CHAPITRE II
prendre parti pour le souverain. Dès, en effet, que la lutte recommence, ne voyons-nous pas entrer en ligne un nouvel allié de Hugues le Grand, Guillaume Longue-Épée, qui ravage les terres d’Arnoul, en même temps qu’Herbert saccage villes et villages de l’archevêché de Reims. Une double excommunication les frappe, et Hugues le Grand se résigne à une nouvelle trêve, jusqu’au 1er juin 939 L
Les événements alors vont se compliquer étrangement et le double jeu d’Arnoul se dessiner et s’accentuer. Il est resté jusqu’ici l’allié de Louis; comme lui, il a cherché à s’appuyer sur les Anglo-Saxons et il est l’adversaire, le rival du comte normand; tous deux convoitant les domaines de Hugues le Grand dans le Ponthieu ; mais Arnoul commence à redouter la prépondérance royale quand il voit, cette année même, les seigneurs lorrains, le duc Gilbert en tête, se révolter contre Otton Ior et offrir leur soumission à Louis d’Outremer. Que fait le comte flamand? Il s’efforce d’abord, de connivence avec les envoyés d’Otton, de faire refuser par le roi l’hommage des Lorrains, puis il s’empare par ruse du château de Montreuil, dont le possesseur, le comte Herlouin, avait été obligé quelques années auparavant de se soumettre à Hugues le Grand, fait captifs la comtesse et ses (ils et les envoie outre-mer au roi Athelstan. Mais Herlouin s’est échappé et est allé demander secours à Guillaume de Normandie. 11 revient avec une troupe normande, reprend Montreuil, extermine ou fait prisonnière la garnison d’Arnoul. Celui-ci ne le pardonnera pas à Guillaume Longue-Epée1 2; en attendant, il dissimule. Les principaux chefs des Lorrains sont en effet revenus et ont fait leur soumission formelle à Louis3; en même temps une
1 Flodoard, éd. Lauer, p. 71-72.
2 Les Normands rendirent Herlouin responsable de l’assassinat de Guillaume (voy. Dudon, p. 241).
3 « Se régi commiltunt » (Flodoard, ad an. 939, p. 72). — Faut-il
LA PREMIÈRE MAISON DE FLANDRE AUX IXe ET Xe SIÈCLES. 47
flotte envoyée par Athelstan est venue appuyer le souverain français et maladroitement, semble-t-il, ravager des terres du Boulonnais qui appartenaient à Arnoul. Le Flamand n’hésiste plus, il se joint non seulement à. Hugues le Grand et à Herbert, mais à Guillaume lui-même et tous se lient par serment au roi Otton (939).
Que n’a-t-on prétendu qu’ils devenaient tous ainsi les grands vassaux de la couronne de Germanie? du roi des Francs orientaux? Il est vrai que le terme fatidique de commitlere n’est pas employé ici par le chroniqueur, qui ne parle que d 'accipere sacramentel pacti , mais le sens n’apparaît-il pas le même quand on voit quelques années plus tôt, en 931, Herbert de Vermandois1, l’année suivante (940) le même Herbert, Hugues le Grand et Roger de Laon sese commitlere au roi de Germanie 2, et les historiens traduire imperturbablement « lui faire hommage » comme à leur suzerain. En réalité, dans toutes ces occurrences, ce ne sont pas ses vassaux qu’ils deviennent, ce sont ses a fiés, ses pares , dans le sens qu’avait le dernier terme dès le ix° siècle et qu’il a gardé suivant moi
entendre : ont fait hommage au roi? Certainement non dans le sens d'hommage féodal. — Committere, comme je le dirai encore plus loin, ne peut signifier à cette époque et sous la plume de Flodoard qu 'engager sa foi, ce qui est du reste la signification vraie du terme latin, << se confier », « se fier ». Il s’agit donc d’un serment de fidélité, et la preuve s’en tire encore de ce que le même terme est appliqué dans le même passage aux évêques qui ne faisaient pas alors hommage. Je ne conteste nullement, du reste, que committere dans Flodard puisse être synonyme de commendare (cf. par exemple Annales, 927, p. 39 (se committit ), avec Hist. eccles. Remensis, IV, 2i (se commendavit), mais la commendatio existait bien avant qu’il y eût des fiefs et elle a continué à subsister avec des formes, des modalités et des effets très variables, longtemps après que le régime féodal lut pleinement installé. — Je remarque, à cette occasion, que le mot feudum, comme le terme hominium sont pour ainsi dire étrangers à Flodoard.
1 Flodoard, éd. Lauer, p. 49-50.
2 Ibid., p. 77.