‹ Les origines de l'ancienne FranceChapitre 147 sur 244 · LIVRE IV · texte numérisé non relu

LIVRE IV

Mais Hugues le Grand ne survécut que deux mois à Gilbert1, et nous ignorons ce qui se passa alors. Le roi Lothaire a-t-il revendiqué la garde de Liégeard? L’a-telle été par des proches ou des alliés de l’orpheline, tels que le comte de Troyes Robert, qui avait épousé une autre fille de Gilbert? Ou bien, Otton, devenu majeur et époux de Liégard, avait-il pris en mains, à sa place, le gouvernement du principat? Nous savons seulement que, dans les quatre années qui suivirent, Dijon fut disputé entre Robert de Troyes et Lothaire, que le roi fut aux prises avec Otton et son frère Hugues Capet, et que la lutte cessa en 960. Dijon demeura au roi, à la suite d’une paix négociée par Brunon, entre lui et les deux fils de Hugues le Grand. Ceux-ci se lièrent à Lothaire par serment de fidélité ou d’hommage, et Otton fut reconnu comme chef du principat de Bourgogne, dont avait hérité sa femme. Tel est certainement le sens des paroles de Flodoard : « concessa Ottoni Burgundia ».

En qualité de pr biceps Bargtindioiium , Otton ne devait que le serment de fidélité, et s’il a prêté un serment d’hommage — ce que Flodoard ne dit pas positivement — ce n’a pu être qu’une recommandation, et non un hommage de fief. C’est de l’expression, à la fois vague et compréhensive, « sui ef 'ficiuntur » que se sert l’excellent chroniqueur2.

Il est possible qu’à la mort d’Otton , qui ne laissait pas d’héritiers mâles (23 févr. 965), la suprématie royale ait été elle-même méconnue, dans la translation du principat. Les seigneurs ou dynastes de la Bourgogne ( redores Burgundiæ ) « se tournent » (sese convertunt) vers ses

1 II est mort le 17 juin 956.

3 Voici, dans son ensemble, la relation de Flodoard (ad an. 960, p. 149) : « Otbo et Hugo filii Hugonis, mediante avunculo ipsorum Brunone, ad regem veniunt ac sui el’ficiuntur. Quorum Hugonem rex ducem constituit, addito illi pago Pictavensi ad terram quam pater ipsius tenuerat, concessa Othoni Burgundia ».

LES RAPPORTS AVEC LA COURONNE. 353

deux frères, Hugues Capet et Eudes-Henri — Qu’est-ce à dire? que deviennent les droits de Liégeard? était-elle morte? renonçait-elle à son duché? Les seig-neurs bourguignons ont-ils voulu se soustraire, en tout ou en partie, à la suprématie royale? Le fait certain est qu’ils ont entendu choisir librement leur princeps , et cela sans accord préalable avec le souverain, tout en acceptant, vraisemblablement, que le prince élu par eux fût placé sous sa suprématie.

Ils ont dû vouloir en somme constituer à leur tête un pouvoir analogue à celui que Hugues le Grand avait exercé après la mort de Gilbert, ou au gouvernement de son fils Otton. A cet effet, c’est à ses autres fils qu’ils se sont adressés et le choix final d’Eudes-Henri a dû être ratifié par Lothaire, ou de suite, ou plus tard, puisque, en conformité de la fidélité qui était due au souverain, le duc Henri amena son contingent à l’ost royal, dans la guerre nationale , de 978, contre les Saxons d’Otton II2.

Le lien de suprématie a pu se consolider, sans changer de nature, en même temps que se rehaussait le prestige du duc par l’avènement au trône de France de son frère Hugues Capet. Il est inutile de s’arrêter à la conception purement imaginaire de dom Plancher vulgarisée par les auteurs de V Art de vérifier les dates 3, qui font de Henri, qu’ils appellent le Grand , un « duc propriétaire ». Un privilège de Hugues Capet aurait transformé en sa faveur une « concession révocable à volonté » en un alleu, en une « souveraineté et propriété du duché ». C’est une idée de feudiste que nul texte ne justifie ou n’appuie4 et qui

1 « Anno 965, Otbo, filius Hugonis, qui Burgundiæ præerat obi it ; et redores ejusdem terræ ad Hugonem et Oddonem clericum, fratres ipsius, sese convertunt » (Fiodoard, p. 156).

2 II s’agissait d’une levée en masse contre l’Empire : « Lotharius, ex omni Francia atque Burgundia militari manu in unum collecta, persecutus est Ottonis exercitum » (Raoul Glaber, I, 3, p. 9).

3 II, p. 495.

4 Dom Plancher le reconnaît. Voici, du reste, le passage entier :

F. — Tome IV.

est exclue par tout le développement historique du principat.

Peut-être est-elle née du fait certain que le duc de Bourgogne est désormais, de plus en plus, un « pair » du rex Francorum, que son autorité effective marche de front avec le pouvoir royal, que la suprématie du roi reprend, comme à l’époque carolingienne, le caractère essentiel de prééminence au sein d’une dynastie nationale.

« Ce prince (Henri le Grand), après avoir été environ vingt-deux ans duc de B. révocable à volonté, comme l’avaient été son père Hugues le Grand et son frère Othon, eut depuis en propriété ce qu'il n’avait eu auparavant que par commission. Son frère Hugues Capet devenu roi de France lui donna, dit Duchesne (p. 204), le Duché de Bourgogne en propre héritage : cet auteur ne produit aucune preuve de cette donation; mais les guerres qu’entreprit le roi Robert, neveu de Henri, pour y rentrer, et la résistance que firent les seigneurs de Bourgogne..., en sont une assez convaincante (Dom Plancher, Histoire de Bourgogne , 1’. I, Dijon, 1739, p. 248-9).

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