CHAPITRE III LE COMTÉ DE BOURGOGNE
Le royaume de Bourgogne jurane, el avant lui le duché de Transjurane, nous l’avons vu., englobait en réalité deux régions délimitées géographiquement et selon moi ethniquement aussi : la région d’outre-Saône, la terra ultra Sagonnam , l’ancien territoire des Séq lianes, et la région d'outre- J ura, la terra ultra Jara-rnontem ■, l’ancien territoire des Helvètes1.
Les cinq pagi qui composèrent la première2, dont l’un dans le principe (le Portois) franchissait la Saône et dont un autre (l’Ajoie) s’étendait jusqu’au Rhin, avaient, sous Dioclétien, formé le corps principal de la province romaine, rnaxima Sequanorum , et constituèrent, au vu0 siècle3, la province ecclésiastique de Besançon.
L’union des deux régions sous un même sceptre par Rodolfe Ier a pu les souder plus étroitement, mais l’homogénéité ethnique plus grande et plus continue de l’ancien territoire des Séquanes, dont Vesontio avait été l’ oppidum, favorisait l’éclosion d’une nationalité et d’un principat autonomes (comté de Bourgogne). Ce principat, par ses rapports multiples avec la Gaule, tendit à s’affilier à la
1 Chacune d’elles fut considérée comme ayant des dépendances {a - pendicia) et il put se produire ainsi un chevauchement de l’une sur l’autre.
2 L’Escuens (P. Scodingorum), le Varais (P. Warascorum), l’Amous (P. Amaons), le Pertois (P. Portensis ), l’Ajoie {Alsegaudici) .
3 Dans le second quart du vne siècle, d’après Philipon, Les origines du diocèse et du comté de Belley (Paris, 1900), p. 26.
suprématie du roi de France, en passant par-dessus la tête des rois de Bourgogne.
L’unité ecclésiastique aida à ce double résultat, puisque toute la région relevait de l’archevêché de Besançon, à la différence de la transjurane, avec ses dépendances, que se partageaient les évêchés de Sion, de Coire ou de Constance. Cette unité la rattachait plus fortement à l’épiscopat français et elle permettait au comte de Bourgogne, en mettant l’archevêché dans sa main, d’affermir et d’étendre son autorité.
Mais le principal point d’appui de son élévation fut le duché de Bourgogne , soit en la dynastie ducale ellemême, soit en la ligne des comtes de Mâcon, possessionnés sur les deux rives de la Saône.
Dès 914, du vivant encore de son père Richard le Justicier, Hugues le Noir se fait concéder, en pleine propriété, par le roi de France, le domaine de Poligny compris dans son comté de Varais1. Hugues était donc déjà comte du Varais, dont la cité métropolitaine, Besançon, était la capitale. Vassal, sans nul doute en cette qualité, de son cousin germain le roi Rodolfe II, il devait reconnaître en même temps la suprématie du roi de France2.
Cette situation étendue à d’autres parties du royaume de Bourgogne, et spécialement aux quatre autres comtés
1 « Karolus divina providente clementia Francorum rex... quoniam adiens genua sublimiiatis nostræ Hugo venerandus cornes expetiit humiliter ut quasdam res nostræ proprietatis ad possidendum perpetualiter ei concedere dignaremur : sunt autem hæ res sitæ in comitatu Warasco, ex suo videlicet comitatu... precipimus atque jubemus ut ab hodierno die ac deinceps jamdictus H. cornes superscriptas res... teneat atque possideat vel quidquid exinde agere voluerit libérant et firmissimann habeat potestatem utpote ex aliis rebus suse proprietatis » (21 juin 914, Charmasse, Cartul. de l'Église d’Autun , p. 1 3-14.
2 Le préambule de la charte de concession porte, en effet : « Si nostrorum petitiones fidelium benigne suscepimus,eorum procul du bio animo ad nostram fidelitatem invitamus. Quocirca... ».
LE COMTÉ DE BOURGOGNE
de l’archidiocèse, dut donner à Hugues le Noir, devenu duc de la Bourgogne éduenne, l’ambition de se rendre indépendant du roi rodolfien et de ne dépendre pour ses comtés d’outre-Saône, comme pour son duché, que de la suprématie du rex Francorum. Ainsi se serait constitué entre ses mains, ou aux mains de ses successeurs, un grand principat qui aurait pu s’étendre des sources de la Seine au Jura et un jour même, par l’éviction des rois de Bourgogne, jusqu’aux Alpes. Un tel principat, réunissant les deux Bourgogne et les préservant de la domination de l’Empire, eût relevé de la Couronne de France comme la Normandie ou l’Aquitaine.
Le résultat a été en partie atteint par Hugues le Noir, vers le milieu du x° siècle, et sa poursuite sera reprise par Otte-Guillaume.
Marquons quelques étapes de la progression du pouvoir comtal dans le royaume de Bourgogne.
Sous Rodolfe II, Hugues le Noir apparaît aux côtés du roi et au nombre de ses fidèles, notamment en 928, lors de la consécration de l’évêque de Lausanne Libon1. Mais après la mort du roi de Bourgogne, il n’accepte pas pour souverain son jeune fils Conrad, qu’Otton l8r tient sous sa dépendance. Il ne se rapprochera de lui qu’après 943 2, à la suite du rétablissement de la paix entre Louis d’Outremer et Otton.
C’est du roi de France qu’il reconnaît, dans une charte de l’an 939, la souveraineté sur les abbayes du Portois,
1 Cartul. du chapitre de Notre-Dame de Lausanne (publié par Jahn, Forel et de Gingins, Mémoires et Docum. de la Société d'histoire de la Suisse romande, t. VI, 1851, p. 56.
5 Une donation faite par Hugues à l’abbaye de Cluny, d’une serve de ses domaines du Lyonnais, « de villa que Romanis dicitur, in pago Lugdunensi sita », est datée de la sixième année du roi Louis (anno VI, rege Ludowico régnante) (21 avr. 942, Chartes de Cluny, n° 544, I, p. 529).
dont il devait être comte, et dès lors, Faùtorité suprême sur le comté 1 .
Et je n’aperçois-, par contre, aucun acte de Hugues le Noir où Conrad intervienne pour le confirmer2.
La situation change brusquement de face après la mort de Hugues le Noir. Son successeur dans le duché de Bourgogne ne semble plus avoir exercé de droits comtaux dans le royaume de Bourgogne. Ces droits, à qui donc avaientils passé? Certainement au comte de Mâcon, Liétaud II, beau-frère du duc Gilbert, lequel les aura cédés plus ou moins de plein gré.
Nous voici eu présence de la dynastie seigneuriale, vassale des ducs, qui a participé à la fondation du comté de Bourgogne. Nous pouvons, en remontant, suivre son histoire jusqu’à l’époque où le comté de Mâcon arriva aux mains de Guillaume le Pieux, qui, par son mariage avec Engil berge, tille de Boson, se trouva être le neveu par alliance de Richard le Justicier, et à qui succéda son propre neveu, Guillaume le Jeune, mort sans enfants en 926 3.
L’autorité effective étai t exercée alors par deux vicomtes : Liétaud (mort après 905) et Racoux (mort en 915), qui,
1 « Ludovicus gratin Dei rex... inclilus coines Ugo nostratn adierit præsenliam, deprecatusque sit ut quasdam abbatias cuidam fideli nostro, uomine Adalardo, suæque conjugi Addibe, eorumque hæredibus daremus... Faventes itaque libentissicne precibus præfati gloriosi comitis Ugonis, concedimus... suprad. abbatias, hoc est Faverniacum...
sancLum Leodegarium similiter Datum... régnante g toriosissimo
rege Lnclovico » (14 févr. 940, H. F., IX, 592-593).
Ainsi que le remarque M. Lauer ( Louis d'Outremer , p. 51) : « C’était faire acte de souveraineté 'dans un pays qui n’avait pas été compris dans les limites fixées lors du traité de Verdun. Le Portois où se trouvaient les abbayes dépendait du royaume de Bourgogne jurane ».
s La seule confirmation que signale M. Poupardin [Bourgogne , p. 209, note 5), est un acte rétrospectif, postérieur de quinze ans à la mort de Hugues le Noir (4 sept. 967, Gallia ehristiana , XV, Instr., col. 3).
8 Voy. infrà au § vi.
LE CO.MTÉ DE BOURGOGNE
à raison sans doute de l’éloignement du suzerain et de leur parenté peut-être avec lui, prirent dans les actes le titre de comtes1. C’est leur successeur, Aubri, gendre de Racoux et fils du vicomte de Narbonne, qui reconnut, après la mort de Guillaume le Jeune, la suzeraineté de
1 Dès avant 887, Liétaucl tient un plaid à Mâcon comme représentant ( missus ) du comte Guillaume le Pieux, qui en préside ensuite un autre en personne, et fait présider un troisième par son fils Boson : « Gum in Matiscone civitate, in mallo publico, die martis mensis februarii, ubi resedisset Leotaldus missus Willelmi comitis... Simililer se proelamavit in mallo secundo quod domnus Willelmus tenait in mense.., similiter in tertio quod domnus Boso (évidemment le fils de Guillaume et d’Engilberge, mort jeune, avant son père) tenait in mense martis in Matiscone » ( Cartul . de Saint-Vincent de Mâcon , n° 152, p. 105-106).
En 905, il signe, avec la qualité de comte, un acte de vente portant sur un alleu sis dans le Lyonnais et dont les vendeurs déclarent agir selon la loi salique « secunclum legem nostram salie am ». Et c’est devant lui, toujours en cette même qualité, et assisté de boni homines (ante Leutaldo comité, nec non et aliis bonis ominibus) que l’investiture symbolique (vest et devest) est opérée : « Azo (le vendeur) reveslivit S. (l’acheteur) de ipso alodo... rer suum andelangum, secundum legem salieam, et se exitum inde fecit. (2 nov. 905. Chartes de Cluny, n° 90, p. 101-102. — Copie d’après l’original perdu dans Collect. Moreau, 111, f° 208).
Racoux apparaît en 893 comme vicomte à Mâcon. Il contresigne ( Signum Raculfi vice comitis ) la donation à cause de mort de la villa de Cluny, consentie par Eve à son frère Guillaume le Pieux ( Chartes de Cluny , n° 53, t. Ier, p. 62).
Dans un autre acte, qui se place très probablement entre 893 et 898, il nous est présenté eu ces termes : « Cum resedisset domnus Raculfus vocatus cornes in civitatem, in mallo publico, una cum... scamineis Matiscensibus... ( Cartul . de Saint-Vincent de Mâcon , n° 284, p. 69). — La qualification assez singulière « vocatus cornes » semble bien indiquer que Racoux n’était pas comte en titre et qu’il n’a acquis que progressivement cette qualité. 11 se la fait donner avec l’épithète venerabilis dans un contrat d’échange qu’il passe à Châlon en l’an 898 : « Piacuit inter Raculfum venerabilem comitem et Gombertum, virum, etc. » (20 juin 898, Chartes de Cluny, n° 65, T, p. 74).
Hugues le Noir1, et qui acquit, dès avant 937, des domaines sur la rive gauche de la Saône2.
Ces possessions s’accrurent notablement par des concessions, à titre de prestaire, qu’il obtint pour lui et ses fils de l’abbaye de Saint-Maurice d’Agaune (942-943) 3, et que le roi Conrad, en qualité d’abbé laïque, lui confirma en intervenant dans ces actes. Le prestige dynastique du comte Aubri s’en rehaussait, en même temps que s’étendait son pouvoir.
Dès cette époque les comtes de Mâcon semblent avoir pratiqué une politique de bascule en vue d’affranchir leurs droits seigneuriaux ou comtaux, dans l’archidiocèse de Besançon, à la fois des ducs de Bourgogne et des rois rodolfiens, et pour ne relever plus que de la suprématie du roi de France.
Le fils d’ Aubri, Liétaud II date certains de ses diplômes du règne du roi de Bourgogne (même pour le Maçonnais)4, mais il n’existe pas trace dans les documents contemporains d’actes de fidélité envers Conrad le Pacifique. D’autre part, Liétaud épouse la sœur du duc Gilbert, Ermengarde, ne craint pas de se mettre en conflit avec lui5, et n’apparaît nulle part comme son vassal outre-Saône .
1 Hugues le Noir, assisté de son fidèle Aubri, préside dans Màeon à un combat judiciaire et investit l’église de Saint-Vincent d’un bien usurpé sur elle : « Judicatum fuit ut cum scuto et fuste hoc vindicet... resedit ibi dornnus cornes Hugo nec non et Albericus fidelis ejus ... domnus quoque cornes revestivit advocatos S‘ Vincentii » ( Cartul . de Maçon, n° 282, p. 168). Voy. aussi, Charte de 936 de Saint-Symphorien d' Autun, Duchesne, Histoire de Vergy, Preuves, p. 32. — Le fils d’Aubri, Liétaud souscrit, du vivant de son père, une charte de Hugues le Noir (942) ( Chartes de Cluny , n° 644, p. 529).
9 Voy. Cartul. de Saint-Vincent de Mâcon, n° 38, p. 32, et n° 404, p. 232.
3 Monumenta historiæ Patrix, Charlæ, t. II, n° 19, col. 35 (941- 942). Ibid., n° 20, col. 36 (943).
4 Voy. les actes cités par Poupardin, Bourgogne, p. 217, note 7.
5 Liétaud avait pris sous sa protection les moines de Tournus
LE COMTÉ DE BOURGOGNE
Au contraire, ses relations avec le roi de France, aussi bien en sa qualité de comte de Mâcon, que comme comte ou prince de Besançon, ainsi que l’appelle Richer1, se multiplient. Il ne se borne pas à dater ses actes du règne du roi de France2 et de figurer dans les diplômes royaux3. Il fait acte de fidélité et témoigne un grand dévouement à Louis d’Outremer en 951 4. Il lui aurait soumis même Besançon, à en croire Richer 5.
Lothaire, dans l’entourage duquel nous le retrouvons, le qualifie cornes Burgundiæ , en confirmant, à sa prière, les droits et privilèges de Cluny 6, et c’est le titre aussi sous lequel Flodoard le désigne à l’occasion de la foi qu’il engage et qu’il prouve à Louis IV. Sans doute, ne faudrait-il pas conclure de là que, dès alors, le comté de Bourgogne jurane était constitué. Mais l’ambiguïté même de la qualification marque fort bien la condition à laquelle
rebelles contre l’abbé que Gilbert avait préposé à l’abbaye. Chronique de Tournus, c. 31 ( Monuments de l’histoire des abbayes de Saint- Philibert , p. 92).
1 « Letoldus ejusdem urbis (Vesontio) princeps » (Richer, II, 98).
2 Parmi les nombreux actes de Liétaud ainsi datés que contiennent les Cartulaires de Cluny, je relève celui de février 944 : « Anno VIII régnante Ludovicho rege.... Actum publie apud Vesencionum civitatem » ( Chartes de Cluny, n° 655, I, p. 610).
3 Voy. notamment les diplômes de Louis IV du 1er juillet 946 ( Chartes de Cluny, n03 688-689 et H. F., IX, 602).
4 « Dum moratur Aquitaniam rex intrare, gravi corripitur inflrmitate ; quem suscipiens Letoldus quidam Burgundiæ cornes, qui tune etiam suus noviter effectus erat, utiliter eum in ipso ægritudine observavit » (Flodoard, ad an. 951, p. 129-130. Cf. la note suivante).
* « Rex in urbem Vesontium... cum duce (Guillaume d’Aquitaine) exercitum deducit. Atque ibi Letoldus ejusdem urbis princeps, ad
ejus militiam sacramento transit Letoldus vero princeps, in ipsa
regis ægritudine fidelissime atque humanissime régi famulatur » (Richer, II, 98-99).
6 « Quoniam Hugo, dux inclitus noster, nec non etiam Leotaldus, Burgundie cornes, dilectus et fidelissimus nobis, nostram humiliter deprecati sunt regiam celsitudinem... » (20 oct. 955, Chartes de Cluny , n° 980, II, p. 76).