Dijon, fauteur de la Vie de Saint
Reste enfin à considérer le groupement religieux, l’ensemble des pouvoirs sur les circonscriptions religieuses et les domaines ecclésiastiques. Les riches abbayes qui lui revinrent de sa famille ou dont il se fit le protecteur : l’abbaye de Sainte-Colombe de Sens1, qu’il a dû recueillir du chef de sa femme dans la succession de Hugues l’abbé, l’abbaye de Saint-Symphorien d’Autun dont il était abbé laïc dès 887, au moins2, l’abbaye de Saint-Germain d’Auxerre, en faveur de laquelle on le voit intervenir en l’an 900 3, et dont il est qualifié abbé l’année suivante4, mirent à sa disposition une influence et des
Gêran insiste par-dessus tout sur leur richesse : « Erat autem ea tempestate vir potens Ragenardus nomine, ejusdem civitatis vicecomes, fundorum edificiorumque possessionibus locupletissimus, auri argentive thesauris ditissimus, ac rerum omnium habundantia copiosissimus... in aula Richardi magni et florentissimi principis nullo secundus, excepto Manasse ejus germano — Manasses frater ejus potentissimus, tune temporis Gallicanis divitibus ditior » ( Vie de Saint Gêran , Duru, I, p. 367-368).
La famille de Manassès, dont le troisième frère Walon fut évêque d’Autun et dont le fils Gislebert a épousé la fille de Richard, était uni à celui-ci par les liens d’une étroite fidélité. Nous apprenons des Miracles de Saint Prudent que le duc résidait souvent à Dijon et que sa présence, non moins que la puissance de la forteresse, y servait de sauvegarde aux reliques qu’on y mettait à l’abri. « Proinde multa Sanctorum corpora Divioni sunt inveeta utpote quot munitissimum et inexpugnabile præ ceteris videretur; et egregii Ducis Burgundiæ, Richardi nomine, ibidem commanentis , metuenda longe lateque celebraretur potentia » (H. F., IX, 156).
1 Diplôme d’Eudes du 16 juin 891, en faveur de Sainte-Colombe de Sens (H. F., IX, 457) : « Reverentissimo comité et abbate Richardo ».
3 Donation à Saint-Symphorien d’Autun « ubi ipse Sanclus in corpore requiescit et ubi Richardus cornes vel abbas præesse videtur... régnante Karolo magtio imperatore » (Charles le Gros) ( Cartul. , Bibl. nat., Ms. latin 18354, f° 9 v°).
3 Diplôme de Charles le Simple, 900 (H. F., IX, 487).
* Diplôme de Charles le Simple, du 22 avril 901, en faveur de Saint-Germain d’Auxerre, à la prière du comte abbé Richard :
ressources qui lui permirent d’acquérir le droit d’élection ou de nomination des principaux évêchés bourguignons1. Il faut dire, du reste, qu’il ne reculait pas, au besoin, devant la violence pour se l’attribuer2. Sa libéralité, par contre, envers l’Église lui valut le titre de piissimus, que les contemporains déjà lui donnent3, et une alliance qui procura à son ducatas une de ses plus solides assises et à sa dynastie l’indispensable consécration.
« Venerabilis ac nobilissimus cornes, sed et fidelis noster, nec non et abbas monasterii S. Germant Autiss. Ricardus » (H. F., IX, 490).
1 J’ai dit au T. III (p. 280), en termes généraux, qu’Auxerre était évêché royal; il faut préciser ici.
Dans la seconde moitié du ix° siècle, l’élection est certainement aux mains du roi. Louis le Bègue, en 879, Charles le Gros, en 887, disposent de l’évêché, et Charles le Gros investit même par la crosse l’élu de son choix Herifrid. A la mort de ce dernier, en 909, la situation est changée. Le duc Richard est devenu maître de l’élection et l’exerce par le vicomte Rainard, mais sous l 'approbation encore du roi Charles ie Simple (Vie cle Saint Géran, Duru, I, p. 367-368). Après cela, l’approbation royale disparaît pour ne réapparaître qu’en 999, où l’évèque Hugues est élu par la volonté du duc Henri (favente duce) et avec l’assentiment du roi Robert (annuente rege) (Gesta episc. Autissiod., Duru, I, p. 387). Le droit royal est donc resté comme en suspens durant le xe siècle; le pouvoir effectif appartient au duc. En 915, Betto devient évêque par le gré de Richard (opitul ante principe Richardo magno) (Duru, I, p. 372); en 918, Gaudri, par la volonté et l’autorisation du duc, voluntate atque liccntia precellentissimi domini Richardi principes (Duru, I, p. 374).
a Nous avons vu qu’il s’était emparé de Sens en 895 et s’était dès lors subordonné l’archevêque. Il usa également de violence à Autun en connivence avec Manassès pour y installer comme évêque le frère de celui-ci, Walon (Voy. l’épisode dans Imbart de La Tour, Les élections épiscopales , p. 204, 217, et Manteyer, Les origines de la maison de Savoie, p. 228 et suiv.). Il paraît reconnu, en 918, pour protecteur attitré de l’église d’Autun, cujus defensione et proteclamento... hæc ipsa consistit ecclesia (918, Cartul. d' Autun, p. 37), et un fils de Manassès, Hervé, succéda sans obstacle, en 920, à son oncle Walon (CF. Manteyer, p. 447).
3 « Domini Richardi piissimi ducis »(Ch. de l’évèque Walon, 918, Cartul. d' Autun, p. 37. — Ch. de l’évêque Hervé, 919, H. F., IX, p. 718).
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Progressivement donc, par le jeu des éléments essentiels que j’ai passés en revue et d’autres, plus secondaires, sur lesquels les sources ne nous livrent que des indices, le principat de Bourgogne s’est constitué. Dire que le duché de Bourgogne a été concédé à Richard par le roi de France, que ce fût Eudes ou Charles le Simple, est à mes yeux un anachronisme, fâcheusement enraciné, aussi bien qu’il me paraît inexact d’avancer que Richard « avait reçu le titre de duc de Bourgogne , pendant le règne d’Eudes » h Le ducatus , en tant que dignité ou h.onor , dans le sens de duché territorial, n’existait pas encore à cette époque. Le titre de comte ou de prince, de duc ou de marquis, étaient pris l’un pour l’autre1 2, sauf à rehausser la valeur du titre par des épithètes plus ou moins pompeuses. Nous en avons rencontré des preuves multiples dans d’autres régions de la France, et la titulature de Richard nous en fournit une nouvelle3. Richard est
1 Eckel, Charles le Simple, p. 40.
3 Quoi de plus significatif que la suscription de la lettre de Robert et de Manassès à Richard, citée plus haut? Le futur roi Robert, duc des Francs, et Richard, duc des Bourguignons, sont qualifiés comtes, et le comte de Dijon, fidèle de Richard, est qualifié cluc.
3 Voici le tableau sommaire qu’on peut dresser de la titulature de Richard, d’après les sources diplomatiques ou annalistiques et les sources narratives :
Cornes. — 876 : Donation de Charles le Chauve à Conrad, fils de Rodolfe (neveu de Judith), abbé de Sainte-Colombe de Sens et comte de Sens (d’après son obituaire, Delisle, Notices et extraits des mss., L. XXXI, p. 69) ; « Hildoinus abba et Richardus cornes ambasciaverunt » (H. F., VIII, p. 655).
880 : Diplôme de Carloman, en faveur de l’église d’Autun, « per deprecationem Richardi comitis Augustodunensis » ( Cartul . d’Autun, p. 87; H. F., IX, 418).