LA CONQUÊTE ROYALE ET LA DYNASTIE DUCALE
Le chroniqueur Clarius qui nous l’apprend ajoute que les uns, qui avaient refusé indûment l’hommage au roi, consentirent à le prêter, mais qu’avec les autres, des trêves furent conclues, et c’est dans cette dernière catégorie que le duc de Bourgogne a dû rentrer1.
Que la Bourgogne soit jusque-là un principal que son duc gouverne avec l’accord des grands, sous la simple suprématie du roi, c’est ce qui résulte encore du fait que si une difficulté naît sur l’ordre successoral, elle est résolue par les Bourguignons eux-mêmes2.
La situation ne change réellement que dans la seconde moitié du xne siècle, avec les progrès du pouvoir royal et de la hiérarchie féodale. Ce n’est qu’en 1164 qu’il est fait mention d’un hommage-lige du duc dans une lettre de la régente Marie de Champagne à Louis VII. Et encore n’est-ce là peut-être qu’une formule d’obséquiosité à laquelle son fils ne tarda pas à donner un démenti. Le rattachement féodal, le caractère de grand fief attribué au duché n’est vraiment accompli que sous Philippe- Auguste.
1 Le chroniqueur nous montre le jeune roi impliqué dans de nombreux conflits, recevant à ce même moment une demande de secours du comte de Barcelone contre les Sarrazins : a Variis miliciæ bellis inplicitum, scilicet versus regem Anglorum, ducem Normannorum, qui contra jus et fas denegabat facere hominium quod debebat et debet regibus Francorum, similiter et consul Pictavorum, et dux Burgundiorum et multi alii consules qui sunt sub rege Francorum. Gum quibus omnibus, pro instante necessitate, pacem fecit supradictus reij quibusdam inducias et trewas dando , de quibusdam hominium debitum accipiendo » (Duru, II, p. 517).
Le même chroniqueur rapporte que l’année suivante : « Ludovicus rex, juvenis, pacem cum multis suis consulibusy vel proceribus, bello vel amicitia fecit » {Ibid., p. 519).
2 Voy., par exemple, ce qui se passe pour la succession du duc Robert I, où le fils de Taîné prédécédé est préféré au puîné du duc défunt (Cf. Kleinclausz, Quomodo primi duces Capetianæ stirpis Burgundiæ res gesserint , Dijon, 1902, p. 41-42).
Je ne saurais donc admettre la distinction que, pour l’époque antérieure, M. Lot voudrait faire entre l’état de fait et l’état de droit , dans cette conclusion de son chapitre sur le duché de Bourgogne : « Ce qui ressort de ce bref aperçu, c’est que si dans la réalité le duc de Bourgogne fut à peu près indépendant, au moins dans ses domaines propres, jusqu’à la fin du xne siècle, il n’en fut pas moins toujours juridiquement le vassal du roi » h
Cette démonstration juridique , je viens précisément de la suivre pas à pas, et l’on a pu voir que le droit se confond si bien avec le fait que nous n’avons pas rencontré, sur notre chemin, un seul témoignage des sources qui justifie la thèse d’une inféodation juridique, devenue de plus en plus nominale. Le fait et le droit sont en parfait accord ; leur résultat a été la constitution d’un principat autonome placé sous la suprématie du rex Francorum.
1 Fidèles ou vassaux, p. 47.
La Bourgogne jurane. — Royauté et comté.
Nous venons de retracer le sort et la condition, par rapport à la Couronne de France, de l’une des quatre régions dont j’ai dit plus haut que se composait le royaume primitif de Bourgogne. Le problème est beaucoup plus complexe pour les trois autres1.
Il se présente, en effet, sous un double aspect général : d’une part, les relations avec le rex Francorum des dynastes qui se sont placés, comme rois, à la tête soit de l’une de ces régions, soit de deux d’entre elles, soit finalement de toutes les trois ; d’autre part, les liens directs qui ont continué à rattacher les groupes ethniques et leurs chefs immédiats à la Couronne de France, malgré l’autorité plus ou moins nominale qui leur était imposée au regard des rois dont je viens de parler, ou de l’Empire qui a pris leur place.
1 II m’eût été difficile de mener à fin, en toute certitude, l’analyse à laquelle j’ai dû me livrer sur les faits et les documents, sans le secours des deux livres, d’une érudition aussi sûre qu’étendue et d’une grande largeur de vues, où M. René Poupardin a retracé l’histoire du royaume de Boson et du royaume rodolphien (Le royaume de Provence sous les Carolingiens, Paris, 1901 ; Le royaume de Bourgogne , Paris, 1907). J’ai pu m’aider en outre de l’œuvre d’une remarquable originalité de M. Georges de Manteyer (La Provence, du ier au xue siècle, Paris, 1908).